L'assassinat des moines de Tibhirine fait référence au meurtre, en 1996, lors de la guerre civile algérienne, de sept moines trappistes du monastère de Tibhirine, en Algérie. Les sept moines sont enlevés dans la nuit du au et séquestrés durant plusieurs semaines. Un communiqué, attribué au Groupe islamique armé (GIA), annonce le leur assassinat. Les têtes des moines sont retrouvées le , à au nord-ouest de Médéa.

Les autorités algériennes cherchent alors à dissimuler la disparition des corps. Pour entretenir l'illusion, elles lestent les cercueils des moines avec du sable. L'obstination du secrétaire général adjoint des trappistes, le père Armand Veilleux, à identifier les corps évente cette manœuvre. Les faits alimentent ainsi les doutes quant à la véracité de la thèse officielle du « crime islamiste » pour expliquer leurs morts.

En raison de l'absence d'enquête judiciaire algérienne, les commanditaires de l'enlèvement des moines, leurs motivations ainsi que les causes et les circonstances réelles de leur assassinat demeurent mal connus à ce jour. La version officielle d'Alger impute toute la culpabilité au GIA de Djamel Zitouni. Des témoignages d'anciens agents des services secrets algériens, tout comme ceux d'islamistes, pointent le rôle des services de sécurité algériens dans l'enlèvement. L'enquête de la justice française montre également le rôle trouble des services de sécurité algériens dans cette affaire.

Les moines de Tibhirine sont béatifiés le par le pape François, en même temps que les autres martyrs d'Algérie.

Monastère de Tibhirine

thumb|Plaque du jour de la fondation du monastère. Fondé en 1938, ce monastère trappiste se situe près de Médéa, à au sud d'Alger, dans une zone montagneuse. L'abbaye Notre-Dame de l'Atlas est située dans un domaine agricole. Les moines s'y consacrent à la prière et vivent du travail de la terre, selon la doctrine trappiste. La ferme et les terres sont nationalisées en 1976, mais les moines gardent ce qu’ils peuvent cultiver« Le monastère de Tibhirine », L'Humanité, ..

Jean-Marie Rouart décrit les lieux lors de son discours académique à l'Académie française en 1998 :

Enlèvement et mort des moines Premières alertes Depuis 1991, l'État français craint l'extension du conflit algérien en France mais aussi que les Français d'Algérie, laïcs ou religieux, soient la cible potentielle de groupes djihadistes. Le , deux géomètres français, Emmanuel Didier et François Berthelet, sont assassinés à Sidi Bel Abbès par un groupe du GIA.. Le , trois agents consulaires français (les époux Jean-Claude et Michèle Thévenot et Alain Fressier) sont enlevés à Alger mais mystérieusement libérés sans contrepartie. et journalistes suggèrent qu'il s'agit d'un faux enlèvement organisé par le DRS (ancien service secret Algérien) pour démontrer le sérieux de la menace islamiste et faire avaliser la politique de répression du gouvernement algérien, voire des services secrets français pour monter l'opinion française contre les islamistes et leurs mouvances actifs en France..

Le , douze ouvriers croates sont égorgés à quelques kilomètres du monastère.. Les auteurs ont séparé musulmans et chrétiens, pour ne tuer que ces derniers. Trois Croates en réchappent toutefois, grâce à la solidarité d'un ouvrier bosniaque musulman. Les moines en témoigneront dans une lettre écrite au journal La Croix le , qui sera publiée le de la même année« Ici, tous musulmans ! » pour échapper à la tuerie », dans La Croix, 6 septembre 2010, 15..

Le , un groupe armé de l'AIS fait irruption dans le monastère. Il est dirigé par l'émir Sayad Attiya, qui exige l'impôt révolutionnaire pour sa cause et veut emmener le médecin de la communauté, frère Luc. Christian de Chergé, prieur du monastère refuse, tout en rappelant que frère Luc reste disponible pour tous les malades qui viendront au monastère. L'émir repart alors sans leur faire de mal.

