L'histoire de la métaphysique couvre les développements progressifs et les évolutions dans les théories et les discours métaphysiques, depuis ses origines sous l'Antiquité grecque jusqu'au .

Antiquité Origines de la métaphysique

Les origines de la métaphysique se confondent avec celles de la philosophie en général. La philosophie, telle qu'elle apparaît au , est d'abord une spéculation abstraite. Elle traite en premier de la question du principe de toute chose.

Physiologues Les premiers philosophes, en Grèce et en Asie mineure, sont les physiologues présocratiques, qui mènent des recherches sur les origines et la constitution de la nature. S'ils développent des thèses parfois qualifiées de métaphysiques, elles demeurent selon Jean Frère et n'appartiennent pas réellement à la métaphysique.

Parménide est l'un des physiologues dont des écrits nous soient parvenus. Membre de l'école éléatique, située à Élée (actuelle Italie), il fonde une science de l'être en tant qu'être (ontologie, terme forgé au à partir du mot grec ontos). Cette science est le point le plus ancien de la métaphysique occidentale, qui trouve son expression dans le traité De la nature.

Parménide s'attache à développer une véritable pensée de l'être (ontos). Il identifie être et pensée, et il interdit la pensée vraie d'autre chose que ce qui est, avec les conséquences logiques que cela comporte. Il écrit : . Il oppose l'être, voie d'accès à la vérité, et la doxa, l'opinion confuse.

Platon

Platon marque le deuxième grand moment de l'évolution de la métaphysique, qui aboutit à l'établissement d'une authentique métaphysique. S'il n'utilise jamais le terme de , qui n'apparaît que dans le sillage de son disciple Aristote, Platon développe une théorie métaphysique qui forme la théorie des formes intelligibles (ou Idées). Elle est acceptée comme de nature métaphysique par beaucoup des experts de la pensée grecque.

Aristote

Aristote est le premier philosophe à développer une métaphysique à proprement parler. Il pose la question fondamentale de l'être, qui est la question des principes et des causes. Il dégage le concept d'ousia (la substance), et lie ainsi la recherche physique (qui relève de l'étude de la nature) à la recherche métaphysique.

Aristote s'efforce de distinguer les différents sens du mot être, pour éviter les pièges logiques de la pensée parménidienne. Ces analyses préfigurent la pensée analytique et les tentatives de dépasser la métaphysique antique et médiévale par l'analyse du langage.

Aristote résume l'ensemble des questions portant sur la nature et sur l'être à la question : qu'est-ce que la substance (ousia) ? (Métaphysique, livre Z, 1028a 10-20). On ne peut parler de ce qui est, dans quelque ordre que ce soit, sans savoir ce qu'est la substance, qui reçoit des prédicats suivant des relations nécessaires ou accidentelles. Ces relations fondent la possibilité de la connaissance, d'une science étudiant les relations nécessaires et les causes premières, une « science de l'être en tant qu'être » (Métaphysique, livre Γ, 1003 a 21). Le problème est alors de savoir ce qu'est la substance simpliciter, c'est-à-dire ce qu'elle est en tant qu'elle est, en elle-même. En ce sens, la métaphysique d'Aristote s'éloigne sur certains points spécifiques laissés en suspens par la philosophie de l'être de Platon. Comme, par exemple, l'écart entre la science de la substance (Métaphysique) et celle des principes de la démonstration (Logique) ou encore l'existence de substances qui ne soient pas sensibles comme les Nombres pour les pythagoriciens ou les Idées pour les platoniciens.

Dans l'ensemble de son histoire, la pensée philosophique classique des grecs a tenté d'élaborer des réponses rationnelles et satisfaisantes au regard des critères démontrés ou supposés du discours (logos) et de la raison. L'être est ainsi l'une des catégories fondamentales de la pensée antique.

