Siegfried est le troisième des quatre drames lyriques qui constituent Der Ring des Nibelungen (L'Anneau du Nibelung ou Tétralogie) de Richard Wagner. La première fut donnée à Bayreuth le sous la direction de Hans Richter.
Historique Inspiration
Dans une lettre à Theodor Uhlig, Wagner raconta l'histoire du Garçon qui partit apprendre ce qu'était la Peur, fondé sur un conte des frères Grimm (, réf. KHM 4 dans l'édition princeps de 1812), histoire d'un garçon si stupide qu'il n'avait jamais appris à avoir peur. Wagner écrivait que ce garçon et Siegfried avaient le même tempérament. Le garçon apprend la peur de sa femme, et Siegfried l'apprendra en voyant Brünnhilde devenue femme (acte III, scène 3).
La capacité de Siegfried à lire dans l'esprit de Mime (acte II) semble dérivée d'une version théâtrale du de l'histoire de FaustMillington, Barry (n.d.). "Siegfried" in Grove Music Online (inscription payante nécessaire), consulté 2 septembre 2015..
Wagner ayant été le disciple de Mikhaïl Bakounine durant l'insurrection de Dresde de 1849, ce dernier aurait pu servir de modèle à Siegfried, comme l'archétype du révolutionnaire, par sa stature.
Composition Wagner a élaboré le texte des quatre parties de la Tétralogie à rebours. Siegfried est donc chronologiquement le deuxième livret qu'il a écrit, en 1851 sous sa première forme. Le personnage principal, comme dans le Crépuscule, est encore Siegfried, incarnation de la jeunesse héroïque. Ce n'est que par la suite que Wotan prendra le rôle central de la Tétralogie dans La Walkyrie et dans L'Or du Rhin. La composition, en revanche, a suivi l'ordre de l'histoire.
Wagner commença à travailler à son projet d’opéra sur Siegfried en établissant une étude préliminaire sur les mythes allemands et nordiques qui s’y rapportent. (voir § ‘Inspiration’). Ce premier scénario fut achevé le ; il contient les lignes principales de tout le cycle du Ring du début à la fin, bien que rien ne montre qu’à ce moment Wagner envisageait autre chose qu’un unique opéra sur la mort de Siegfried. Lorsqu’il établit une copie au propre de ce scénario, le , il l’appela Die Sage von den Nibelungen (La Saga des Nibelungen). Dans ses Œuvres Complètes (Gesammelte Schriften und Dichtungen), le titre en est Der Nibelungen-Mythus als Entwurf zu einem Drama (Le Mythe des Nibelungen comme Projet pour un Drame).
Il utilisa pour ce projet à la fois des textes primaires dans des traductions modernes (bien qu’il eût des notions de vieux norrois et de vieil allemand), et des commentaires s’y rapportant : la Völsunga saga, l’Edda poétique et l’Edda en prose, le Nibelungenlied, la Thidreksaga ; La Mythologie Germanique de Jacob Grimm, la Saga Héroïque Germanique de Wilhelm Grimm. On dénombre en outre au moins 22 autres sources, parmi lesquelles un certain nombre de textes philosophiques clés ayant rapport avec le symbolisme du Ring. Il arrive que Wagner contredise ces sources-là - ce qui n’a rien de surprenant étant donné que ces sources se contredisent entre elles –, fonde en des ensembles narratifs des histoires disparates, créant des personnages de premier plan à partir de personnages mineurs provenant de diverses sources, etc. Le scénario final est tout autant une re-création singulière des mythes originaux que l’avait été le Nibelungenlied à son époque. Du fait que La Saga des Nibelungen contenait déjà en détail l’action dramatique de l’opéra qu’il projetait, Wagner négligea d’écrire des ébauches fragmentaires en prose comme il le faisait d’ordinaire. Il écrivit immédiatement un projet complet en prose de l’œuvre nouvelle, qui devait s’appeler Siegfried’s Tod : La Mort de Siegfried – avec apostrophe à l’anglaise d’origine ! L’apostrophe demeure dans tous les textes manuscrits et dans l’impression privée de 1853. Mais elle fut abandonnée dans les Œuvres Complètes de 1871-73.
