thumb|upright|Aphrodite Braschi, du type de l'Aphrodite de Cnide — l'un des plus sûrs attribués à Praxitèle, glyptothèque de Munich (Inv. 258).
Praxitèle (en grec ancien / ), né vers , mort avant , est dès l'Antiquité l'un des plus célèbres sculpteurs grecs. Varron écrit ainsi : « Grâce à l'excellence de son talent, Praxitèle n'est inconnu d'aucun homme un tant soit peu cultivé« Praxiteles qui propter artificium egregium nemini paulum modo humaniori ignotus », traduction citée par Pasquier, « Exposer Praxitèle », catalogue de l'exposition Praxitèle, 18. De l'homme, cité par (XIII, 16). ». On place l'œuvre de Praxitèle dans la période du « second classicisme » (vers 370-), auprès d'autres grands sculpteurs grecs comme Léocharès, Scopas, et Lysippe ; ceux-ci reprennent les modèles de la période classique tout en renouvelant la représentation, en apportant une réponse aux canons classiques établis par les œuvres de Polyclète, ce qui est visible notamment dans de nouvelles recherches stylistiques, l'émergence de nouveaux types, et une nouvelle pondération.
Sa vie est très mal connue : si sa période d'activité va de 375 à ., on ne sait même pas avec certitude ses dates de naissance et de mort. La tradition en fait le fils du sculpteur Céphisodote et le père de deux autres sculpteurs, Céphisodote le Jeune et Timarque. Les sources antiques évoquent également sa relation avec son modèle, la courtisane Phryné. Celle-ci est censée avoir inspiré l'une des statues les plus connues de l'Antiquité, Aphrodite de Cnide. Ainsi Praxitèle est-il le premier artiste à avoir représenté le nu féminin intégral dans la grande sculpture grecque.
Les dates exactes de Praxitèle ne sont qu'approchées (vers 370-330), mais il est probable qu'il ne travaillait plus à l'époque d'Alexandre le Grand (356-323).
Aucun original ne peut être attribué à sa main de manière certaine, mais de nombreux types statuaires lui sont rattachés et sont parvenus à l'époque moderne par le biais de copies romaines, de figurines en terre cuite ou de monnaies. Parmi les plus célèbres figurent lApollon sauroctone, la Diane de Gabies, lÉros de Centocelle, lHermès portant Dionysos enfant, le Satyre au repos, le Satyre verseur ou la Vénus d'Arles. Des découvertes ou redécouvertes récentes, comme le satyre de Mazara del Vallo ou la Tête Despinis, viennent également relancer le débat sur ce que nous croyons connaître de l'art de Praxitèle.
Biographie
On sait peu de choses de la vie de Praxitèle : on ne connaît même pas avec certitude l'année de sa naissance ni celle de sa mort. Les sources littéraires abondent à son sujet, mais elles sont tardives : elles ne datent pas d'avant le .
Pline l'Ancien situe son floruit (apogée) lors de la (c'est-à-dire en 364-) et donne le sculpteur Euphranor comme son contemporain (XXXIV, 50).. Cette plage chronologique est corroborée par une base de statue signée par Praxitèle, qui porte la dédicace de « Kléiokratéia, femme de Spoudias » : ce Spoudias est connu comme l'adversaire de Démosthène dans un plaidoyer qui date de Contre Spoudias . . Pausanias cite quant à lui « la troisième génération après Alcamène (VIII, 9, 1). », élève de Phidias, pour le groupe des Létoïdes de Mantinée. On considère généralement que Praxitèle est né vers 395Benezit Dictionary of Artists. ou ; ; .
Famille thumb|left| : base d'une statue de Kléiokratéia, fille de Polyeuctos, portant la signature de Praxitèle, musée de l'Agora antique d'Athènes (I 4165).
Le nom « Praxitèle » signifie « celui qui achève », « celui qui mène à bien » ; les Grecs le donnent plutôt à des garçons. Les autres Praxitèle connus sont sculpteurs, hommes politiques ou poètes.. La découverte d'une dédicace datée du milieu du à un Praxitèle à Lebadée a fait penser que ce pouvait être l'épiclèse (nom de culte) d'une divinité locale ou d'un héros. On a objecté que ce pouvait aussi être une dédicace à Praxitèle, le sculpteur — pratique attestée par ailleurs..