Le stoïcisme Les stoïciens, dans le sillage d'Épictète, n'ont pas de à proprement parler, dans le sens où ils considèrent qu'il n'y a rien après leur théorie physique. Aucune discipline, à leurs yeux, n'étudie non plus la physique d'un point de vue différent, surélevé, qui pourrait être qualifié de métaphysique. Le concept de physique englobe en effet, chez les stoïques, toutes les choses, dont les phénomènes.

Toutefois, certains, comme Jacques Brunschwig, ont soutenu que les stoïciens ont eu une pensée que l'on peut définir comme métaphysique de deux manières. Premièrement, leur pensée métaphysique fait partie de leur théorie physique ; deuxièmement, leur métaphysique renvoie à la tripartition stoïcienne de leur philosophie (physique, logique, éthique).

Toutefois, ils affrontent les objections du scepticisme et de la nouvelle académie en se faisant les défenseurs de la substance. Ils créent une conception logique de la réalité, qui sera redécouverte seulement au début du .

La lutte entre métaphysique et scepticisme structure une grande partie de l'histoire de la philosophie, et c'est pour surmonter cette tension qu'Emmanuel Kant élaborera sa philosophie critique.

Période médiévale Intégration dans les civilisations islamique, juive et chrétienne

Cette pensée grecque de la réalité, qui fait parfois de l'être, ou même de l'au-delà de l'être, le fondement divin du monde, s'est trouvée intégrée par étapes successives dans les références intellectuelles des civilisations islamiques, juives et chrétiennes. Elle transforma considérablement les fondements intellectuels strictement théologiques et issus des différentes Révélations concernées, et structura le socle culturel et philosophique de l'occident.

On en dresse ci-dessous les principales étapes.

Transmission de la pensée d'Aristote à la civilisation islamique

Ce fut d'abord la civilisation islamique qui intégra la pensée d'Aristote, ainsi que celle de Platon, au , dans le centre intellectuel de Bagdad, favorisant le développement des sciences que nous connaissons sous l'expression « âge d'or de la civilisation arabo-musulmane ». Voir Kalâm.

L'empire byzantin avait aussi reçu cet héritage. Du fait des dissensions entre occident et orient, dans le haut Moyen Âge, on ne connaissait que Platon, et pas encore Aristote. La pensée d'Aristote ne commença à parvenir en occident qu'au , via les échanges avec les Arabo-musulmans.

Début de l'intégration de la pensée d'Aristote en Occident

Le moine Gerbert d'Aurillac (950c-1003), devenu pape sous le nom de Sylvestre II, introduisit des éléments de la pensée d'Aristote, un peu avant l'an mil, dans les écoles urbaines d'occident.

Puis, au , les œuvres d'Aristote furent traduites directement du grec au latin par Jacques de Venise, ainsi que par Gérard de Crémone en Espagne (de l'arabe) et Henri Aristippe en Sicile (du grec), puis par Albert le Grand et Guillaume de Moerbeke, proche de Thomas d’Aquin. Elles furent diffusées en occident par le réseau des écoles urbaines, provoquant ce qui fut appelé la redécouverte d'Aristote. C'est à Jacques de Venise que l'on doit les premières traductions du grec au latin de la Métaphysique, qui étaient encore incomplètes (livre I à livre IV, 4, 1007a31)La métaphysique, son histoire, sa critique, ses enjeux, Les Presses de l'Université Laval, 1999, p. 162.

Cette époque correspond aussi à l'apogée de la lecture des Saintes Écritures selon les quatre sens de la tradition judaïque repris au par Origène.

Intégration dans les universités, Albert le Grand, Thomas d'Aquin

Albert le Grand joua un rôle très important en introduisant dans les universités d'Europe, alors en création, les sciences grecque et arabo-musulmane.

Ce fut Thomas d'Aquin qui, au , entreprit une réconciliation complète entre l'œuvre d'Aristote et le christianisme. On reprit la dénomination : métaphysique (meta ta physika, après la physique).

