L'Ouvroir de littérature potentielle, généralement désigné par son acronyme Oulipo (ou OuLiPo), est un groupe de recherche littéraire fondé en 1960 par le mathématicien François Le Lionnais et l'écrivain et poète Raymond Queneau. Il a pour but de découvrir de nouvelles potentialités du langage et de moderniser l'expression à travers des jeux d’écriture. Le groupe est célèbre pour ses défis mathématiques imposés à la langue, obligeant à des astuces créatives. L'Oulipo est fondé sur le principe que la contrainte provoque et incite à la recherche de solutions originales. Il faut déjouer les habitudes pour atteindre la nouveauté. Ainsi, les membres fondateurs se plaisaient à se décrire comme des « rats qui construisent eux-mêmes le labyrinthe dont ils se proposent de sortir ».
L'OuLiPo se définit d'abord par ce qu'il n'est pas :
Les membres de l'Oulipo se réunissent une fois par mois pour réfléchir autour des notions de « contrainte », de « littérature potentielle », et produire de nouvelles structures destinées à encourager la création.
L'Oulipo anime également des ateliers d'écriture et partage mensuellement ses créations lors des Jeudis de l'Oulipo à la Bibliothèque nationale de France (BnF).
Parmi les œuvres les plus connues publiées par des oulipiens figurent Cent mille milliards de poèmes de Raymond Queneau, La Vie mode d'emploi de Georges Perec et Si par une nuit d'hiver un voyageur d'Italo Calvino.
Historique Fondation Au moment où la Seconde Guerre mondiale éclate, François Le Lionnais a lu tous les romans que Raymond Queneau a publiés à cette date. Ils se rencontrent lors de la préparation de l'édition des Grands Courants de la pensée mathématique qui paraît pour la première fois en 1948. C'est au retour de Le Lionnais, déporté à Dora, qu'ils commencent à se rencontrer régulièrement : leurs discussions sont riches en digressions, de la conjecture de Goldbach à Sei Shōnagon.
En 1960, Raymond Queneau demande à François Le Lionnais de postfacer ses Cent mille milliards de poèmesrééditée dans .. Celui-ci lui propose de « créer un atelier ou un séminaire de littérature expérimentale abordant de manière scientifique ce que n'avaient fait que pressentir les troubadours, les rhétoriqueurs, Raymond Roussel, les formalistes russes et quelques autres ».
En , une Décade Queneau est organisée à Cerisy-la-Salle : s'y retrouvent les futurs membres fondateurs du groupe. C'est le que le groupe prend un caractère officiel, lors d'un repas fondateur, au restaurant Le Vrai Gascon, 82 rue du Bac, organisé par François Le Lionnais — ce qui lui vaudra le titre honorifique de Fraisident-PondateurOulipo, La Littérature potentielle, « Petite histoire de l'OuLiPo » par Jean Lescure..
Le Lionnais a 59 ans en 1960, Queneau 57. La moyenne d’âge est de 47 ans. Les fondateurs sont des gens d’expérience, habitués aux responsabilités comme à la pratique collective, écrivains ou hommes de lettres chevronnés, ayant déjà acquis, pour certains, une réputation et une idée très sûre de leurs goûts.
Dénomination L'Oulipo s'est d'abord baptisé Séminaire de Littérature Expérimentale (SELITEX). Il se renomme dès sa deuxième réunion, le , sur proposition d'Albert-Marie Schmidt, Ouvroir de Littérature Potentielle, en abrégé Olipo. À la réunion suivante, sur une suggestion de Latis, le O est remplacé par Ou, et donne le nom définitif du groupe.
Le terme Ouvroir a plusieurs sens. Le TLFI en répertorie trois., le Wiktionnaire cinq.. Parmi ceux-ci, c'est l'idée d'ouvroir de broderie qui a prévalu dans l'esprit des oulipiens. Quand Albert-Marie Schmidt a proposé ce terme, il voyait avant tout un endroit isolé où l'on travaille en commun sur une tâche difficile, où l'on s'efforce d'élaborer de nouvelles techniques, sans savoir si cet effort produira des résultats.
