Le fordisme, est un modèle d'organisation et de développement d'entreprise développé et mis en œuvre en 1908 par Henry Ford (1863-1947) fondateur de l'entreprise qui porte son nom, à l'occasion de la production d'un nouveau modèle, la Ford T.

Ce modèle accorde une large place à la mise en œuvre des nouveaux principes d'organisation du travail (organisation scientifique du travail, ou OST) instaurés par le taylorisme (qui, quant à lui, se base avant tout sur la qualité du produit) en y ajoutant d'autres principes comme notamment le travail des ouvriers sur convoyeur (que William C. Klann, un employé de Ford, a découvert lors de la visite d'un semblable dispositif déjà à l'œuvre aux abattoirs de Chicago).

Leurs salaires peuvent être indexés sur cette progression, et générer une augmentation bienvenue du pouvoir d'achat. Comme le perçoit bien Henry Ford (qui voulait que ses ouvriers fussent bien payés, pour leur permettre d'acheter les voitures qu'ils avaient eux-mêmes produites), relayé plus tard par les keynésiensDaniel Cohen, in « Les infortunes de la prospérité », Agora Pocket, Julliard, 1994. : .

Principes Le but de ce développement de l'entreprise est d'accroître la productivité (quantité de pièces produites par ouvrier) et la production de l'entreprise grâce à plusieurs principes : la division du travail en une division verticale (séparation entre conception et réalisation) et en une division horizontale (parcellisation des tâches) reprises du taylorisme, et l'apparition de la ligne de montage (et donc du travail à la chaîne) afin de supprimer les temps de trajet entre différentes tâches ; la standardisation permettant de produire en grandes séries, et à des coûts bas, à l'aide de pièces interchangeables ; l'augmentation du salaire des ouvriers ( / jour contre 2 à 3 auparavant), afin de stimuler la demande de biens et donc d'augmenter la consommation, grâce à la hausse du pouvoir d'achat qui en résulte. Mais cette augmentation des salaires avait officieusement pour but de lutter contre le taux de roulement (démission des ouvriers) devenu de plus en plus élevé avec l'apparition du travail à la chaîne, qui rendait les conditions de vie des ouvriers encore plus difficiles qu'auparavant. De plus, Henri Ford lui même énonce que si les ouvriers étaient mieux payés, ils seraient Ma vie et mon œuvre par Henry Ford en collaboration avec Samuel Crowther, Paris, Payot, 1926, p. 78. et moins démotivés.

Conséquences Les conséquences sont une hausse de la production et de la productivité, mais aussi de la consommation, une baisse du coût de production (par une économie de main-d'œuvre et de surface), une dé-qualification du travail ouvrier, un meilleur contrôle par la direction du travail ouvrier, la réalisation d'un travail ouvrier de plus en plus répétitif et monotone, et une standardisation de la production dans le but de favoriser une consommation de masse. Cette époque a été caractérisée par l'école de la régulationR. Boyer, « La théorie de la régulation, une analyse critique », La Découverte, op. cit..

Ainsi, le modèle du fordisme comporte aussi certaines limites, qui sont mises particulièrement en lumière lorsque se développe la crise économique et sociale de l'organisation scientifique du travail, depuis le début des années 1970, (en particulier en raison de la concurrence des entreprises asiatiques, fonctionnant selon le modèle du toyotisme). Aujourd'hui, les modèles primitifs du taylorisme et le fordisme ont dû changer pour s'adapter : ils ne sont plus ce qu'ils étaient, en raison de la concurrence, de l'éducation et de la qualification des ouvriers, et, notamment, de leur incapacité à faire face à une production plus diversifiée. D'où l'émergence des modèles dits « néo-fordistes » et « post-tayloristes ».

Historique Dans son autobiographie, My Life and Work, parue aux États-Unis en 1922, Henry Ford révèle que son idée de la chaîne de production nait après une visite, adolescent, d'un abattoir de Chicago. Les origines des chaînes de production seraient donc à situer non pas dans l'industrie automobile, mais dans celle de la viande, au sein des grands abattoirs Union Stock Yards.

Le rôle de la Première Guerre mondiale semble à première vue central dans la genèse du modèle fordiste. Elle ouvre le (fragilisation des impérialismes européens, montée en force de la superpuissance américaine et Révolution russe) et introduit un changement économique (alternative planificatrice communiste), politique (brutalisations des sociétés européennes) et technologique (production, consommation et éducation de masse). La mobilisation totale des sociétés dans la guerre marque durablement le siècle.

La Seconde Guerre mondiale constitue pourtant un moment essentiel de l’évolution vers le paradigme fordiste. Les techniques fordistes mises au point et appliquées aux États-Unis comme solutions à la crise économique de 1929 (conjonction d’un système de production de masse avec une intervention étatique à travers l'investissement et la planification) ne sont effectivement transcrites que dans l’après-guerre en Europe, à travers notamment le plan Marshall. Le régime d’accumulation fordiste ne se déploie véritablement que dans l’après-guerre dans un contexte d’explosion de la consommation et de boom démographique (baby boom, en anglais) ; il est caractérisé par une norme de production (standardisation des segments de produits et des tâches de production) et une norme de consommation (l'augmentation de la productivité et des salaires nominaux permet une croissance du pouvoir d'achat) qui permettent l’intégration sociale.

