Velimir Khlebnikov (en , parfois orthographié en français Xlebnikov), de son vrai nom Viktor Vladimirovitch Khlebnikov (en , Velimir étant un pseudonyme), est un poète, dramaturge et écrivain russe, né le et mort le .

Biographie

Son père, Vladimir Khlebnikov, est un biologiste spécialisé dans l’ornithologie.

En 1903, Velimir Khlebnikov entre à l’université de Kazan pour étudier les sciences. En 1908, il s’installe à Saint-Pétersbourg pour continuer ses études à l’université.

Si les études universitaires du futur poète ne sont pas liées à la littérature, les connaissances acquises en mathématiques vont déterminer les méthodes de ses recherches poétiques et le conduire vers l’œuvre de sa vie (langue des étoiles, Zaoum, etc.).

Durant cette période, la Russie est secouée par des événements politiques majeurs. En 1904-1905, survient la défaite catastrophique de la Russie dans la guerre russo-japonaise, une des plus grandes humiliations subies par les Russes dans toute leur histoire. Le régime impérial en sort gravement ébranlé. À la suite de cette défaite, la révolution russe de 1905 commence et prend de l'ampleur, après la célèbre mutinerie du cuirassé Potemkine.

Les drames s’enchaînent : fusillade contre les ouvriers à Saint-Pétersbourg, grève générale à Moscou… La révolution est écrasée, mais ; une autre révolution éclate en 1917, l'empire s'effondre donnant la suite aux soviets. La société russe des années 1900-1910 est instable, déchirée entre les différents mouvements de pensées et les idéaux, y compris sur le plan littéraire.

En arrivant à Saint-Pétersbourg, le jeune Khlebnikov commence à fréquenter Les Mercredis d'Ivanov et l’académie de poésie de la revue Apollon, liée au groupe acméiste. Au cours de ces soirées, il rencontre des poètes symbolistes. Le Symbolisme propose alors de décoder les valeurs éternelles dans le mot détaché et de transmettre l’actualité dans le contexte d’une culture précédente, c’est-à-dire d'éclairer le présent des lumières de leur source d’origine. Tout retour au passé devant être considéré comme pur et véridique. Velimir partage également avec les symbolistes leur attirance pour la philosophie, la mythologie, l’histoire russe et le folklore slave.

Cependant, tout en étant proche du style des symbolistes, il ne partage pas leur point de vue sur la nature du langage et du temps. L’orientation philosophique et esthétique de Khlebnikov est différente : il ne veut pas revenir sur le passé et considère que le début de son œuvre a commencé en l’an 1905 qui l’a marqué par son énergie et son contexte social (« Nous nous sommes orientés vers le futur... à partir de 1905 »). Supportant mal la honte de la défaite orientale et la strangulation de la première révolution russe, Khlebnikov commence à réfléchir sur le cours de l’histoire. C’est là que sa culture de mathématicien le conduit vers l’idée de trouver les lois numériques et universelles du temps qui d’une manière ou d'une autre influencent le destin de la Russie et de toute l’Humanité. Dans son système, le passé, l’avenir, le futur ne représentent que les fragments du temps entier et continu qui se répète d’une manière élastique et cyclique dans un développement circulaire.

Ainsi, étant une partie du temps entier, le présent a la possibilité de se déplacer vers le futur qui est scientifiquement prédictif. Khlebnikov aborde cette question en tant que scientifique, mais aussi en tant que poète. Il comprend alors le temps à travers le prisme mythico-poétique et transforme l’objet de recherche en thème essentiel de son œuvre au même titre qu’un autre thème principal de sa poésie : le mot. Le mot dans son système poétique et philosophique cesse d’être uniquement un moyen de transmission de la tradition culturelle dans ses notions esthétiques et sémantiques. Le mot devient une donnée auto-significative, une chose indépendante et en tant que tel, il devient une partie de l’univers. C’est exactement de cette manière : à travers le temps fixé par le mot et transformé en fragment de l’espace que l’on obtient l’unité philosophique recherchée - l’unité du temps et de l’espace. Cette unité qui pourrait rendre possible la transformation du monde par le mot ce qui veut dire qu’elle (l’unité) peut être gérée en fonction de la volonté de celui qui parle.

Khlebnikov présente une conception de l’élimination du temps physique, rendue possible par la restauration (dans le cas du passé) ou la reconstruction (pour le présent et le futur) des mots-choses (les mots en quelque sorte matérialisés). Sur cette base, il arrive ensuite à l’idée de re-création du système des formes littéraires et des institutions sociales qui lui paraissent figées dans le temps et dans l’espace. Ainsi, rêve-t-il de créer le « livre de l’être », livre de la Nature – le rêve utopique du poète auquel il consacrera toute sa vie.

Les recherches de Khlebnikov sont en accord avec le futurisme, orienté vers l’avenir et qui privilégie une approche sensuelle de la poésie en se basant sur un monde imaginaire, alors que le symbolisme se base sur une approche visuelle basée sur le monde réel, d’où son orientation vers le passé. Plus simplement, dans sa conception originale, le futurisme essaie de matérialiser les idées, de leur donner des formes, alors que le symbolisme exige le contraire : les formes déjà existantes (les symboles) doivent donner des idées à ceux qui les regardent !

Les recherches futuristes ne concernent pas seulement la littérature. Le même phénomène se retrouve dans la peinture qui elle aussi cherche l’unité du temps et de l’espace, essayant de se trouver une quatrième dimension (c’est-à-dire le temps). Ce n’est pas un hasard si c’est après la rencontre avec Vassili Kamenski (qui va aider Khlebnikov à éditer son premier poème : « La tentation du pécheur » en 1908) et le rapprochement avec le groupe des poètes et peintres Gileia (D. Bourliouk, E. Gouro, M. Matiouchine) que Khlebnikov devient « l’invisible » mais essentiel « axe de rotation » du futurisme.

