vignette|Lecture du poème.

Le Dormeur du val est un sonnet en alexandrins d'Arthur Rimbaud. Ce poème est le deuxième poème du second Cahier de Douai (ou Recueil Demeny). Le manuscrit autographe, daté d', est conservé à la British Library.. Il n'existe pas d'autre manuscrit connu. Les premières publications se sont trouvées dans : Anthologie des poètes français (, Lemerre, ), Reliquaire (Genonceaux, ) et Poésies complètes (Vanier, ).

Le Dormeur du val est un des poèmes les plus connus du poète, bien qu'il présente une esthétique encore peu innovante : utilisation du sonnet, de l'alexandrin, de rimes régulières. On est de fait encore loin de la modernité d'Une saison en enfer ou des Illuminations, dernières œuvres du poète, ou même de l'audace des images du Bateau ivre, composé seulement un an plus tard. Le Dormeur du Val n'en demeure pas moins un poème très abouti, montrant une grande maîtrise des règles de versification (en particulier un usage très expressif du rejet) , et puissamment évocateur par le contraste entre la douceur du cadre et la chute glaçante qui révèle le contexte macabre.

Poème

Contexte historique Ce poème est sans doute inspiré au jeune Rimbaud, à l'époque, par la guerre franco-allemande de 1870, et plus particulièrement par la bataille de Sedan scellant la défaite française le , à moins de vingt kilomètres de Charleville, son lieu de résidence à l'époque. Cette scène, un soldat mort au milieu d'une nature omniprésente et accueillante, suscite effectivement l'indignation de Rimbaud. Il est cependant peu probable que celui-ci ait réellement assisté à ce qu'il décrit dans le poème.

Dans ce contexte, Rimbaud a pu vouloir évoquer un déserteur exécuté, ou un soldat grièvement blessé dans les combats, venu mourir dans ce lieu idyllique.

Forme Le poème se présente sous la forme d'un sonnet, composé de rimes croisées (ABAB) et (CDCD) pour les huit premiers vers, d'une rime plate (EE) aux et d'une rime embrassée (ABBA) aux . Cette disposition est fréquemment utilisée par Charles Baudelaire dans Les Fleurs du mal, notamment, mais aussi dans de nombreux poèmes, le sonnet étant l'une des formes fixes poétiques les plus utilisées, ainsi que cette disposition des rimes.

Image et description de la nature : le cadre Nature animée omniprésente La nature est une entité extrêmement présente dans ce poème, ce que traduit la récurrence du champ lexical correspondant (, , , ...). Mais cette nature apparaît bien particulière, très vive et active, comme le traduisent les nombreux verbes d'action utilisés ( renforcé par l'allitération de consonnes dentales au [t]/[d], , ...) qui contribuent à personnifier les différents éléments naturels : la , la , le . Cette impression de foisonnement et de complexité est encore accentuée par l'utilisation de subordonnées (, ), de l'adverbe d'intensité , mais passe aussi par des rythmes accélérés. Par exemple, au , les accents délimitent trois groupes de syllabes : 2 () - 4 () - 6 () ; cela confère au vers un élan, une vivacité particuliers..

Cadre enchanteur et accueillant C'est une nature bienfaisante et harmonieuse : elle réunit l'eau, le soleil et la végétation. Rimbaud décrit la fluidité de l'eau par l'enjambement du au . À cet égard, au se change en allégorie maternelle et protectrice, par l'emploi du lexique de la maternité (), et plus généralement de la douceur (, ). La périphrase au évoque de plus un refuge. De même, l'emploi de l'épithète traduit une certaine familiarité..

Des jeux sur les sens Cette description fait appel à plusieurs sens, principalement la vue (présente notamment à travers les adjectifs de couleur : , , ) sur laquelle on insiste par des rejets aux () et 3/4 (), l'odorat (), le toucher (qui passe par des prépositions marquant des positions : , , ), l'ouïe (). Rimbaud met ici en place des synesthésies, comme Baudelaire avant lui dans son poème Correspondances, qui conduisent parfois à des images paradoxales, liant les sensations de façon inhabituelle : (reliant éléments solide et liquide à des radiations), (reliant là encore élément liquide et radiation). Finalement, bien qu'agréable et vigoureuse, cette nature familière revêt aussi des aspects plus mystérieux et étranges..

Intégration d'un personnage : le soldat vignette|Le tableau L'Homme blessé () de Gustave Courbet, représentant une scène similaire à celle évoquée dans le poème de Rimbaud. vignette|redresse|Vassili Verechtchaguine, Soldat oublié, vers .

Soldat très jeune L'auteur évoque, au (au début de la deuxième strophe), un étendu dans l'herbe. C'est cependant sa jeunesse qui frappe le poète, ce que traduit le déplacement de l'adjectif , juste avant la virgule, et l'emploi d'un lexique lié à l'enfance (, ).

Apparente tranquillité La position allongée de cet homme l'assimile à un simple , comme le suggère le titre du poème. Son aspect est peu réglementaire : il est tête nue, sans casque ou képi, impliquant l'idée d'un certain relâchement dû à la sieste du soldat. Cette atmosphère d'inactivité est particulièrement travaillée. Les champs lexicaux du sommeil et de la passivité sont bien développés (, , ...), et on peut même parler de béatitude lorsque Rimbaud répète le verbe sourire aux . Les métaphores (, ), la répétition de termes de même étymon que le verbe dormir ( aux , dans le titre), ainsi que les rejets ( au , au , de plus mis en valeur par l'apposition), accentuent encore cette ambiance de calme léthargique. Toutefois, ce calme est trompeur.

