vignette|redresse|Ce chat porte-bonheur invite de nos jours les passants à acheter des tickets de takarakuji à Tokyo (Japon). La loterie, ou tombola, est un jeu d'argent et de hasard visant à distribuer des lots à des gagnants sélectionnés au hasard grâce à un tirage effectué parmi les joueurs ayant payé une mise de départ. Les joueurs (parieurs) passent un « contrat » avec un exploitant où les deux parties s'engagent réciproquement ; le « contrat » prend la forme d'une « grille » numérotée, individuelle (billet, ticket, etc.) ou collective (tableau), affichant les numéros (ou symboles) contenus dans le jeu, que l'exploitant valide ; celui-ci dispose d'un générateur de nombre aléatoire (boules numérotées dans un sac ou une sphère, tourniquet, ordinateur, résultat d'un choix préalable tenu secret, résultat d'un concours ou d'une élection, etc.) actionné par des personnes choisies ; les joueurs misent en achetant un billet à prix fixe ou en remettant une somme à un collecteurThierry Depaulis, article « Loteries », dans Encyclopædia Universalis..

Histoire de la loterie « L'une des plus anciennes traces de loterie vient de Chine où ont été découverts des billets pour jouer à un jeu appelé Keno, utilisé durant la dynastie Han entre 205 et ». Cette fable grossière – et que rien, absolument rien ne permet de documenter – est répandue par certaines loteries d'Etat – notamment américaines – pour vendre le jeu Keno. Si ce jeu – appelé en Chine, en cantonais, pak-kop piu (白鴿票 « ticket du pigeon blanc ») – a bien une origine chinoise, celle-ci ne remonte guère qu'au .

Les « loteries » chez les Romains : un malentendu

L'affirmation souvent répétée que les Romains organisaient des « loteries » lors de fêtes ou de banquets relève d'une vision anachronique : on cherche en vain dans les usages romains le pari d'argent et le tirage au sort de numéros qui caractérisent les loteries telles que nous l'entendons, c'est-à-dire dans l'acception que le terme néerlandais loterij a véhiculé dès sa naissance au siècle.

Les soi-disant « loteries » attribuées à Auguste s'appuient sur un texte de SuétoneVies des douze Césars, « Auguste », lxxv., qui évoque les petits cadeaux fantaisistes que l'empereur distribuait aux Saturnales à titre de largitio ; il suffit de se reporter au texte de Suétone pour constater qu'il n'est même pas question ici de tirage au sort (sortitio), mais de licitatio, c'est-à-dire de vente aux enchères, ce qui n'est pas la même chose !

Autre texte souvent sollicité, la vie d'Élagabal dans l'Histoire AugusteHistoria Augusta, XVII, xxii, traduction André Chastagnol, Bouquins, p. 528-529), ouvrage tardif et peu regardant sur la vérité historique ; Élagabal (204-222, empereur en 218) est parfois crédité de l’« invention » de la loterie, ce qui ressort du passage « Primusque hunc morem sortis instituit, quem nunc videmus »Chastagnol : « Il fut le premier à organiser ce genre de loterie que nous pratiquons encore aujourd'hui »… ; il s'agissait en fait de cadeaux farfelus que l'empereur adolescent distribuait à ses convives et amis en les faisant tirer au sort (sortes) ; ici, le latin ne parle que de tirage au sort ; il n'y a ni mise d'argent ni jeu sur des numéros ; en fait, la largitio impériale n'est pas un jeu mais une distribution de cadeaux lors de banquets ou de fêtes, comme les Saturnales ; le terme de « loterie » employé ici par Chastagnol est donc abusifVoir aussi Sophie Raux, Lotteries, art markets, and visual culture in the Low Countries, 15th-17th centuries. Leyde : Brill, 2018, p. 13-14..