Enlèvement Les moines se rassemblent au monastère en vue de l'élection du nouveau prieur qui doit se tenir le . Le P. de Chergé aimerait passer la main au P. Christophe Lebreton, sous-prieur. Mais les événements prennent un tour tragique.

Dans la nuit du au , à du matin, un groupe d'une vingtaine d'individus se présente aux portes du monastère. Ils pénètrent de force à l'intérieur et vont vers le cloître où ils enlèvent sept moines. Deux membres de la communauté, frère Jean-Pierre et frère Amédée, qui dormaient dans une autre partie du monastère, échappent aux ravisseursFrère Jean-Pierre et frère Amédée, seuls survivants et témoins directs des évènements de 1993 et 1996, livreront leur récit au micro de Philippe Reltien pour l'émission Interception de France Inter du 8 avril 2007..

En 2010, Frère Jean-Pierre témoigne de l'irruption nocturne d'une bande armée, vers une heure du matin, le . Le chef de la bande interroge le gardien sur la présence des moines. Celui-ci indique le dortoir des sept moines. Or, deux moines sont arrivés la veille pour l'élection du prieur et dorment dans les cellules laissées libres par le Frère Amédée et le Frère Jean-Pierre. Un autre groupe de religieux de passage, arrivé la veille, dort à l'hôtellerie. Les ravisseurs repartent avec sept moines, soit le nombre escompté. Le téléphone est coupé. Au matin, Frère Jean-Pierre et Frère Amédée sonnent la cloche puis informent la gendarmerie. Ils sont placés sous protection avec interdiction de retourner au monastère..

Aujourd'hui encore, les détails sur le commando, nombre d'hommes et identités restent inconnus.

Négociations Pendant plusieurs jours, il n'y a pas de nouvelles officielles des moines. Entre le et le , le communiqué 43 attribué au Groupe islamique armé assure que les moines sont toujours vivants. Il propose un échange de prisonniers et se termine par cette phrase : ..

Le , un envoyé des ravisseurs, nommé Abdullah, se présente au consulat de France à Alger, et livre un message de Djamel Zitouni et une cassette audio sur laquelle on entend les voix, reconnaissables, des sept moines. Dans cet enregistrement datant du , Christian de Chergé dit notamment : Une fois parti, cet émissaire ne reprendra plus contact avec les autoritésTranscription de l'enregistrement du 20 avril, document déclassifié par le ministère de la Défense français..

En France, l'enquête est menée par la DGSE et par la DST. Il semble que la rivalité entre ces deux services ait été préjudiciable aux négociations.

Parallèlement, Jean-Charles Marchiani, ex-préfet du Var, tente lui aussi de faire libérer les otages. Mais ces négociations séparées auraient été désavouées par Alain Juppé, alors Premier ministre qui met fin aux recherches et ne s'en expliquera jamais.

Mort des moines

vignette|Cimetière de l'abbaye de Tibhirine.

Le , le communiqué 44 attribué au GIA annonce : Communiqué attribué au GIA. L'annonce du massacre suscite une très forte émotion en France. Le , dix mille personnes se rassemblent sur le Parvis des droits de l'homme du Trocadéro pour rendre un dernier hommage aux moines assassinés.

Le , le Gouvernement algérien annonce la découverte des dépouilles des moines, près de Médéa. Le père Armand Veilleux, procureur général de l'ordre cistercien se rend en Algérie et demande à voir les corps. Il essuie d'abord un refus de l'ambassade de France, puis est informé que seules les têtes ont, en réalité, été retrouvées. Par la suite, aucune autopsie officielle ne sera mentionnée par les autorités algériennes. L'identité des moines a toutefois pu être établie le , à la morgue de l’hôpital militaire d'Ain Naâdja où Michel Lévêque, ambassadeur de France, s'est rendu, accompagné, entre autres, d'un médecin de la gendarmerie, de Henri Teissier, archevêque d’Alger, du père Armand Veilleux, procureur général des cisterciens de la stricte observance, et du père Amédée, un des deux moines ayant échappé à l'enlèvement.