Praxitèle se proclame lui-même citoyen athénien dans une inscription trouvée à Leuctres« » (« œuvre de Praxitèle d'Athènes »), Inscriptiones Græcæ (VII, 1831).. Il est probablement le fils du sculpteur Céphisodote, connu pour sa statue de la Paix portant la Richesse, bien que la filiation ne puisse être établie avec certitude : Praxitèle ne cite pas le nom de son père dans ses signatures, et le floruit cité par Pline pour Céphisodote, la (c'est-à-dire 372-), paraît bien proche de celui de son fils. Le fait que l'un des fils de Praxitèle s'appelle également Céphisodote tend toutefois à corroborer la filiation : l'usage grec est que le fils aîné porte le nom de son grand-père paternelSarah B. Pomeroy, Families in Classical and Hellenistic Greece. Representations and Realities, Oxford University Press, 1997, 72-73.. Il est également possible que Céphisodote soit non pas le père, mais le beau-père de PraxitèleV.C. Goodlett, Collaboration in Greek Sculpture: The Literary and Epigraphic Evidence, thèse de Ph.D., New York University, Institute of Fine Arts, 172.. En tout état de cause, il est probable que Céphisodote ait fait entrer assez tôt le jeune Praxitèle dans son atelier : on sait que les sculpteurs pouvaient débuter dès l'âge de 15 ans..
Le lien entre Praxitèle et Céphisodote le Jeune est attesté par des mentions de PlutarqueVie des dix orateurs (Lycurgue, 38). et PlineHistoire naturelle (XXXIV, 51 ; XXXVI, 24)., ainsi que sur plusieurs inscriptions, qui citent également un autre fils, Timarchos. Pline situe leur floruit lors de la (c'est-à-dire 296-)Histoire naturelle (XXXIV, 51).. On estime généralement que Céphisodote le Jeune naît vers . Une inscription liée à ce dernier précise que la famille est issue du dème des Sybrides (dont on ignore la localisation), de la tribu Érechthéis. ; on a toutefois avancé qu'elle se rapportait à une autre famille dont les membres auraient porté le même nomGoodlett, op. cit., 169-176..
On perd la trace de la famille de Praxitèle entre 280 et Andrew F. Stewart, « Attika: Studies in Athenian Sculpture of the Hellenistic Age », Hellenic Society Supplementary Paper, 14, 1979, 102., puis quatre inscriptionsInscriptiones Græcæ II² 4117, 4181, 4240 et IX 2, 1320 = , 2765-2768. font état d'un portraitiste nommé Praxitèle, actif à Athènes au cours du , peut-être un descendant du sculpteur du .
Phryné thumb|Phryné aux fêtes de Poséidon à Éleusis (détail) par Henryk Siemiradzki, 1889, musée d'État russe de Saint-Pétersbourg.
La littérature rapporte une multitude d'anecdotes liant Praxitèle à la courtisane Phryné : ce sont les seules qui fournissent des éléments biographiques sur le sculpteur.. Toutefois, il est difficile d'y démêler la vérité du romanRolley qualifie les anecdotes de « douteuses », ; Pasquier invite à les considérer « avec la plus grande des prudences », ..
Le principal titre de gloire de Phryné est d'avoir inspiré l’Aphrodite de Cnide :
Si l'on en croit Pline, Praxitèle réalise deux statues : l'une couverte d'un voile, l'autre nue. Des gens de l'île de Cos venus dans son atelier optent pour la version vêtue, « la trouvant pudique et sévère », tandis que ceux de Cnide, en Asie Mineure, achètent la version dénudéeHistoire naturelle (XXXVI, 20)..