Le , Wagner donna lecture du projet en prose à Eduard Devrient, célèbre baryton, directeur de théâtre et écrivain. Ce dernier ayant trouvé le sujet assez obscur, Wagner ajouta un prologue en deux scènes qui apportait quelques éléments éclairants. Cette nouvelle version fut presque entièrement écrite en dialogues, la plupart très proches de ce que leur forme finale devait être.
Le , la version révisée de La Mort de Siegfried était achevée, et d’ici le elle était mise en vers, devenant un livret complet pour un opéra en trois actes et un prologue en deux scènes. Vraisemblablement le mois suivant, Wagner prépara la première copie au net (Zweitschrift des Textbuches), mais très vite il procéda à une profonde révision et une seconde copie au net (Drittschrift des Textbuches) fut faite. C’est à ce stade qu’apparut en fin de l’acte II l’épisode connu comme 'La Veille de Hagen' (qui se retrouvera dans l’acte II scène 1 du Crépuscule des Dieux.
Cette Mort de Siegfried en un prologue de deux scènes et 3 actes fut en tout état de cause le projet de ce qui devait devenir l'œuvre finale du ‘’Ring’’, ‘’Le Crépuscule des Dieux’’
Parvenu à ce point, toutefois, Wagner semble avoir commencé à douter qu’il fût sage d’écrire un opéra sur ce sujet obscur. Même en Allemagne, le Nibelungenlied n’était pas très connu, et plusieurs autres des sources utilisées étaient encore plus abstruses. Quelle qu’en soit la raison, le livret de La Mort de Siegfried fut mis de côté, et Wagner porta son attention ailleurs. De à , il écrivit plusieurs essais, et élabora plusieurs scénarios détaillés pour plusieurs autres opéras sur divers sujets historiques : Jésus-Christ, Achille, Frédéric Barberousse, et Wieland le Forgeron. Aucun de ces opéras ne verra le jour, bien qu’il subsiste une esquisse musicale de Jesus de Nazareth.
Durant l’hiver de 1850-51, tandis qu’il travaillait à son essai ‘’Opéra et Drame’’, Wagner s’amusa de l’idée d’écrire un opéra comique sur l’histoire de ‘’Celui qui partit pour apprendre la Peur’’, sur lequel il était tombé en relisant les contes de Grimm : « Imaginez ma surprise » écrivit-il plus tard à Theodor Uhlig, « lorsque je me rendis soudain compte que ce garçon n’était personne d’autre que le jeune Siegfried ! ».
En une semaine de , il avait fait quelques esquisse en prose pour une préquelle, une «contrepartie comique» à La Mort de Siegfried, qu’il appela d’abord Jung-Siegfried, puis (Le jeune Siegfried). Ce préquelle devait initialement préfacer une autre œuvre : Siegfrieds Tod. Un projet en prose plus étendu fut terminé le , qui devint projet versifié d’ici le . D’ici août, le livret en vers existait en copie au net, et Wagner avait même commencé à travailler à la musique. Der Junge Siegfried fait l'objet d'un remaniement en 1852 pour devenir Siegfried troisième journée de L'Anneau du NibelungThe Texts of Wagner's "Der junge Siegfried" and "Siegfried" par Daniel Coren, Vol. 6, No. 1 (Summer, 1982), pp. 17-30, University of California Press sur JSTORLE JEUNE SIEGFRIED, LIVRET INITIAL D'UNE BILOGIE, 9 mai 2024. Tout cela néanmoins n’alla jamais plus loin qu’une poignée d’ébauches, qui furent plus tard réutilisées dans la composition de Siegfried.
À l’automne de 1854, le poète et activiste politique Georg Herwegh fit connaître à Wagner la philosophie de Schopenhauer. La philosophie imprégnée de pessimiste et de renoncement de ce dernier firent profonde impression à Wagner et influença fortement la composition du Ring. En 1856, le livret de Siegfried fut à nouveau révisé (en même temps que fut modifiée la fin du Crépuscule des Dieux, ce qu’on appelle la «Fin schopenauerienne»).