Les funérailles ont lieu à la basilique Notre-Dame d'Afrique d'Alger le Reportage sur les obsèques sur le site Ina.fr., en même temps que celles de Leon-Etienne Duval, mort le . Les moines sont enterrés au monastère de Tibhirine deux jours plus tard. Les autorités françaises dissuadent les familles de s'y rendre. Seules sept personnes de la famille du frère Christophe Lebreton obtiennent des visas. Des unités nombreuses des forces de l'ordre sont déployées dans la région, tout le long du parcours.

Entre le printemps 1994 et l'été 1996, dix-neuf prêtres et religieux catholiques ont été assassinés en Algérie. Parmi eux, les moines de Tibhirine, quatre Pères blancs de Tizi OuzouDont le jeune père Christian Chessel., et Pierre Claverie, évêque d'Oran, tué le « Dix-neuf religieux assassinés en deux ans », La Croix, 6 septembre 2010, 14.« Les Martyrs d'Algérie 1994-1996 ». Biographie des religieux assassinés en Algérie en 1994-1996, sur le site africamission..

Aperçu biographique des moines assassinés Dom Christian de Chergé, prieur de la communauté depuis 1984, , moine depuis 1969, en Algérie depuis 1971. Frère Luc Dochier, , moine depuis 1941, en Algérie depuis . Il a obtenu la nationalité algérienne. Médecin, il a exercé pendant la Seconde Guerre mondiale avant de prendre la place d'un père de famille nombreuse en partance pour un camp de prisonniers en Allemagne. Présent cinquante ans à Tibhirine, il a soigné tout le monde gratuitement, sans distinction. Déjà en , il avait été enlevé par des membres de l'ALN. Il était, avec le frère Michel, cuisinier de la communauté. Père Christophe Lebreton, , moine depuis 1974, en Algérie depuis 1987, ordonné en 1990. Frère Michel Fleury, , moine depuis 1981, en Algérie depuis 1985. Membre de l'Institut du Prado, il était le cuisinier de la communauté. Père Bruno Lemarchand, , moine depuis 1981, en Algérie et au Maroc depuis 1989. Père Célestin Ringeard, , moine depuis 1983, en Algérie depuis 1987. Son service militaire fait en Algérie le marqua pour le reste de sa vie. Notamment, en tant qu'infirmier, il soigna un fellagha blessé, lui sauvant la vie. Frère Paul Favre-Miville, , moine depuis 1984, en Algérie depuis 1989. Il était chargé du système d'irrigation du potager du monastèreSite de l'Église catholique d'Algérie..

Le , le pape François reconnaît leur mort in odium fidei et signe le décret de béatification. La cérémonie est célébrée le à Oran, en Algérie, dans la chapelle de Santa Cruz. Elle est présidée par le cardinal Becciu, préfet de la Congrégation pour la cause des saints.

Circonstances de la mort des moines Les circonstances exactes de la mort des moines restent mystérieuses. Plusieurs scénarios ont ainsi été envisagés.

Version officielle d'Alger : responsabilité directe des islamistes du GIA La version officielle est celle impliquant le Groupe islamique armé (GIA) et Djamel Zitouni, un de ses chefs de guerre. Celui-ci aurait voulu imposer son autorité sur la région par l'enlèvement et l'assassinat des moines. Cette version se heurte cependant au fait que les corps des moines n'ont pas été retrouvés et qu'aucun rapport d'autopsie n'a été communiqué.. De plus, des doutes subsistent quant à l'authenticité des deux communiqués ( et 44), attribués officiellement au GIA. Enfin, le communiqué annonçant l'exécution des moines parlait de mort par égorgement. Celle-ci était pratiquée couramment par le GIA. En réalité, les moines ont été décapités. Cela sans qu'on puisse établir si ces décapitations ont été la cause de la mort ou si elles ont été pratiquées après le décès des moines.

Hypothèse des services secrets algériens manipulant le GIA