En 1910, le premier recueil de poésies du groupe des futuristes paraît sous le titre du Jardin des juges (nom donné par Khlebnikov). Plus tard, le groupe est rejoint par A. Kroutchenykh, B. Livchits et Vladimir Maïakovski. Un autre recueil du groupe Une gifle au goût public (Éditions G.L. Kouzmine et S.D. Dolinsky) est composé pour moitié de poèmes de Khlebnikov : les poèmes « I et E », « Chassé par qui, d’où je le sais ? » et les plus connus : « expérimentales » « Sauterelle » et « Bobeobi ». Sur la dernière page du recueil, Khlebnikov présente une table des dates des cataclysmes historiques. Cette table, calculée à l’aide de ses méthodes mathématiques, annonçait deux événements à survenir dans le futur : la guerre de 1914 (en 1908 il en avait déjà parlé devant les étudiants de l’université de Saint-Pétersbourg) et la Révolution de 1917. Selon les prédictions du poète, l'effondrement de l’Empire russe serait la résultante de cette révolution…

Khlebnikov produit constamment de tels calculs, afin de tester et confirmer sa théorie du temps circulaire, et, comme il le dit, « afin de justifier raisonnablement le droit à la prémonition, providence» (cf. ses livres L’élève et le professeur (1912), Les batailles 1914-1915. La nouvelle étude sur la guerre (1915), Le temps de mesure du monde (1916), Les planches du destin (1922), ainsi que ses articles « La dispute sur la priorité » et « La loi des générations » (1914). Certaines des idées de Khlebnikov sur les rythmes vitaux ont été confirmées par la chronobiologie moderne.

Dans la période 1910-1917, le monde change à une vitesse incroyable autour du poète : c’est l’époque des grands bouleversements qui s'annonce et les futuristes regardent avec optimisme vers cet avenir qui leur semble prometteur. C’est aussi un temps de grande instabilité : depuis l'échec de la révolution de 1905, la société évolue avec les changements politiques : le tsar a donné son accord pour la création d’une assemblée consultative élue : la Douma. Pour la première fois, des conseils ouvriers (soviets) apparaissent. Les mouvements révolutionnaires (pour la plupart les futurs bolcheviks) ont déjà profondément infiltré les milieux ouvriers mais également artistiques. Dans des conditions d’impréparation totale, le pays s’est engagé en 1914 dans la guerre contre l’Empire allemand. Très vite, c’est un désastre : 2,5 millions de morts et tout l’ouest du pays est occupé. En même temps, la vie à l'intérieur du pays est devenue agitée : les attentats à la bombe ou tout simplement les assassinats font disparaître des personnages politiques importants de l’époque (le grand duc Serge, oncle du tsar et gouverneur de Moscou, tué dans un attentat à Moscou en 1905; le fameux Raspoutine tué en 1916 par des proches de Nicolas II). L’atmosphère est de plus en plus lourde et devient un chaos dans lequel le poète continue de créer car cette humeur du temps est probablement une forte source d’inspiration pour lui.

Durant toutes ces années, Khlebnikov écrit beaucoup : il édite « Ryav !» en 1910, « Les œuvres 1908-1910 », « Recueil des poèmes. 1907-1914 », ensuite il termine ses utopies slave-barbares écrites dans le style primitif : « Le serpent du train » en 1910, « La fille de forêt » en 1911, « I et E » en 1912, « Chaman et Vénus » en 1912, « Les enfants de la Loutre » en 1913, « La trompette des martiens » en 1916 et « Lebedia du futur » en 1918. C’est une poésie du kaléidoscope : glissements de formes, brisures de lignes rythmiques, transformation en sursaut. Il se montre un véritable rénovateur du langage poétique russe, brisant les anciens cadres sans aucun préjugé littéraire.

Le poème « Riesse des aubes anciennes » n’est pas loin de « La chasse au snark », et Khlebnikov, parallèlement à la poésie, s’adonne à des travaux linguistiques et mathématiques qui peuvent rappeler Lewis Carroll.

Dans ses dernières œuvres, Khlebnikov formule son rêve d’unité mondiale des « créateurs » et « inventeurs » (par opposition aux « les nobles » et « les profiteurs »), au sein d’une entière et éternelle matière – de la Nature, inspirée et animée par le labeur des humains. Le chef des « créateurs » selon Khlebnikov doit être un poète et l’art devient un projet de la vie (idée de l’art qui construit la vie, c’est-à-dire que l’art doit tenir une place prépondérante dans la vie, devenir son objectif essentiel). Ainsi les utopies poétiques et le mode de vie du poète fusionnent : Khlebnikov commence à voyager à travers le pays afin de démontrer que la vie du poète est une vie particulière, une vie hors l’être.

Vers 1917, Khlebnikov transforme son idée du rôle du poète dans l’utopie anarchique. Il attribue aux poètes un rôle de messie ou de prophète, qui en collaboration avec d’autres créateurs (artistiques) doivent mettre en place une organisation internationale des « Présidents du Globe Terrestre » dont le nombre des membres doit être égale à 317 (317 est l’un des chiffres temporels magiques calculés par Khlebnikov). Ces Présidents doivent effectuer le programme de l’harmonie mondiale dans l’état « Étoile ». Le Manifeste des Présidents du globe terrestre (1917) est une riposte magnifique à ceux qui lui reprochent d’être « apolitique ». Son seul parti-pris est celui de la liberté, ce qui ne signifie pas désengagement politique.