Premières loteries en Europe

Les premières loteries en Europe apparaissent à la fin du et au début du . La plus ancienne semble bien être celle tirée à Gênes, en Italie (alors république indépendante) en 1374 sous le nom de floreni sortium « les hasards du florin »Giuseppe Felloni, «Scheda n. 8 : La lotteria e il sorteggio delle cariche pubbliche / Chapter 8 : The lottery and selection to public office», dans Giuseppe Felloni, Guido Laura, Genova e la storia della finanza: una serie di primati? / Genoa and the history of finance: a series of firsts?. Gênes : Brigati Glauco, 2004, p. 67-73.. Par la suite, les archives génoises confirment des tirages annuels à partir de 1408. Comme à Gênes, la loterie de Bruges, appelée en néerlandais loterye – d’où le français loterie –, vise à sélectionner des officiers publics, ici l’office de scrooderie (contrôle des vins). Ces loteries, débutent en 1445-1446Louis Gilliodts-van Severen, «La loterie à Bruges», La Flandre, 1867-68, p. 5-26, 80-92, 160-195 ; 1868-69, p. 408-473 ; 1869-70, p. 5-110..

On trouve aussi une loterie à Milan en 1448 – appelée ventura – pendant la « République ambrosienne »Beatrice Del Bo, « Mercanti e finanze statali in età visconteo‐sforzesca », dans Lorenzo Tanzini, Sergio Tognetti, éds, Il Governo dell'economia : Italia e Penisola Iberica nel basso Medioevo, Rome, Viella, 2014, p. 131-153.. C’est peut-être la première « loterie d’État », car elle s’adresse à toute la population et cherche à renflouer les caisses de la République, assiégée par Francesco Sforza.

, où, en 1492, un important commerçant de la ville, Simon Nas, introduisit une loterie appelée « jeu de sort et fortune ». Les lots proposés étaient en étoffes de luxe. Le mode de tirage reste inconnuNuma Coste, « Une loterie au XVme siècle à Aix-en-Provence », Revue historique de Provence, 1, 1901, p. 35-41..

En France En France, la plus ancienne loterie est incontestablement celle de Simon Nas, à Aix-en-Provence, en 1492 (voir plus haut). Mais ce sont surtout les Italiens de Lyon, qui introduisent dans le pays le principe de la blanque – de l’italien bianca « blanche »La blanque était déjà connue de Rabelais, car elle figure dans la liste des jeux du chap. XXII de Gargantua, 1534 : « à la blancque ».. Une blanque, « l’une des plus anciennes », fut organisée à Lyon par l’Aumône générale en 1537. L’affaire avait été précédée, en 1536, par une interdiction « de ne bailler doresnavant permission de faire blanques »Jean-Baptiste Giraud, « La blancque des horloges à Lyon en 1592 et Jehan Naze, horloger lyonnais (1563-1581) », Bulletin du Comité des travaux historiques et scientifiques. Section d'histoire et de philologie, 1905, p. 319-344.. C’est d’ailleurs là une situation appelée à devenir classique : on prohibe d’abord strictement, jusqu’à ce que la puissance publique autorise la pratique de la loterie sous son contrôle.

Deux ans plus tard, et fort de l’expérience lyonnaise, mais aussi des loteries observées en Italie, le roi François Ier signe à Château-Renard, en , une ordonnance instituant l'établissement d’une blanque dans le royaumeArchives nationales, Y//9, fol. 138 v° : Ordonnance de François Ier, autorisant l'établissement de blanques dans toutes les villes du royaume, et faisant choix de Jean Laurent, comme maître et facteur de la blanque de Paris, moyennant un fermage annuel de livres tournois. En ligne sur le site des Archives nationales.. L’ordonnance octroie le privilège d'établir une blanque à Jean Laurent moyennant livres par an. Le « maistre et facteur » de la loterie réunira les lots, qui seront « bagues et joyaux d'or et d'argent non monnoyé, or et d'argent non monnoyé et autres marchandises, dont il fera monstre publique ». Les joueurs remettront au maître leur « devise » en payant un teston valant 10 sols 6 deniers. Les devises seront inscrites dans un registre, les commis délivreront à chacun des joueurs un billet portant sa devise avec, pour éviter les confusions, le nombre sous lequel elle est enregistrée. Ce terme de nombre va bientôt être remplacé dans l'usage par celui de numéro, alors inconnu de la langue françaiseD’après Charles Terrasse, François Ier. Le roi et le règne, III, Paris : Grasset, 1970, p. 27-28..

