L'alphabet phénicien (appelé par convention alphabet protocananéen pour les inscriptions antérieures à 1200 av. J.-C.) est un ancien abjad, un alphabet consonantique non pictographique. Il était utilisé pour l'écriture des langues cananéennes et en particulier du phénicien, langue sémitique utilisée par la civilisation phénicienne. Il s'agit d'un abjad, car il ne note que les sons consonantiques (une mater lectionis a été utilisée pour certaines voyelles dans des variétés tardives).

Transmis par les marchands phéniciens dans le monde méditerranéen où il a évolué et a été assimilé par de nombreuses cultures (étrusque, celtibère, etc), l'alphabet phénicien est devenu l'un des systèmes d'écriture les plus utilisés. L'alphabet araméen, forme modifiée du phénicien, est l'ancêtre de l'alphabet arabe moderne par le biais de l'alphabet syriaque et nabatéen, tandis que l'alphabet hébreu moderne est directement une ramification stylistique de l'araméen (appelé par les Juifs ktav ashouri, « écriture assyrienne » en hébreu.). L'alphabet grec (et par extension ses descendants, les alphabets latin, cyrillique et copte) est un successeur direct du phénicien, bien que la valeur de certaines lettres ait été changée pour représenter les voyelles.

Les lettres de l'alphabet phénicien (culminant avec l'alphabet néo-punique d'Afrique du Nord) étant à l'origine incisées avec un style, leur forme est anguleuse et droite, bien que des versions cursives soient de plus en plus attestées au fil du temps. Le phénicien était généralement écrit de droite à gauche, bien que certains textes soient écrits en boustrophédon.

En 2005, l'UNESCO a enregistré l'alphabet phénicien sur le programme de la Mémoire du monde comme héritage du Liban.

Caractéristiques

Nom des lettres Le nom des lettres phéniciennes n'est pas directement connu. On suppose que les Phéniciens utilisaient un système acrophonique pour les nommer, c'est-à-dire que le nom de chacune débute par la lettre elle-même. Ces noms sont essentiellement les mêmes que dans les scripts parents, qui à leur tour dérivent de la valeur des mots que les pictogrammes hiéroglyphiques à l'origine des caractères représentent. Ces mots d'origine sont traduits depuis le cananéen et le son initial de chaque mot traduit devient la valeur de chaque lettre.

Graphèmes Le tableau suivant recense les 22 graphèmes qui constituent l'alphabet phénicien. Les formes de lettres présentées ici sont idéalisées : l'écriture phénicienne est en réalité plus brute et plus variable en apparence. Il existe également des variations significatives suivant l'époque et la région.

L'alphabet phénicien suit l'ordre levantin, qu'il transmet à ses descendants.

La translittération suit les conventions habituelles pour les langues sémitiques. Les valeurs phonologiques sont données en alphabet phonétique international. Les consonnes emphatiques des langues sémitiques étant interprétées comme d'anciennes éjectives, elles sont ici analysées comme telles.

Le tableau présente également l'évolution des graphèmes phéniciens dans les autres alphabets. Leur valeur sonore a souvent changé de façon significative, soit à la création de ces alphabets, soit à cause de modifications dans la prononciation des langues. Lorsque l'écriture alphabétique débute en Grèce, les graphèmes sont similaires à ceux des Phéniciens, mais pas identiques ; des voyelles sont ajoutées car l'alphabet phénicien n'en contient aucune. Il existe également des variations distinctives entre les écritures des différentes parties de Grèce, principalement pour les caractères phéniciens qui ne possèdent pas de correspondance exacte pour les sons grecs. L'alphabet ionien conduit à l'alphabet grec standard vers le ; un autre évolue vers l'alphabet latin, ce qui explique de nombreuses différences entre les deux. À l'occasion, les Phéniciens utilisent un court tiret ou un point comme séparateur entre les mots.

Certains alphabets ultérieurs rajoutent des lettres pour tenir compte de spécificités linguistiques. Les lettres grecques Υ, Φ, Χ, Ψ et Ω sont ajoutées après l'emprunt des lettres phéniciennes ; elles apparaissent d'ailleurs à la fin de l'alphabet grec. L'alphabet arabe compte en plus les lettres ث, خ, ذ, ض, ظ et ﻍ.