Lorsque Wagner en vint à la composition musicale de Siegfried, il apporta trois modifications significatives à son mode opératoire habituel. Il écrivit d’abord, à l’encre et sur au moins trois portées un projet développé intermédiaire entre un projet préliminaire et une partition achevée ; ce projet hybride comprenait déjà la plupart des détails orchestraux de la partition finale. En procédant ainsi, Wagner espérait d’abord se faciliter la tâche d’écriture et éviter les difficultés qu’il avait connues en composant La Walkyrie. Deuxièmement, il composa un acte à la fois, en trois étapes, depuis la version préliminaire jusqu’à la partition définitive (mais néanmoins pas nécessairement la copie au net) du premier acte, avant de passer à la composition du acte. Il s’assurait qu’il passerait un minimum de temps entre le premier jet et l’orchestration définitive. Troisièmement, il travailla sur les différentes versions simultanément, orchestrant les premières scènes d’un acte tout en étant encore à ébaucher les scènes finales. Si l’on laisse de côté les esquisses faites pour Le jeune Siegfried, la composition de Siegfried commença à Zurich en . Le projet développé fut commencé le , immédiatement après le projet préliminaire (non daté). La partition définitive fut commencée le , et donc Wagner travailla sur les trois étapes simultanément. Le , toutefois, il commença à esquisser des thèmes pour Tristan et Isolde : à partir de là devaient se produire de nombreuses interruptions de la composition de Siegfried. Néanmoins, le la partition définitive du acte était terminée. Peu après, Wagner commença à établir une copie au net, mais il abandonna après une seule scène.
Près de 2 mois passèrent avant qu’il ne se mette à l’acte II. Le prélude, Fafners Ruhe (Le Sommeil de Fafner) fut ébauché le , le projet préliminaire fut commencé le , jour du anniversaire du compositeur. Le , il commença le projet développé tout en poursuivant le travail sur le projet préliminaire. Mais plus tard dans le mois, il abandonna le travail – au moment où dans la scène 2 Siegfried se repose sous le tilleul – pour se concentrer sur Tristan et Isolde : le projet prélimiminaire atteignit ce point le 26, et le projet développé le 27. Il semble que Wagner füt las de ce travail sur le Ring et souhaitait le laisser de côté quelque temps : «J’ai finalement décidé d’abandonner mon dessein obstiné de terminer les Nibelungen. J’ai conduit mon jeune Siegfried jusqu’à une belle solitude dans la forêt, et je l’y ai laissé sous un tilleul, et j’ai pris congé de lui avec de sincères larmes » (Lettre à Liszt, ). Cette interruption ne dura toutefois pas aussi longtemps que Wagner ne l’avait imaginé. Le , il reprit le travail et termina l’acte II en 4 semaines, le projet préliminaire étant achevé le et le projet développé le . À ce moment-là, la partition complète du acte était achevée (au crayon), une copie au net de la scène 1 avait été faite. Le projet développé de l’acte II était fini, mais la partition définitive n’avait pas encore été entamée. Arrivé là, Wagner mit à nouveau de côté l’opéra, pour se consacrer à Tristan et Isolde. Avant qu’il ne le reprenne 7 ans passeraient pendant lesquels il allait composer Tristan et Isolde et commencer Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg.
Après avoir quitté Zurich et connu de nombreux déplacements et résidences, Wagner s’installa en 1864 à Munich, pour la plus grande joie de son mécène Louis II de Bavière. Il y reprit le travail sur Siegfried, établissant une copie au net de l’acte I. Entre le et le , il écrivit la partition complète de l’acte II. Mais le scandale de sa liaison adultère avec Cosima Liszt-von Bülow le força à quitter Munich en pour le Manoir de Tribschen près de Lucerne, ce qui provoqua une nouvelle interruption du travail.
Le travail sur Siegfried reprit au début de 1869, et le la copie au net des actes I et II était achevée. Une semaine plus tard, le , Wagner commença la composition de l’acte III. Reprenant des ébauches remontant à 1864 et aux années suivantes, il se mit à établir, selon son habitude, un projet préliminaire de l’acte entier, qui fut terminé le . Le projet orchestré fut terminé le . La partition complète fut commencée le et terminée le . Il n’y eut jamais de copie au net de l’acte III.