Un tyran (en / , « maître absolu ») désigne dans l'Antiquité grecque un individu disposant d’un pouvoir absolu, après s'en être emparé de façon illégitime, en général par la force.

Histoire de la notion L'origine du mot tyran est inconnue, quoiqu'elle puisse être d'origine lydienneL'étymologie du mot tyran demeure incertaine chez les Modernes, elle a été présentée comme issue d'un étymon pré-grec pélasgique par A. J. van Windekens, mais asiatique chez T.J. Dunbabin, The Greeks and their Eastern Neighbours, 58-59.. Elle a été appliquée pour la première fois au au roi lydien Gygès par le sophiste Hippias d'Élis. Originellement, le terme n'est ni péjoratif, ni mélioratif. Il désigne simplement un particulier qui a obtenu le pouvoir d'une manière illégitime.

Le terme prend toutefois un sens péjoratif, notamment à Athènes. Il est à partir de ce moment-là sous-entendu que le tyran abuse de son pouvoir : la nature du pouvoir tyrannique se reconnaît en effet à ce que le tyran, sans abolir les lois, se place au-dessus d'elles. La perversion de ce régime tient aussi au fait que , en raison de l'amour du tyran pour les richesses et de son hostilité à l'égard du peuple qu'il désarme et asservitAristote, Politique, Livre V, chap. X, 11, 1311 a.. En outre, ce régime se caractérise par son arbitraire, le tyran étant Définitions (pseudo-Platon), 415 c..

Platon utilise presque les mêmes termes dans Le Politique301 b-c., et le sous-entend en le décrivant dans le Gorgias466 b-c.. Sur le plan politique, il y a une différence entre « tyrannie » et « despotisme » : dans la Grèce antique, un tyran était un homme qui disposait d’un pouvoir assuré par la force ; ce pouvait être un ancien magistrat, parfois même un esclave, arrivé au pouvoir après un coup d'État, par ruse plus que par violenceSelon Platon, le tyran est une des quatre catégories d'hommes coupables : les premiers sont ceux qui briguent les honneurs, les deuxièmes ceux qui désirent les richesses, les troisièmes sont les démagogues, les derniers sont les tyrans (Apulée, De la doctrine de Platon, livre II.). Les tyrans ne prirent jamais officiellement le titre de tyran, et il n'y eut pas de titre général et officiel pour les désigner, c'est pourquoi on leur donna le nom utilisé par leurs ennemis pour les stigmatiser.

À l’époque moderne, chez Jean-Jacques Rousseau et au , le mot de « tyran » prend le sens d’usurpateur de l’autorité royale. Dans Du contrat socialJean-Jacques Rousseau, Du contrat social, livre III, chap. X., il définit le tyran comme

Les tyrans dans l'histoire grecque Le mot tyran est d’abord attesté chez les poètes lyriques Archiloque de ParosFragment 25., Simonide d'AmorgosFragment 7. et Alcée de MytilèneFragment 73 A. ; venu de Lydie, il signifiait à l'origine maître, roi, et il convenait à certains dieux comme son équivalent basileus, « roi ». Mais le titre a pris une connotation péjorative dès son apparition, en raison de son origine, car il désignait les despotes orientaux, et il fut appliqué à ceux qui prenaient le pouvoir absolu à la suite d'une insurrection.

