Le contrôle social est l'ensemble des pratiques sociales, formelles ou informelles qui tendent à produire et à maintenir la conformité des individus aux normes de leur groupe social. Ses modalités varient. Ses effets sont discutés, il peut favoriser la cohésion sociale, mais aussi permettre toutes sortes de techniques de contrôle, dont la propagande conduisant à la domination et l'aliénation.
Modalités du contrôle social Sanctions formelles et sanctions informelles Le contrôle social s'applique d'abord via des jugements et des sanctions lorsqu'il y a un écart à la norme en vigueur, ce qui suscite des réactions signalant au contrevenant — et aux autres membres du groupe — qu'il doit se conformer aux règles. Ces sanctions peuvent être négatives (railleries, réprobations, mépris public, mise au ban, amende, etc.), mais aussi positives (médailles officielles, félicitations scolaires, compliments moraux, etc.)Alfred. R. Radcliffe-Brown, Structure et fonction dans la société primitive, Éditions de Minuit, 1968 (1933)..
Le contrôle social est dit formel lorsque les jugements et les sanctions de conformité sont exercés par des organisations spécialisées dans l'application des lois : une police, des tribunaux, une administration pénitentiaire, etc. Une peine de prison infligée à un criminel après arrestation et condamnation pénale relève du contrôle social formel.
Il est dit informel lorsqu'il est appliqué par des membres du groupe, mais sans relevé de règles écrites : l'hilarité déclenchée par une tenue vestimentaire incongrue relève du contrôle social informel. « L'une est appliquée par chacun et par tout le monde, l'autre par des corps définis et constitués », écrit Émile DurkheimÉmile Durkheim, « Définition du fait moral », in Textes. 2. Religion, morale, anomie, Éditions de Minuit, 1975 (1893) ..
Les sociétés traditionnelles utilisent surtout un contrôle social informel, exercé par le groupe primaire. Dans les sociétés plus différenciées, plus individualisées et plus bureaucratisées, le contrôle social formel s'est progressivement développé sans pour autant outrepasser le contrôle social informel, bien que le contrôle social informel demeure présent dans plusieurs contextes sociaux.
Des sociologues tel Edward Alsworth Ross considèrent en effet que les systèmes de croyance exercent toujours un plus grand contrôle social que les lois imposées par l'État. Le contrôle social informel a généralement plus d'effet sur les individus parce que les valeurs sociales sont intériorisées, devenant ainsi un aspect de la personnalité de l'individu.
Institutions du contrôle social Si certaines institutions – celles liées à la justice et au droit – sont spécialisées dans le contrôle social, il est cependant possible de considérer que toute institution a une fonction, directe ou indirecte, manifeste ou latente, de contrôle social. C'est, par exemple, le cas de la famille, instance d'apprentissage des normes sociales. C'est également le cas des églises et de l'école, qui œuvrent explicitement à la transmission de valeurs et à la promotion de normes – parfois concurremment. Mais c'est aussi le cas des institutions qui n'ont pas pour fonction manifeste de conformer les individus aux normes établies. Les entreprises sont ainsi des lieux de conformation à des normes locales (la « culture d'entreprise ») ou générales (la ponctualité, l'assiduité, le respect de la hiérarchie, etc.). De même, les institutions de la protection sociale conditionnent explicitement ou implicitement au respect de normes morales l'assistance qu'elles apportent aux populations pauvres Frances F. Piven, Richard Cloward, Regulating the Poor: The Functions of Public Welfare, Vintage, 1993..
Certains théoriciens rangent également les médias de masse parmi ces institutions qui exercent une fonction latente de contrôle social. Car si la télévision, la radio et la presse n'ont pas de pouvoir de sanction sociale, contrairement aux institutions précédentes, elles ont en revanche un puissant pouvoir de jugement, parfois à leur insu, en dépit de l'impartialité dont elles se réclament. C'est le sens du modèle de propagande, une grille d'analyse critique élaborée par Edward Herman et Noam Chomsky, qui cherchent à mettre en évidence les biais systémiques qui existent dans les médias dominants : ceux-ci participent d'une « fabrication du consentement », qui contribue au contrôle social dans les démocraties libéralesEdward Herman, Noam Chomsky, La Fabrication du consentement. De la propagande médiatique en démocratie, Agone, 2008..
Transformations du contrôle social Première modernité (avant 1945) Quand une société change, la manière dont le contrôle social s'y exerce se modifie aussi. Dans les sociétés occidentales, historiquement — et schématiquement —, le contrôle social a connu trois grandes évolutions durant la phase qui correspond à la transformation des sociétés traditionnelles de l'Ancien régime en sociétés industrielles.
