La crise du canal de Suez, aussi appelée expédition de Suez, guerre de Suez, campagne de Suez, Agression tripartite« 1956 War : The political Failure of the Tripartite Aggression», Interactive Encyclopedia of the Palestine Question, consulté le 18 avril 2026. ou opération Kadesh selon le nom de code israélien, est une guerre qui éclata en 1956 en territoire égyptien. Le conflit opposa l'Égypte à une alliance secrète actée par le protocole de Sèvres, dont les entretiens se sont tenus du 21 au , formée par la France, le Royaume-Uni et l'État d'Israël à la suite de la nationalisation du canal de Suez par l'Égypte le . Cette alliance entre deux États européens et Israël répondait à des intérêts communs : les nations européennes avaient des intérêts politiques, économiques (ils en étaient actionnaires) et commerciaux (il était principalement utilisé pour le transport de pétrole) dans le canal de Suez. Israël avait besoin du canal pour assurer son transport maritime entre Méditerranée et mer Rouge, mais utilisait comme prétexte à son intervention militaire une réponse aux attaques de fedayins qu'il subissait sur son territoire. Le renversement de Gamal Abdel Nasser était également prévu.

Le , conformément aux accords secrets, Israël envahit l'Est du canal, suivi rapidement par les Français et les Britanniques qui bombardent à partir du , parachutent et débarquent leurs troupes le , officiellement comme des troupes de maintien de la paix. Finalement, alors que les Égyptiens sont battus militairement (cessez-le-feu le ), les coalisés, en échange de certaines concessions d'ordre économique, sont obligés de battre en retraite sous la pression des États-Unis et de l'Union soviétique. La Force d'urgence des Nations unies débarque le , les coalisés finissent de rembarquer le .

La crise est principalement retenue pour les leçons qu'elle apporte sur le nouvel équilibre des forces pendant le contexte de guerre froide. L'impératif d'une relative stabilité de l'ordre mondial entre les deux « géants » ne peut être remis en cause, même par d'anciennes grandes puissances comme la France et le Royaume-Uni, pourtant alliées des États-Unis. En outre, la crise conduit à un renforcement des relations entre l'Union soviétique et l'Égypte, entre la France et Israël, entre le Royaume-Uni et les États-Unis, ainsi qu'à l'accélération dans la mise en place de la force de dissuasion nucléaire française. Elle entraîne également la démission du Premier ministre britannique Anthony Eden et l'attribution du prix Nobel de la paix au ministre des Affaires étrangères canadien Lester Pearson pour son rôle diplomatique dans le règlement de la crise.

Si l'échec de la France et du Royaume-Uni à l'issue de la crise est apparent, celui d'Israël, qui a démontré sa supériorité militaire sur l'Égypte et sa capacité de mobilisation, est moins évident. Le déploiement de la première force d'urgence des Nations unies permet à Israël de garantir la sécurité de sa frontière avec l'Égypte, bien que le stationnement des Casques bleus dans le Sinaï puisse être sujet à révocation sur demande égyptienne. De ce fait, Israël ne parvient toujours pas à stabiliser ses frontières après le conflit. Nasser émerge donc comme le grand vainqueur de la crise, parvenant à transformer une déroute militaire imminente en un triomphe politique retentissant qui accroît considérablement son prestige et sa popularité dans le monde arabe.

Origines du conflit

Le canal de Suez, qui forme un raccourci entre la mer Rouge et la mer Méditerranée, est ouvert en 1869. Il a été financé par la France et le gouvernement égyptien. Le Royaume-Uni rachète ensuite au roi Farouk, endetté, la part de l'Égypte dans le canal. Malgré la fin du protectorat britannique en 1936, le canal, axe stratégique sur la route coloniale indienne et indochinoise, reste franco-britannique, avec des troupes pour en assurer la protection. À l'indépendance de l'Inde, le poids stratégique du canal change : il n'est plus le point de passage capital entre le Royaume-Uni et son empire. En revanche, le canal devient un point de passage stratégique pour le pétrole.