Phryné aurait également été le modèle de l’Aphrodite de ThespiesAlciphron, Lettres de pêcheurs, de paysans, de parasites et d’hétaïres (frag. 3). (dont la Vénus d'Arles serait une copie romaine), d'une courtisane riantHistoire naturelle (XXXIV, 70). et de deux portraits. Le premier d'entre eux est situé à ThespiesDescription de la Grèce (IX, 27, 5)., sa ville natale, aux côtés de l’Aphrodite. L'autre, en bronze doré, est consacré par Phryné elle-même à DelphesDescription de la Grèce (X, 15, 1) ; Dion Chrysostome (Discours, 37, 28) ; Athénée (XIII, § 591) ; (IX, 32), etc. : il aurait figuré entre le roi de Sparte Archidamos II et Philippe II de Macédoine, excitant ainsi la colère du platonicien CratèsPlutarque, Sur les oracles de la Pythie (XV), Sur la fortune ou la vertu d'Alexandre (II, 3).. OnIdentifications citées par Pasquier, « Praxitèle au Louvre : parti pris d’une exposition ». a voulu reconnaître ces portraits dans l’Aphrodite TownleyBritish Museum, inv. 1574., dans la tête d'ArlesMusée de l'Arles de la Provence antiques, FAN 92.OO.405. ou encore dans celle de la tour des VentsMusée national archéologique d'Athènes, MNA 1762..
thumb|left|upright|Tête de la tour des Vents, musée national archéologique d'Athènes (MNA 1762).
Dans une anecdote presque aussi célèbre, PausaniasDescription de la Grèce (I, 20, 1). raconte comme elle se fait offrir l’Éros de Thespies : Praxitèle lui promet « la plus belle de ses œuvres » mais refuse de préciser de laquelle il s'agit. Un esclave envoyé par elle vient prévenir le sculpteur que son atelier est en flammes ; celui-ci s'écrie que tout est perdu si le Satyre et l'Éros disparaissent. Ainsi Phryné choisit l'Éros, qu'elle consacre dans le temple du dieu à ThespiesSur la présence à Thespies d'un Éros de Praxitèle consacré par Phryné, Description de la Grèce (IX, 27, 4-5). L'identification avec celui du faux incendie est fournie par Athénée (XIII, 591c).. Cette anecdote, comme celle de l'achat des Aphrodites par les gens de Cos et de Cnide, accrédite l'idée que Praxitèle travaillait dans son atelier, à Athènes, et que les acheteurs venaient jusqu'à lui, plutôt que l'inverse : la mention d'un grand nombre d'œuvres en Asie Mineure ne signifie pas forcément que le sculpteur y aurait fait une tournéeHypothèse de Charles Picard, Manuel d'archéologie grecque. La sculpture, tome IV : période classique. , , A. Picard, Paris, 1954-1963, 237-239. Argumentation contraire de ..
La liste des offrandes qui peut être reconstituée dans la littérature permet d'esquisser une ébauche de chronologie. D'abord, Thespies est détruite par Thèbes en , au lendemain de la bataille de Leuctres, et n'est rebâtie qu'en Sur l'histoire de Thespies, lire Paul Roesch, Thespies et la confédération béotienne, De Boccard, 1965. On suppose que Phryné est venue à Athènes après la destruction de sa cité natale. L'offrande de l'Éros aurait donc été faite entre ces deux dates, à une cité en ruines, dont seuls les temples fonctionnaient encore. De son côté, l'offrande de son portrait à Delphes se place nécessairement après la troisième guerre sacrée, c'est-à-dire après 345-, le sanctuaire ayant été dévasté par les Phocidiens pendant le conflit.
Au-delà de ces offrandes, on a supposé sans raison réelle que Praxitèle était jeune homme au moment de sa rencontre avec Phryné. Le Satyre de la rue des Trépieds et l'Éros de Thespies se placeraient au début de sa carrière, ce qui permet de reconnaître le premier dans le type du Satyre verseur, stylistiquement plus proche du premier classicisme, et de placer le type du Satyre au repos en fin de carrière. L’Aphrodite d'Arles (dite Vénus d'Arles), également marquée par l'influence de Polyclète, se rattacherait à la même période. S'y ajoute le fait que cette Aphrodite est « seulement » à demi nue, Praxitèle préparant le public avant le nu total de son Aphrodite de Cnide qui se situerait au floruit du sculpteur (364-) et couronnerait une liaison commencée plus tôt. Cette reconstruction, née chez Furtwängler, repose sur des considérations anachroniques ou spécieuses : un raisonnement du même type propose d'inverser la chronologie des Aphrodites d'Arles et de Cnide sur l'idée que le nu total représente Phryné dans toute la gloire de sa beauté, le voile de l'Arlésienne servant à cacher une nudité un peu défraîchieRapporté par Pasquier, « Praxitèle au Louvre : parti pris d’une exposition »..