Lettre Unicode Nom Signification Transcription Valeur Correspondances Hébreu Syriaque Arabe Sudarabique Grec Latin Cyrillique Arménien x20px|Aleph 𐤀 ʾālef bœuf ʾ [ʔ] א ܐ x20px Α α A a А а Ա ա x20px|Beth 𐤁 Bēth maison b [b] ב ܒ x20px Β β B b Б б, В в Բ բ x20px|Gimel 𐤂 Gīmel chameau g [g] ג ܓ x20px Γ γ C c, G g Г г, Ґ ґ Գ գ x20px|Daleth 𐤃 Dāleth porte d [d] ד ܕ ,ظ,,ذض x20px Δ δ D d Д д Դ դ x20px|He 𐤄 Hē battant h [h] ה ܗ x20px Ε ε E e Е е, Є є Ե ե, Է է x20px|Waw 𐤅 Wāw clou w [w] ו ܘ x20px (Ϝ ϝ), Υ υ F f, U u, V v, W w, Y y (Ѵ ѵ), У у Վ վ, Ւ ւ x20px|Zayin 𐤆 Zayin arme z [z] ז ܙ x20px Ζ ζ Z z З з Զ զ x20px|Heth 𐤇 Ḥēth barrière ḥ [ħ] ח ܚ ,خ x20px Η η H h Հ հ x20px|Teth 𐤈 Ṭēth roue ṭ [tʼ] ט ܛ x20px Θ θ (Ѳ ѳ), Ф ф Թ թ x20px|Yodh 𐤉 Yōdh main y [j] י ܝ x20px Ι ι I i, Ï ï, J j И и, Й й Յ յ, Ի ի x20px|Kaph 𐤊 Kaf paume k [k] כ ܟ x20px Κ κ K k К к Կ կ x20px|Lamedh 𐤋 Lāmedh bâton l [l] ל ܠ x20px Λ λ L l Л л Լ լ x20px|Mem 𐤌 Mēm eau m [m] מ ܡ x20px Μ μ M m М м Մ մ x20px|Nun 𐤍 Nun serpent n [n] נ ܢ x20px Ν ν N n Н н Ն ն x20px|Samekh 𐤎 Sāmekh colonne, pilier, soutien s [s] ס ܣ x20px Ξ ξ, Σ σ/ς, Χ χ X x (Ѯ ѯ), Х х Խ խ x20px|Ayin 𐤏 ʿayin œil ʿ [ʕ] ע ܥ x20px Ο ο O o О о Ո ո, Օ օ x20px|Pe 𐤐 Pē bouche p [p] פ ܦ x20px Π π P p П п Պ պ, Փ փ x20px|Sade 𐤑 Ṣādē hameçon ṣ [sʼ] צ ܨ x20px (Ϻ ϻ, Ϡ ϡ) Ц ц, Ч ч Չ չ, Ճ ճ, Ց ց, Ծ ծ, Ձ ձ, Ջ ջ x20px|Qoph 𐤒 Qōp nuque q [q] ק ܩ x20px (Ϙ ϙ) Q q (Ҁ ҁ) Ք ք x20px|Res 𐤓 Rēš tête r [r] ר ܪ ,غ x20px Ρ ρ R r Р р Ր ր, Ռ ռ x20px|Sin 𐤔 Šin dent š [ʃ] ש ܫ x20px Σ σ / ς S s С с, Ш ш Ս ս, Շ շ x20px|Taw 𐤕 Tāw marque, ici, maintenant t [t] ת ܬ ,ث x20px Τ τ T t Т т Տ տ

Nombres Le système numéral phénicien consiste en symboles pour 1, 10, 20 et 100. Le signe pour 1 est une simple barre verticale (𐤖). Les nombres jusqu'à 9 sont formés en ajoutant le nombre de lignes approprié, arrangées par groupes de trois. Le symbole pour 10 est une ligne horizontale (𐤗). Le signe pour 20 (𐤘) possède plusieurs variantes, l'une d'elles étant une combinaison de deux 10, en forme de Z. Les autres multiples de 10 sont formés en groupant le nombre adéquat de 20 et de 10. Il existe plusieurs variantes pour 100 (𐤙). Celui-ci peut être combiné avec le nombre précédent pour former une multiplication, par exemple la combinaison de « 4 » et « 100 » donne 400.