Les origines de ce conflit remontent à 1952, lors du renversement de la monarchie de Farouk par les officiers libres de l'armée égyptienne. Cette « révolution » à la fois sociale et nationale abolit la monarchie en Égypte, d'abord sous la conduite du général Mohammed Naguib, puis du lieutenant-colonel Gamal Abdel Nasser, et s'efforce de lutter contre l'impérialisme étranger. Le nouveau gouvernement abandonne les clauses de coopération avec les forces européennes et adopte une tendance nationaliste et autoritaire. Ce changement de position entraîne un conflit avec la France et le Royaume-Uni à propos du canal de Suez, jusqu'alors aux mains de capitaux franco-britanniques. Les troupes européennes doivent quitter le canal et ne pourront intervenir que si une puissance étrangère l'attaque, ce qui vise principalement le risque d'une intervention soviétique. Les troupes britanniques demeurent stationnées dans la zone du canal jusqu'en alors que le protectorat britannique sur l'Égypte est fini depuis l'indépendance du pays, acquise en 1936.

Prémices de la crise La conclusion du pacte de Bagdad, en , pousse l’Égypte à se tourner vers l’URSS et obtenir des ventes d’armes par la TchécoslovaquieArticle de Anne-Lucie Chaigne-Oudin, sur LES CLÉS DU MOYEN-ORIENT, le 9 mars 2010 . L’Égypte renforce aussi son dispositif par la signature d’un pacte militaire en avec la Syrie et l’Arabie saoudite, rejointes en par le Yémen.

Nasser souhaite construire un barrage sur le Nil à Assouan, afin de répondre aux besoins de l’agriculture et de produire de l’électricité. Pour sa construction, il sollicite l’aide financière et technique des États-Unis, qui refusent en raison de l’orientation pro soviétique de l’Égypte et des ventes d’armes. En représailles, Nasser menace de nationaliser la compagnie du canal de Suez.

Durant l'année 1956, la tension s'accroît aussi entre Israël et l'Égypte avec les raids menés par les combattants palestiniens (fedayin) sur le territoire israélien. L'Égypte, dirigée par Gamal Abdel Nasser, bloque le golfe d'Aqaba et ferme le canal de Suez aux navires israéliens. Lorsque Nasser décide de reconnaître la Chine communiste, les États-Unis se retirent, le Henry Laurens, La question de la Palestine, cours au Collège de France, 29 novembre 2006., du financement du haut barrage d'Assouan. En réponse à ce retrait, l'Égypte, unilatéralement, décide de nationaliser le canal de Suez, voie commerciale vitale alors détenue à 44 % par l'économie franco-britannique. La compagnie riposte par le retrait de ses techniciens britanniques et français. Ils sont remplacés par d'autres fournis par les pays non-alignés, l'Inde en particulier.

vignette|Une statue de Ferdinand de Lesseps, qui a construit le canal de Suez, est enlevée après la nationalisation du canal de Suez en 1956. Le Premier ministre britannique, Anthony Eden, convaincu par ses services du MI6 que Nasser veut se rapprocher de Moscou, tente alors de convaincre l'opinion publique de la nécessité d'une guerre contre l'Égypte. Il fait pour cela appel au patriotisme hérité de la Seconde Guerre mondiale en comparant la nationalisation du canal par Nasser au nationalisme de Mussolini et d'Hitler vingt ans auparavant. Eden déclare qu'une démonstration de force est nécessaire afin de dissuader Nasser de faire de l'Égypte une nouvelle menace militaire et le fait passer pour le « Mussolini du Nil ».