Critiques du fordisme Paradoxalement, c'est l'auteur communiste italien Antonio Gramsci qui a conduit à la popularisation du terme fordisme en critiquant vigoureusement (dans ses Lettres de prison, notamment) cette organisation du travail. En effet, sous sa plume, cette expression désigne les méfaits de la division du travail et du machinisme, de l'accroissement de l'exploitation du travail. Désormais ce ne sont plus les machines qui sont au service de l'Homme, mais l'Homme qui sert les machines. Dans la filiation du courant de la Régulation, certains comme Benjamin Coriat mettent en doute les arguments mis en avant par Henry Ford concernant la rémunération des ouvriers, et vont même jusqu'à évoquer la : en réalité, Ford n'aurait pas augmenté ses salariés par humanisme, mais pour combattre et réduire un renouvellement de la main-d’œuvre trop important (les salariés étant épuisés par les contraintes inhérentes au travail posté quittent le poste). Pour lutter contre la fuite des ouvriers, qui fragilise les nouvelles formes d'organisation en ce qu'elles sont moins flexibles, Ford est contraint et forcé d'accroître les salaires. Cependant , cette décision se révèle pertinente et très lucrative : les salariés reçoivent effectivement des salaires plus élevés, mais en contrepartie d'une discipline et d'un attachement au poste, qui renforcent les gains de productivité dégagés par les ouvriers, et ce bien au-delà des augmentations de salaires octroyées ». Pour plus de détails, voir « L'atelier et le chronomètre »Op. cit.. Guy Debord écrit en 1967 dans La Société du spectacle que les conséquences du modèle fordiste ne sont pas à analyser sur le seul plan de la production. C'est la société tout entière qui s'en trouve modifiée : Guy Debord, La Société du spectacle, Gallimard, Folio, 1992, 39..

Pour l'économiste Français Alain Lipietz, qui a popularisé le concept de post-fordisme, le manque de polyvalence des moyens de production (hommes et machines) conduit à une mauvaise allocation des ressources. En effet, l'augmentation des stocks et le manque de mobilité des salariés et des machines de l'organisation sont des caractéristiques fondamentales du fordisme. Daniel Cohen met en évidence un autre point de fragilité de la construction fordiste, en ce qu'une condition essentielle de son fonctionnement dépend de facteurs qui lui sont extérieurs« Les Infortunes de la prospérité », Agora Pocket, Julliard, Paris, 1994, 113. : . Mais, . L'auteur cite l'expression de Paul Krugman, « l'Âge des illusions perdues » (The Age of diminished expectations) : . Pierre Larrouturou porte en 2020 sur le fordisme un regard positif : . Larrouturou ajouteIdem p. 92-93. qu'en 1926, Henry Ford a fait passer la semaine de travail pour ses ouvriers de six à cinq jours, et la journée de travail de neuf heures à huit heures, tout en leur versant le même salaire. Le fordisme est ainsi considéré comme une préfiguration de la Déclaration de Philadelphie et des accords de Bretton Woods conclus à l'initiative de F. D. Roosevelt en 1944. L'auteur estimeidem. p. 94-100. qu'au contraire de la politique suivie après 1945, visant à alimenter la consommation et par là, la production, en augmentant les salaires, la tendance depuis l'arrivée de R. Reagan à la Maison-Blanche en 1981 a contribué à diminuer le ratio masse salariale/PIB au profit du ratio dividendes versés aux actionnaires/PIB, puisque citoyens les plus riches ne sont pas en mesure de consommer ce qu'ils gagnent aussi complètement que les moins riches. La croissance, selon cet auteur, a été alors stimulée artificiellement par l'endettement des ménages (trop mal payés) et/ou par la relance étatique, au prix d'un endettement croissant (et relativement inefficace) de l'Étatidem p. 20-30..

Notes et références

Annexes

Bibliographie Robert Boyer, André Orléan, « Les transformations des conventions salariales entre théorie et histoire. D'Henry Ford ou fordisme », Revue économique, année 1991, volume 42, numéro 2, p. 233-272. Dominique Pignon et Jean Querzola, « Dictature et démocratie dans la production », dans : Les Temps Modernes, n°314-315, septembre-octobre1972, pp. 438-466 ; réédition dans : André Gorz (dir), Critique de la division du travail, Paris, Éditions du Seuil,1973, p.103-159. Pierre Dockès, « Les recettes fordistes et les marmites de l'histoire : (1907-1993) », Revue économique, année 1993, volume 44, numéro 3, . Benjamin Coriat, L'Atelier et le chronomètre : essai sur le taylorisme, le fordisme et la production de masse, Paris, Christian Bourgois éditeur, 1979 (rééd. 1982 et 1994). Maurice de Montmollin, Le taylorisme à visage humain, Paris, Presses universitaires de France, 1981.

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