Histoire

Origine Il est probable que l'alphabet phénicien soit issu d'un modèle dit alphabet protosinaïtique (ou linéaire), utilisé pour noter des idiomes protocananéens dans le Sinaï vers 1850 av. J.-C. Cette écriture est mal connue et sa qualité même d'alphabet (ou d'abjad) n'est pas établie ; on suppose qu'elle provient d'une simplification de certains hiéroglyphes égyptiens. Quelques courtes inscriptions en protosinaïtique sont sporadiquement attestées à Canaan à la fin de l'âge du bronze, mais l'écriture n'est pas utilisée massivement avant l'avènement de nouveaux royaumes sémitiques au La plus ancienne inscription phénicienne est l'épitaphe d'Ahiram, sur son sarcophage, datant d'environ 1200 av. J.-C..

Une filiation partielle avec l'écriture syllabique (pseudo-hiéroglyphique) de la cité phénicienne de Byblos associée à une influence du système consonantique égyptien a été favorisée par J. G. Février et H. Bauer. Byblos semble également avoir joué un rôle décisif dans la diffusion de l'alphabet qui, au , est parfaitement établi.

L'écriture est nommée « alphabet protocananéen » jusqu'au milieu du , lorsque les premières inscriptions sur des pointes de flèche de bronze sont attestées, et « alphabet phénicien » seulement après 1050 av. J.-C. Cette division est purement conventionnelle.

Diffusion thumb|Détail du sarcophage d'Eshmunazor II, roi de Sidon () ; son couvercle porte la plus longue inscription phénicienne d'époque perse connue. L'adaptation phénicienne de l'alphabet rencontre un énorme succès et des variantes sont utilisées tout autour de la mer Méditerranée à partir du , donnant naissance aux écritures grecque, étrusque, anatoliennes et paléo-hispaniques. Ce succès est en partie dû à sa nature phonétique : le phénicien est la première écriture largement répandue où chaque son est représenté par un symbole. Ce système simple contraste avec les autres écritures de l'époque, comme le cunéiforme et les hiéroglyphes égyptiens, qui emploient de nombreux caractères complexes et sont d'apprentissage difficile.

Profitant de leur culture commerciale maritime, les marchands phéniciens diffusent l'alphabet en Afrique du Nord et en Europe. Des inscriptions phéniciennes ont été découvertes sur les sites archéologiques de plusieurs anciennes cités et colonies phéniciennes autour de la Méditerranée, comme Byblos et Carthage. Des trouvailles ultérieures indiquent un usage antérieur en Égypte.

L'alphabet phénicien a des effets à long terme sur la structure sociale des civilisations qui entrent en contact avec lui. Sa facilité d'apprentissage bouleverse le statut des écritures plus anciennes, connues et employées uniquement par les membres des hiérarchies royales et religieuses, qui les utilisent comme instruments de pouvoir et de contrôle de l'information. L'apparition du phénicien détruit certaines divisions de classes, bien que de nombreux royaumes du Moyen Orient (Assyrie, Babylone, Adiabène) continuent à utiliser le cunéiforme pour les sujets légaux et liturgiques jusque ap. J.-C..

Alphabets dérivés thumb|Chaque lettre de l'alphabet phénicien a donné naissance à d'autres formes dans les écritures dérivées. De gauche à droite : latin, grec, phénicien, hébreu, arabe.

Moyen Orient L'alphabet paléo-hébraïque, utilisé pour écrire l'hébreu primitif, est quasiment identique à l'alphabet phénicien. L'alphabet samaritain, utilisé par les Samaritains, est un descendant direct de l'alphabet paléo-hébraïque.

L'alphabet araméen, utilisé pour écrire l'araméen, est un autre descendant du phénicien. L'araméen étant lingua franca du Moyen Orient, il fut largement adopté. Il s'est par la suite divisé en plusieurs alphabets apparentés, dont les alphabets hébreu, syriaque et nabatéen, dont la forme cursive est un ancêtre de l'alphabet arabe.

L'alphabet copte, toujours utilisé en Égypte pour la langue liturgique copte (descendant de l'ancien égyptien) est principalement basé sur l'alphabet grec, avec l'ajout de quelques lettres pour des sons n'existant pas en grec à l'époque ; ces lettres sont basées sur le démotique.

Europe Selon Hérodote, le prince phénicien Cadmos se voit attribuer l'introduction de l'alphabet phénicien — , phoinikếia grámmata, « lettres phéniciennes » — auprès des Grecs, qui l'adaptent pour créer leur propre alphabet. Hérodote estime que Cadmos a vécu 1600 ans avant son époque, soit vers 2000 av. J.-C. Les écrits d'Hérodote ne sont toutefois pas utilisés comme source standard par les historiens contemporains. L'alphabet grec dérive toutefois de l'alphabet phénicien.