Place ambiguë au sein de la nature Même si la nature semble accueillante, ce soldat y occupe une place difficile à qualifier. D'un côté ce jeune homme apparaît très différent de la nature qui l'entoure, lui est et inactif, au contraire de la nature qui est animée, vivace. Et pourtant, il semble y avoir trouvé sa place, entouré de toutes parts (, , ) ; on remarque à cet égard la répétition de la préposition (aux ), qui peut montrer que ce soldat s'intègre finalement au paysage qui l'a accueilli — mais aussi suggérer l'inhumation de sa dépouille, le pouvant évoquer un drap mortuaire recouvrant son corps.

Progression dramatique L'auteur présente le personnage de façon progressive, à la manière d'un effet de zoom ou de « travelling avant » au cinéma : d'abord le paysage (), puis le soldat dans son ensemble (), puis on se rapproche encore de lui jusqu'à distinguer plus nettement son visage (), jusqu'à se focaliser, pour finir, sur ses .

Ce n'est qu'au dernier vers que Rimbaud évoque explicitement la mort du soldat : les deux trous rouges, marques d'une baïonnette ou d'une arme à feu, font écho au du , faisant donc de celui-ci, rétrospectivement, un tombeau ; on peut donc dire que, dès le début du poème, il y a une préparation à cette triste réalité. Certaines expressions contribuent à amorcer cette thématique de la mort : au , , ou au , (mot qui se rattache à l'étymologie du « glaive » romain, ) ., suggérant qu'il s'agit d'un sommeil éternel ; la description du visage (, ) annonce la morbidité ; évoque un corps déjà sans vie. Au fil du poème se crée une impression de malaise, laquelle s'accentue au : , indiquant que le soldat ne respire plus. Enfin, le mot est fortement accentué par son rejet au début du dernier vers. L'allitération en « r » (présente dans les trois premiers vers et les trois derniers) suggère initialement le rêve, le ronflement du dormeur, mais finalement le râle de la mort..

Postérité Artistique Le poème a été chanté par Serge Reggiani, Yves Montand, Sapho, Charlélie Couture et Jean-Louis Aubert, et récité par Martine Redon dans le spectacle de Jacques Dupin en .. Le rappeur Booba cite la poésie en général et ce poème en particulier comme l'une des choses l'ayant particulièrement marqué à l'école, et comme étant peut-être à l'origine de la façon dont il écrit. À propos du Dormeur du Val, il explique : .... Le groupe Regg'Lyss cite de nombreux vers dans leur titre Le Dormeur Du Val. Le rappeur MC Solaar y fait référence dans le titre La Concubine de l'hémoglobine : ... Le chanteur Michel Sardou y fait allusion dans ses chansons Rouge et Vincent. Dans la chanson Affaire Rimbaud, le chanteur français Hubert-Félix Thiéfaine reprend des d'éléments du poème (cresson bleu, la lumière pleut). Ce poème est récité en partie par la voix-off de Jean Topart dans un sketch des Guignols de l'info mettant en scène Raymond Barre dormant seul à l'Assemblée nationale. Le rappeur Pex du groupe VSO a cité le poème et l'auteur dans la chanson Timelapse parue dans l'album Southcoaster de . Le chanteur et guitariste Sanseverino a écrit et interprété la chanson Le Dormeur du Val vivant en sur son album Les Sénégalaises. Fabienne Boulin-Burgeat, la fille du ministre Robert Boulin, assassiné selon elle, et dont on a retrouvé le corps dans un étang (similaire à un « val ») en , a écrit un livre sur l'affaire qui a conduit à la mort de son père, qu'elle a intitulé Le Dormeur du val. Voir la .. Jeanne Cherhal y fait allusion dans son poème Charbon issu de son recueil Couleurs primitives, évoquant ainsi son : . Le , Les Frangines mettent en chanson le poème. Le film Un monde parfait, réalisé par Clint Eastwood en , s'ouvre et se ferme sur l'image, en apparence tranquille et sereine, du protagoniste allongé dans un champ, et dont on ne comprend le sort funeste qu'à la fin. Le film peut ainsi évoquer chez certains le thème du poème de Rimbaud mais aussi sa structure..

Autres Aux Pays-Bas, à Ommen, dans le bois bordant la rivière Overijsselse Vecht, une plaque commémorative à la mémoire de Frits Iordens (), résistant néerlandais mort à l'âge de abattu par un soldat allemand durant la Seconde Guerre mondiale, a été déposée au pied d'un arbre.. Y sont gravés les deux derniers vers du poème Le Dormeur du val :

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Notes et références Notes

Références

Annexes

Bibliographie . . . . .

Articles connexes

Poésies (Rimbaud)

Catégorie:Sonnet d'Arthur Rimbaud Catégorie:Poème du recueil Demeny Catégorie:Littérature sur la guerre franco-allemande de 1870 Catégorie:Poème mis en musique par Léo Ferré Catégorie:Sommeil Catégorie:1870 en littérature Catégorie:Octobre 1870