La tyrannie a concerné presque toutes les régions du monde grec. Phénomène très fréquent à l'époque archaïque, il se maintient à l'époque classique et apparaît encore au avec Nabis de Sparte. Les premiers tyrans sont apparus en Asie Mineure, avec Thrasybule de Milet, Pittacos de Mitylène, Polycrate de Samos, et Lygdamis de Naxos. Aristote classe ces premiers tyrans dans une forme particulière de monarchie non héréditaire, sorte de tyrannie élective et fondée sur la loi : Aristote, Politique, Livre III, chap. 14, 1285 a ; Livre IV, chap. 10, 1295 a, et note 4 264 de l'édition des Belles Lettres ; Théophraste, Frag. Sur la Royauté. ; ces législateurs choisis par les villes pour mettre fin aux discordes civiles concentraient tout le pouvoir politique dans leurs mains et ils étaient irresponsables. La Grèce proprement dite connut elle aussi un grand nombre de tyrans, particulièrement le Péloponnèse et l'isthme de Corinthe avec, entre autres, Phidon d'ArgosLe personnage de Phidon d'Argos, particulièrement flou pour les modernes, appartenait déjà à un passé mythique pour les historiens grecs ; on ignore s'il faut placer son règne vers le milieu du ou dans la première moitié du et Cypsélos de Corinthe. L’un des plus célèbres tyrans fut Pisistrate, à Athènes en 560 av. J.-C., bien qu'on ne l'ait jamais nommé tyran de son vivant. Le mot n'a pas alors de sens péjoratif ; il ne l'acquerra que plus tard et sous l'influence de PlatonLa République (Platon), 562-580.. Enfin, en Sicile et en Grande-Grèce, la tyrannie se développa avec, entre autres, des hommes comme Panétios de Léontinoi, Phalaris et Théron d'Agrigente, plus tard Denys et Dion de Syracuse.

Origines de la tyrannie La tyrannie constitue un phénomène historique capital du fait de la chute de l'aristocratie et de l'accession au pouvoir de la bourgeoisie. Son avènement au marque en effet un bouleversement économique et social. Il nous est connu par les œuvres de Solon et de Théognis.

L'historien Thucydide voit avec raison dans l'accroissement de la richesse la cause déterminante de la tyrannieThucydide, Guerre du Péloponnèse, I, 13., et c'est bien à mesure que les villes prospéraient que se propageait la tyrannie. À partir de la diffusion de la monnaie comme moyen d'échanges, à la place du troc, le commerce et l'industrie ont été facilités grandement, et des richesses nouvelles ont ainsi été amassées. Cette richesse capitaliste favorisa l’instauration d’un nouvel ordre social et l’essor de nouveaux riches, plèbe besogneuse, gens de métiers et marchands, résolus à conquérir une place dans la cité. Ce fut le cas pour les Alcméonides en Attique, dont la puissance devint écrasante tandis que les travailleurs agricoles et les tenanciers devenaient les serfs des grands propriétaires. Du au , les cités commerçantes d’Éolide, d’Ionie et des îles, puis celles de la Grèce proprement dite, Sicyone, Corinthe, Mégare, Athènes, connurent cette révolution. Excepté en Sicile, où ils ont mis fin aux querelles intestines, les tyrans se trouvent en effet dans les cités où le régime industriel et commercial prévalait sur l'économie rurale. La liste des tyrans grecs coïncide pour ainsi dire avec la carte des grands ports, depuis l'Asie Mineure jusqu'aux rives du golfe de Corinthe, à la seule exception d'Égine : Athènes est acquise à la tyrannie en 560 av. J.-C. quand les réformes de Solon eurent donné à cette cité, jusque-là agricole, un autre destin. C'est au moment où le commerce international de la céramique fleurit à Milet qu'y règne Thrasyboulos, Corinthe la supplante sous les tyrans Cypsélos et Périandre, enfin Athènes s'impose sur le marché des poteries sous les Pisistratides. À ces facteurs économiques s'ajoutaient parfois les haines de race : ainsi à Milet les Gergithes attisaient-ils de vieilles rancunes contre le parti de la Héraclide du Pont, cité par , XII, 26, 524 a..

Nature des tyrans Le tyran a d'abord été un démagogue, celui qui s'est fait le champion des classes inférieures en se donnant l’image du défenseur du peuple : il a mené les pauvres contre les riches, ou les roturiers contre les nobles, et la multitude le suivait aveuglément pourvu qu'il travaillât pour elle. Cet antagonisme social organisé sous la direction des tyrans est un élément déterminant à la fois pour les situer géographiquement et pour comprendre leur politique.

Pour s'emparer du pouvoir, les tyrans favorisaient une insurrection de leurs partisans armés au bon moment, par exemple à l'occasion d'une fête religieuse dans la cité. On sait comment Pisistrate invoqua le prétexte d'un prétendu attentat contre sa personne pour se faire attribuer la garde personnelle de ses « porte-gourdins » ; d'autres tyrans se constituaient des troupes mercenaires, comme Périandre de Corinthe avec ses « porte-lances ».