Le maître crée autant de billets qu'il a de devises en son registre, et les met dans une première urne. Il établit autant de billets qu'il y a de lots, et le reste est fait de billets blancs ; les billets portant lot et les billets blancs sont mis dans une seconde boîte. Les billets à lot sont appelés « bénéfices », les autres « blancs ». Le tirage devait être fait à jour fixé, en public, sur une estrade. Une main « innocente » – c'est-à-dire celle d'un aveugle – tiré à tour de rôle les devises d'un côté, les blancs ou bénéfices de l'autreIbid..

Le premier tirage eut lieu à Paris au cours de l'hiver suivant 1539-1540. On a cru que l’initiative s’arrêtait là, mais tout indique que cette blanque fut tirée par la suite dans les années 1540. Des lettres patentes du roi et un acte notarié rappellent que Jean Laurent était toujours « maistre et facteur » de la blanque en 1542. On crée même un office de contrôleur de la blanque à Paris, confié à Jean Séjournant, sieur de Veullon, en 1544. La loterie s’installe aussi hors de la capitale, puisqu’en 1542 Claude Yon, marchand et bourgeois de Paris, est « maistre de l’Estat et office de la Blancque » à RouenPhilippe Hamon, L’argent du roi : les finances sous François Ier, Paris : Institut de la gestion publique et du développement économique, 1994, p. 116..

Bien que le vocabulaire – blanque, numéro, bénéfice… – soit emprunté à l’italienVoir Étienne Pasquier, Recherches de la France, Paris, 1596, liv. 8, ch. 49 « Entendre le numéro »., le mode de tirage, avec deux urnes, est absolument le même que celui pratiqué à Bruges. Il y a donc une influence double sur cette première loterie officielle du royaume. Toutefois, le terme loterie n’est pas encore utilisé : il ne le sera qu’à la fin du .

Peut-être y eut-il une interruption dans les années 1550, du moins à Paris, car à Lyon on continuait de tirer des blanquesRichard Gascon, Grand commerce et vie urbaine au XVIe siècle : Lyon et ses marchands, Paris, 1971, p. 648.. En 1563, François Ravasson, « gentilhomme italien », « maistre de blanque », obtient du roi Charles IX la permission de dresser une blanque à Paris. Mais le Parlement s'y oppose car le nombre de billets était disproportionné par rapport à l'unique lot proposéRené Rouault de La Vigne, La loterie à travers les âges et plus particulièrement en France. Paris : Éditions Maurice d'Hartoy, 1934, p. 20 ; Élisabeth Belmas, Jouer autrefois : essai sur le jeu dans la France moderne (XVIe-XVIIIe siècle). Seyssel : Champ Vallon, 2006, p. 309, citant BnF, Mss. fr 8116, f. 66-88, Arrêt de la cour de Parlement de Paris du 23 mars 1563..

Mais ces blanques répétées provoquent la colère des bourgeois et, lors des états généraux de 1614, leur suppression figure en bonne place dans le Cahier général du Tiers-ÉtatCahier general du Tiers Estat de France, présenté au Roy dans Florimond Rapine, Recueil tres-exact et curieux de tout ce qui s'est fait & passé de singulier & memorable en l'assemblée generale des Estats tenus à Paris en l'année 1614…, Paris, 1651, p. 204..

Le retour des loteries date de la toute fin du avec la Loterie de l'Hôtel de Ville à Paris, qui permettait de payer les rentes des emprunts contractés par la ville, lorsqu'elle était à court d'argent, il s'agissait donc d'un palliatif budgétaire, qui advient au moment d'une importante crise financière liée à la guerre de Succession d'Espagne. De cette époque date l'Administration générale des loteries, qui prend d'abord le nom de « Bureau central des trois loteries » : royale, celle des Enfants-Trouvés et celle de Piété. vignette|redresse| The Lottery (après 1724), gravure allégorique de William Hogarth, une satire des mœurs qui affectent aussi bien Londres que Paris au début du .