À la réunion du , l'Oulipo se dote d'un sigle graphique. Latis a fait deux propositions : l'un se lit du centre vers l'extérieur (), l'autre de l'extérieur vers le centre (). C'est la seconde qui est adoptée. Le sigle figure en couverture dOulipo 1960-1963Voir en ligne., mais tombe rapidement en désuétude.
L'Oulipo a également son propre calendrier :
Influences ’Pataphysique La ’Pataphysique influence fortement l'Oulipo, organisationnellement et conceptuellement – du moins à ses débuts.
Raymond Queneau, François Le Lionnais, Noël Arnaud et Latis sont des membres éminents du Collège de PataphysiqueLatis est un membre fondateur du Collège, Queneau et Arnaud en sont Satrapes, Le Lionnais en est Régent.. Dès la deuxième réunion, en décembre 1960, et malgré les réticences de Jean Lescure, le groupe va s’inclure dans l’Accommission des Compositions, chaque membre étant affecté du titre de dataire. Mi-janvier 1961, l'Oulipo est rattaché à la Sous-Commission de l’Acrote. En 1966, l'Oulipo est élevé au rang de Co-Commission, et en 2000 au rang de Commission.
C'est dans le numéro 17 des Dossiers Acénonètes, revue du Collège, que paraissent les premiers travaux de l'Oulipo fin 1961. Mais c'est à ce moment qu'il devient clair que les deux groupes poursuivent des buts différents : les solutions imaginaires, objet des travaux du Collège différent fortement des potentialités recherchées par l'Oulipo, qui seraient plutôt des solutions réelles à des problèmes imaginairesPaul Braffort, cité par ..
Les relations se distendent, du fait de la mort des membres historiques, et de l'occultation du Collège, de 1975 à 2000Période pendant laquelle sont suspendues toutes les manifestations publiques.. , résume Paul Braffort..
Bourbaki Plusieurs membres fondateurs étant mathématiciens, l'Oulipo est dès ses débuts influencé par les recherches et la méthode du groupe Bourbaki.
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Plusieurs traits apparentent Oulipiens et Bourbakistes : le caractère collectif de leur travail ; la volonté d’embrasser dans sa totalité un champ donné ; l’utilisation d’un outil stratégique privilégié (pour Bourbaki : la méthode axiomatique ; pour l’Oulipo : la contrainte)Christophe Reig, Mimer, Miner, Rimer : le cycle romanesque de Jacques Roubaud, Rodopi, 2006. Cité dans . ; l'approche consistant à construire un poème de la même manière qu'un mathématicien prouve un théorème : prudemment, méthodiquement, en respectant un ensemble de règles. Car une structure dans la conception mathématique de Bourbaki est capable de produire une infinité de théorèmes, par déduction de ses axiomes, et une contrainte est l'équivalent oulipien d'une structure bourbakiste.
Une de leurs références communes est l'ouvrage de David Hilbert, Les Fondements de la Géométrie, paru en 1899. Queneau propose ainsi de substituer dans les axiomes d'Hilbert les termes mots, phrases, paragraphes aux termes points, droites, plans. Ce qui conduit aux axiomes : .
Chronologie Premières années Les premières années du groupe se veulent « secrètes », même s'il est difficile de dater la fin de cette période. Selon Paul Fournel, il fallait prendre .