Le contrôle social s'est étendu : c'est le sens du long et lent « processus de civilisation » analysé par Norbert Elias, un processus enclenché à l'aube de la Renaissance qui a élargi à un nombre croissant de domaines — notamment l'hygiène, et plus généralement les usages sociaux du corps – des exigences normatives portées par les élites sociales, qui trouvaient là un moyen d'affirmer leur prééminenceNorbert Elias, La civilisation des mœurs, Pocket (Agora), 2003 (1939).. C'est ainsi que, par exemple, le fait de cracher par terre, banal au Moyen Âge, est progressivement devenu l'objet d'une désapprobation. Le contrôle social est devenu de plus en plus formel : à mesure que les sociétés se sont différenciées et individualisées (Georg Simmel, Émile Durkheim), à mesure que l'État a centralisé le pouvoir de coercition physique (Max Weber) et à mesure que la taille et la mobilité des regroupements urbains se sont accrues (Robert E. Park), le contrôle informel exercé par les groupes primaires, s'il n'a pas disparu, a perdu de son efficacité, et une part croissante des jugements et des sanctions de conformité a été prise en charge par les institutions pénalesRobert E. Park, « La Ville. Propositions de recherche sur le comportement humain en milieu urbain », 1925, in Yves Grafmeyer et Isaac Joseph, L'école de Chicago. Naissance de l'écologie urbaine, Aubier, 1984.. La conjonction de la première transformation (extension du contrôle social) et de la deuxième (essor d'un contrôle de type pénal) fait craindre à certains une « judiciarisation de la société ». La privation de liberté est progressivement devenue le type normal de la répression pénale. Mise en lumière par Durkheim (qui y voit une « loi de l'évolution pénale »Émile Durkheim, « Deux lois de l'évolution pénale », L'Année sociologique, vol. IV, 1899-1900 .), cette transformation est confirmée par les travaux de Michel Foucault sur la prison : la naissance de la prison moderne au et la généralisation de l'enfermement à partir du témoignent d'une nouvelle signification de la peine : celle-ci n'est plus la réparation d'une offense au souverain, mais l'emploi d'une discipline correctrice, indissociablement physique et morale, sur l'individu à amenderMichel Foucault, Surveiller et punir, Gallimard, 1998 (1975).. Cette évolution est cependant moins une loi qu'une tendance : la persistance de la peine de mort aux États-Unis n'en est pas la moindre exception.
Deuxième modernité (après 1945) Dès les années 1950-1960, Jacques Ellul considère que dans les sociétés massifiées, le contrôle social continue certes de s'effectuer par les types de propagandes "classiques"Jacques Ellul, Propagandes, 1962. Réed. Economica, 2008, émanant à la fois des pouvoirs politiques, médiatiques et économiques (publicité, marketing, relations publiques…), mais qu'un nouveau type de contrôle social émerge, dont les NTIC sont à l'origine : non seulement celles-ci génèrent de nouveaux outils de surveillance et de fichage des données personnelles (ce que d'autres penseurs confirmeront par la suiteLe contrôle social à l’heure des technologies de mobilité et de connectivité Du fichage ciblé des individus au traçage continu des agissements. Dominique Carré et Robert Panico) mais l'ensemble des technologies (quelles que soient leurs fonctions) constituent désormais un systèmeJacques Ellul, Le Système technicien, 1977. Réed. Le cherche midi, 2012exerçant sur les individus une influence telle qu'il paralyse leur esprit critique. Jacques Ellul estime que les "nouvelles technologies de surveillance et de contrôle"Nouvelles technologies de surveillance et de contrôle à des fins de sécurité, Commission de l'éthique en science et en technologie, Québec peuvent continuer de se développer à l'infini sans que les humains ne s'en inquiètent car à la liberté, ils privilégient de beaucoup la recherche de confort matériel et de sécurité. Il en conclut que le contrôle social et l'aliénation à la technique sont consubstantiels à la modernitéJacques Ellul, Les nouveaux possédés, Fayard, 1973 et que, faute de remettre celle-ci en question, "le conformisme constitue le totalitarisme de demain"L'homme entier, documentaire de Serge Steyer, 1993.
Effets Contrôle social et déviance
Le contrôle social tend par définition à prévenir la déviance. Ce faisant, il contribue en un sens à l'intégration des individus et à la cohésion du groupe. À contrario, un relâchement du contrôle social peut favoriser l'écart aux normes : c'est le cœur de la théorie de la « désorganisation sociale » par laquelle les premiers sociologues de la tradition de Chicago, Robert E. Park en tête, expliquent la délinquance urbaineJean-Michel Chapoulie, La tradition sociologique de Chicago, 1892-1961, Seuil, 2001 : chapitre 7..
Aucune société, même la plus contraignante, n'a jamais pu complètement empêcher la déviance. Chez Durkheim, la déviance est nécessaire pour qu'une évolution se produise ; sans déviance à la norme, il n'y a pas de changement, que de la reproduction sociale. Cependant, les sanctions sociales sont si fortes qu'il parle de qui s'observe spécifiquement lorsqu'un individu tente de transgresser une norme sociale. Il observe que « le crime est normal »Émile Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, Flammarion (Champs), 1999 (1894) .. La conformité n'est que l'une des attitudes possibles de l'individu face au contrôle social : Robert K. Merton en distingue quatre autres, du ritualisme à la rébellion (voir ci-contre)Robert K. Merton, Éléments de théorie et de méthode sociologique, Armand Colin, 1998 (1949)..
La théorie de l'étiquetage invite même à considérer le contrôle social comme un facteur paradoxal de déviance. Selon Howard Becker, la déviance résulte d'interactions sociales. La déviance est analysée ici comme un processus interactif et séquentiel : un premier acte déviant est commis (déviance primaire), il fait l'objet d'un étiquetage (stigmatisation) d'abord par les proches et ensuite par les instances institutionnalisées du contrôle social. Cette stigmatisation produit deux effets. D'une part, elle amène l'intéressé à intérioriser l'image de soi que lui renvoie la société et ainsi à se définir lui-même comme déviant. D'autre part, elle limite ses possibilités de continuer à agir dans le cadre légal. Cette stigmatisation fait donc entrer l'individu dans un processus de déviance secondaire qui induit une nouvelle réaction de la société. On entre ainsi dans une spirale dans laquelle chaque délit appelle une réaction sociale qui contribue elle-même à favoriser la commission de nouveaux délits. Ce processus a pour effet d'amplifier la déviance et d'enfermer un comportement déviant occasionnel dans une véritable culture dévianteHoward Becker, Outsiders. Études de sociologie de la déviance, Paris, Métailié, 1985 (1963)..
Intériorisation du contrôle social