Vue de France la ligne anti-impérialiste, socialiste et panarabe de Nasser apparaît comme une menace. Le FLN, en lutte armée contre la France en Algérie, a son siège au Caire et reçoit de l'Égypte une importante aide matérielle (notamment des armes) et morale (les représentants du FLN peuvent par exemple s'exprimer à la radio égyptienne). La propagande française présente régulièrement les indépendantistes algériens comme de simples marionnettes de l’Égypte. Guy Mollet, chef du gouvernement français, est acquis à la cause de l'Algérie française et du soutien à Israël. Les agents du SDECE tentent de manipuler les Frères musulmans pour éliminer Nasser ou le faire empoisonner par un officier égyptien et informateur du SDECE. Des projets d'assassinat sont également élaborés du côté britannique mais tous échouent, notamment à cause de l'aide du KGB aux services de renseignement égyptiens lorsque Nasser se rapproche de l'Union soviétiqueDenis Lefebvre, Les secrets de l'expédition de Suez.1956, éd. Perrin, 2010..

Le , Nasser opère la nationalisation du canal et la mise sous séquestre des biens de la compagnie universelle du canal de Suez, lors d'un discours radiodiffusé à AlexandrieL'opération est déclenchée lorsqu'il prononce le mot clé « Lesseps ». : La pauvreté n'est pas une honte, mais c'est l'exploitation des peuples qui l'est. Nous reprendrons tous nos droits, car tous ces fonds sont les nôtres, et ce canal est la propriété de l'Égypte (…) J'assigne aujourd'hui l'accord du gouvernement sur l'établissement de la Compagnie du Canal. De plus, depuis plusieurs années, il est question pour l'Égypte de se doter d'un barrage à Assouan afin de protéger les terres agricoles des crues du Nil et de produire de l'électricité. Or, des fonds ont d'abord été demandés à la Banque internationale pour la reconstruction et le développement, puis à l'Union soviétique et aux États occidentaux, mais ces derniers ont suspendu leurs fonds pour plusieurs raisons, notamment la réception d'armes par l'Égypte en provenance du bloc de l'Est.

Les premières rétorsions britanniques, réticente d'abord au conflit militaire pour ne pas compromettre ses liens privilégiés avec le monde arabe, sont le gel de certains avoirs égyptiens à l'étranger puis le départ des pilotes européens expérimentés du canal. Par ailleurs, dès le , une radio clandestine se met à émettre en arabe sur une fréquence très proche de la Voix des Arabes et produit une critique en règle de Nasser présenté comme une marionnette des Soviétiques trahissant la nation arabe et faisant le jeu du sionisme. Le repérage goniométrique montrera qu'elle émet depuis la région parisienne.

Protocoles de Sèvres

Du 21 au , un accord secret est signé entre la France (Christian Pineau), le Royaume-Uni () et Israël (David Ben Gourion) à Sèvres dans un pavillon appartenant à un ami du ministre de la Défense, Bourgès-Maunoury.. Ce pavillon était auparavant la maison d'édition des livres de Jules Verne. Leur objectif est alors de renverser Nasser et de récupérer le canal. Les protocoles de Sèvres stipulent :

L'État hébreu attaquera l'Égypte le dans la soirée et foncera vers le canal de Suez. Profitant de cette agression « surprise », Londres et Paris lanceront le lendemain un ultimatum aux deux belligérants pour qu'ils se retirent de la zone du canal. Si l'Égypte ne se plie pas aux injonctions, les troupes franco-britanniques entreront en action le .

Cet accord, qui devait rester secret, établit le rôle de chaque partie. Les alliés s'accordent pour qu'Israël s'engage militairement contre l'Égypte et laissent le soin à la France et au Royaume-Uni d'intervenir ensuite en demandant aux deux belligérants de retirer leurs troupes des rives du canal, puis en menant une intervention militaire franco-britannique sur Port-Saïd, connue depuis sous le nom d'« opération Mousquetaire »Voir le plan sur Philippe Rekacewicz, « L’occupation du Sinaï en 1956 », Le Monde diplomatique..

Déroulement du conflit

Préparatifs