La première publication du groupe, le 22 décembre 1961 dans le des Dossiers acénonètes du Collège de 'Pataphysique., est une forme de sortie de la clandestinité, mais d'une portée très limitée, son audience étant confidentielle. Même faible tirage pour la revue Temps mêlés dirigée par André Blavier, qui accueille l'Oulipo dans son numéro 66-67 en 1964. La plupart des articles sont une version écrite de conférences données au colloque de Cerisy de 1963, Pensée artificielle, pensée vécue. Jacques Duchateau y fait une communication Sur l’Oulipo, Jean Lescure présente sa Méthode S+7 et une Petite histoire pour un tricentenaire, Queneau ses premières recherches sur l’analyse matricielle du langage. Entre-temps, Queneau a évoqué l'Oulipo et ses travaux dans des entretiens avec Georges CharbonnierGallimard, 1962. Écouter en ligne (à partir de 22' 40)..
Ce n'est qu'en 1972 que paraît le premier ouvrage sur l'Oulipo, Clés pour la littérature potentielle, de Paul Fournel, qui n'est pas encore oulipien. L'année suivante l'Oulipo se dévoile complètement avec la parution d'un volume collectif, directement en collection de poche chez Gallimard.
Essoufflements Le premier voyage de groupe a lieu à Verviers en octobre 1964, à l’invitation d’André Blavier, qui organise la célébration de l’écrivain Christian Beck.
Mais les conférences qui y sont données font apparaître que si des travaux existent bel et bien, les résultats effectifs sont plutôt maigres, et qu'il est nécessaire de faire aboutir les travaux esquissés ou envisagés. Au Congrès de 1965 est posée la question de la . En 1966 est décidée la cooptation de nouveaux membres : ce seront Jacques Roubaud en 1966 et Georges Perec en 1967.
Cependant, en 1970, Le Lionnais envoie à tous les membres un questionnaire , dont la première question est : Les réponses positives sont unanimes. La période 1970-1992 voit l'expansion du groupe, par la cooptation de nouveaux membres, l'expansion du champ d’activités, avec la place de plus en plus grande accordée aux lectures publiques et aux ateliers d’écriture, l'expansion géographique par l’ouverture naissante à l’international.
Cependant, après la mort de Perec en 1982, l’Oulipo se demande s'il n'a pas fait son temps. Il est décidé que non, et l’Oulipo continue à recruter.
Hors les murs Presque dix ans après les conférences de Verviers, Marcel Bénabou organise en 1973 une lecture-conférence à Reid Hall, le centre d'études de l'Université Columbia à Paris. En 1975, l'Oulipo intervient à la Biennale d'art Europalia de Bruxelles. En 1977 est donné un « spectacle » (mot de Le Lionnais) au Centre Pompidou, dans le cadre d’une journée Écrivains, ordinateurs et algorithmes : machines mises à la disposition du public, travail sur l’oralisation des textes, lecture à plusieurs voix. En juin de la même année est organisé le premier d'une série de stages d'écriture à Villeneuve-lès-Avignon. En 1979 ont lieu, à l'initiative d'Harry Mathews, les premiers ateliers d'écriture en anglais, au Hamilton College, près de New-York. Ils seront suivis d'autres en Espagne en 1985, et en Italie en 1990. En 1997 commencent les Jeudis de l'Oulipo, lectures mensuelles, d'abord à la Halle Saint Pierre, puis à Jussieu, au Forum des Images aux Halles, et enfin au Grand Auditorium de la BNF.
Entre-temps, l'accueil critique de La Vie mode d'emploi de Perec, du Château des destins croisés et de Si par une nuit d'hiver un voyageur de Calvino, donne à l'Oulipo une visibilité qu'il n'avait jamais connue jusqu'alors.
En 1994, L'Oulipo intervient sur le tramway de Strasbourg, en créant des textes inscrits sur les colonnes qui marquent les arrêts, en suivant quatre contraintes : variations homophoniques, notices toponymiques, récit en beau présent et langage cuitLe texte est paru dans le fascicule 68 de La Bibliothèque oulipienne sous le titre Troll de Tram... En 2010 sont inaugurés à Rennes Les Clous de l'Esplanade, œuvre composée de insérés dans le sol, leur large tête portant un mot à associer aux mots lisibles à proximité pour former des textes.