Tout en se faisant les champions des classes inférieures, les tyrans étaient le plus souvent issus du camp adverse, et ils occupaient une haute magistrature ; Thrasybule, tyran de Milet, avait été prytane ; Cypsélos, tyran de Corinthe, avait été basileus ; Orthagoras, tyran de Sicyone, avait été polémarque, et les tyrans de Sicile, stratèges. Ils s'assuraient quelquefois l'appui de l'étranger. Durant le , de nombreux tyrans prirent le pouvoir un peu partout en Grèce, en renversant les gouvernements établis. C'est à cette époque que la Perse commençait ses incursions en Grèce, avec le soutien de tyrans cherchant des appuis pour conserver leur pouvoir. Ainsi Cylon tenta-t-il d'imposer la tyrannie à Athènes avec l'appui des Mégariens ; Pisistrate devint tyran avec l'aide des mercenaires amenés par Lygdamis, et Lygdamis à son tour rentra à Naxos en vainqueur grâce aux secours demandés à Pisistrate. En Asie Mineure, les tyrans étaient désignés par le grand roi, leur maître.

Méthode de gouvernement des tyrans Arrivés au pouvoir, les tyrans s'établissaient sur l'acropole de leur cité, s'entouraient d'une garde armée, bannissaient les oligarques les plus dangereux, et tenaient les autres grâce à des otages. La constitution de la cité était conservée ainsi que les lois civiles, et les lois politiques étaient rarement suspendues. Si l'assemblée était amenée à voter, c'était sous la surveillance de porte-gourdins. Ainsi, les apparences étaient sauves. Mais la réalité de l'exercice du pouvoir était brutal. Le gouvernement de la cité était entre les mains du tyran, de son fils et de sa famille qui se répartissaient les magistratures : la tyrannie, système de pouvoir à vie, tendait ainsi à devenir un régime dynastique.

Le principe général de la tyrannie consistait à abaisser l'aristocratie et à relever les humbles, en vertu du conseil donné par Thrasybule, le tyran de Milet, à Périandre : , V, 92, 6.. On procédait donc par exécutions, sentences d'exil, confiscations et espionnage. Certains tyrans excitèrent la défiance entre les citoyens, étouffèrent l'initiative individuelle, la liberté de penser et le talent. Clisthène, le tyran de Sicyone, remplaça les tribus gentilices par des tribus territoriales : pour humilier ses adversaires politiques, membres des grandes familles aristocratiques, il leur donna les noms de « Porcinards, Asinards et Cochonards » ; et son petit-fils, Clisthène, le réformateur démocratique d'Athènes, fit la même chose, V, 92, 68..

Les tyrans privaient la noblesse des sacerdoces religieux et les assumaient eux-mêmes, afin d'ôter à cette noblesse le prestige qu'ils lui conféraient, comme l'explique Aristote : Aristote, Politique, V, XI, 25, 1314 b.. Cette piété des tyrans s'exerçait cependant avec un calcul politique : elle visait à asseoir leur pouvoir et à garantir leur vie même, et ne s'adressait qu'aux divinités panhelléniques et poliades, aux dieux populaires et aux héros agrestes, à l'exclusion des divinités à caractère aristocratique. Ainsi Clisthène expulsa-t-il de Sicyone Adraste, cher à la noblesse dorienne, et Pisistrate installa Artémis Brauronia sur l'Acropole. La vogue que connut le culte de Dionysos, dieu de la vigne et de la joie, date des tyrans.

Politique économique et sociale des tyrans Dans les campagnes, la question agraire semble avoir été résolue en Attique après le gouvernement de Pisistrate, de même en Mégaride, où Théagène distribua des terres à ses partisans. Pour retenir ces nouveaux propriétaires sur leur sol et les empêcher de venir grossir la plèbe urbaine, Pisistrate leur envoya des juges itinérantsJulius Pollux, VII, 68 ; Denys d'Halicarnasse, VII, 9., tandis que Périandre faisait siéger des conseils locaux jusqu'aux extrémités du territoire corinthienAristote, Constitution d'Athènes, 16, 5 ; Héraclide du Pont, V, 2..