La philosophie première est pour Thomas d'Aquin une connaissance rationnelle et naturelle, qui précède chronologiquement la théologie, connaissance surnaturelle qui dépasse la raison sans la contredire.

Thomas distinguait l'être et l'essence : Dieu est, de par sa propre essence, mais la créature a l'être.

L'encyclique Fides et ratio (foi et raison) rappelle dans les grandes lignes ce processus de réconciliation entre le christianisme et la pensée d'Aristote.

La pensée métaphysique et la pensée théologique se sont ainsi trouvées indissociablement liées durant toute la période scolastique, et formaient le fondement de l'enseignement dans les universités. Ces enseignements étaient même les plus prestigieux (l'épisteme), par rapport aux enseignements scientifiques (la techne).

L'influence théologique s'est développée au moins jusqu'à Hegel et Schopenhauer, et fut violemment dénoncée par Friedrich Nietzsche.

Duns Scot

Jean Duns Scot (1266-1308)

Période moderne

La philosophie en France pendant la Renaissance est un domaine qui reste à défricher. Emmanuel Faye a consacré un ouvrage à ce sujetPhilosophie et perfection de l’homme. De la Renaissance à Descartes, Vrin, 1998. Ces études permettent de mieux comprendre les évolutions ultérieures de la métaphysique.

Le ne voit pas de changement marquant dans la métaphysique : les enseignements de cette discipline restent globalement ceux de la scolastique. Charles de Bovelles par exemple a écrit des traités métaphysiques, dont la méthode se révèle concise et structurée. Il fut censuré pour avoir simplement écrit dans un poème que « la science passe avant la prière »Emmanuel Faye, Descartes et les philosophes français de la Renaissance, p. 4 et 6.

Le théologien Pierre Charron commence cependant à se démarquer de la métaphysiqueEmmanuel Faye, Descartes et les philosophes français de la Renaissance, p. 6. Descartes s'inspirera de sa méthode du doute pour la rédaction du Discours de la méthode.

Une nouvelle représentation du monde

Au , une crise commença à s'installer dans le champ de la métaphysique, dont la raison était due principalement au changement de représentation du monde induit par la découverte de l'héliocentrisme.

Ces conceptions remettaient en cause bon nombre d'idées reçues. En effet, dans un des livres de la philosophie première d'Aristote, on considérait que la Terre était fixe et que le Soleil tournait autour de la Terre. Cette théorie reprenait la thèse géocentrique de Ptolémée.

Plus grave, les nouvelles théories remettaient en cause quelques passages de la Bible (par exemple, une ligne du psaume 92 (93) était rédigée à cette époque dans un sens géocentrique : "Tu as fixé la terre immobile"...) Le passage en cause du psaume a été reformulé par les exégètes du dans un sens plus neutre : "la terre est ferme et inébranlable"..

À cette époque, le père Marin Mersenne, qui était au centre d'une correspondance entre les plus grands esprits philosophiques et scientifiques, publia en 1623 Questions sur la Genèse, qui était davantage une diatribe contre ses contemporains et une attaque contre la Kabbale chrétienne, qu'un véritable traité, comme l'a montré Robert Lenoble.

De telles considérations sur la lecture des passages cosmologiques de l'Ancien Testament remettaient en cause toute la science scolastique fondée sur Aristote, par exemple la correspondance entre la théorie de la cause efficiente d'Aristote avec son corollaire le mouvement, et les concepts naissants de la dynamique : vitesse et accélération.

Ces ambiguïtés sémantiques pourraient apparaître anodines aujourd'hui, mais, au , elles sapèrent en réalité les fondements de la métaphysique scolastique, la discipline la plus prestigieuse enseignée dans les universités, très liées à l'Église à cette époque. Elle discrédita les théologiens, remit en cause les textes fondamentaux eux-mêmes (la Bible), conduisant les intellectuels au scepticisme vis-à-vis de la religion, et à l'accusation d'obscurantisme et de superstition.

Descartes et le cogito