Mea culpaExpression latine signifiant « ma faute ». est le premier des quatre pamphlets de l'écrivain français Louis-Ferdinand Céline. Paru le , ce court texte () est suivi de La Vie et l'Œuvre de Philippe Ignace Semmelweis, thèse de médecine de l'auteur.
Henri Godard juge Mea culpa dans la compréhension de la pensée de Céline. Publié au retour d'URSS de l'écrivain, ce pamphlet témoigne de sa déception. Céline attribue les dérives du communisme à la nature humaine, foncièrement égoïste. Il brosse de celle-ci un tableau très sombre : l'homme ne changera pas, et par conséquent son sort ne s'améliorera jamais. Aussi l'auteur considère-t-il toute vision idéalisée de l'homme et toute spéculation optimiste sur l'avenir comme des impostures ne pouvant conduire qu'à des massacres.
Ce texte n'annonce en rien le violent antisémitisme de Bagatelles pour un massacre, publié un an plus tard.
Genèse Contexte Le deuxième roman de Céline, Mort à crédit, paraît le , alors que débutent les grèves du Front populaire.
André Gide, qui a foi dans le communisme, se rend en URSS en juin. Durant deux mois, il est traité somptueusement par la . Il revient le , consterné.
De son côté, Céline est très affecté par le relatif insuccès de Mort à crédit et par le déferlement de violentes critiques, de droite comme de gauche, critiques portant à la fois sur le style du roman Alain Laubreaux, La Dépêche de Toulouse, . et sur la tendance de l'auteur à rabaisser l'homme Paul Nizan, l'Humanité, .. Céline est rejeté par le monde des écrivains, qui ne le reconnaissent pas pour un des leurs. Son amertume va affleurer dans Mea culpa. :
Selon François Gibault, la société de l'époque n'attend pas des romanciers. La France, en plein désarroi devant la montée des extrémismes, attend plutôt des philosophes, des maîtres à penser. , Céline va interrompre sa carrière de romancier.
Céline est moins proche des communistes que ne l'est Gide. Louis Aragon le presse, mais en vain, de rejoindre la SFIC-Parti communiste (ancien nom du PCF). Céline décide pourtant de se rendre à son tour en URSS. Sa compagne, Lucette, est déçue de ne pouvoir l'accompagner : aucune réservation d'hôtel n'est possible pour un couple non mariéL'écrivain et Lucie Almansor, dite Lucette, ne se marieront que sept ans plus tard, le 23 février 1943. Cf. .. Céline part seul en (la date exacte de son départ n'a pu être établie avec certitude, mais François Gibault a publié le texte d'une carte postale expédiée de Leningrad le ). Il séjourne en URSS à ses frais durant trois semaines. Il est de retour le .
André Gide, en dépit des pressions qu'il subit, choisit de dire ce qu'il a vu. Le , il publie Retour de l'U.R.S.S.. C'est peut-être la parution de ce livre qui incite Céline à s'exprimer à son tour.
Écriture Il laisse de côté deux projets de roman : Casse-pipe et Honny soit (qui deviendra Guignol's Band). Il écrit les du pamphlet en deux ou trois semaines.
Publication Mea culpa est publié six semaines après le livre de Gide, le , chez Denoël et Steele. Le texte est suivi de La Vie et l'Œuvre de SemmelweisTitre figurant sur la page de titre. La thèse de Céline, initialement publiée à Rennes en 1924, s'intitulait alors : Thèse pour le doctorat en médecine (diplôme d'État), par Louis Destouches. La Vie et l'Œuvre de Philippe Ignace Semmelweis (1818-1865). Cf. Notice bibliographique sur catalogue.bnf.fr (consulté le 12 octobre 2016)., la thèse de médecine de Céline. C'est la première édition commerciale de cette dernière.
Thème André Gide déplore les échecs économiques de l'URSS, les promesses de liberté non tenues. Il se demande si la responsabilité en incombe à des déviations politiques ou, en partie, à la nature humaine. Céline rebondit sur ce point, il apporte sa réponse : la responsabilité en incombe à la nature humaine.
Il ne s'agit pas d'un récit de voyage. À la différence de Gide, Céline ne détaille pas ce qu'il a vuDans Bagatelles pour un massacre, Céline livrera plus volontiers des souvenirs de son voyage en URSS.. Il se livre à une attaque . Pour Henri Godard, .
Résumé Céline trouve un avantage au communisme : il permet de faire apparaître enfin l'homme tel qu'il est. Depuis des siècles, le statut de victime permettait d'excuser ses vices. À présent qu'il n'est plus exploité, il n'y a plus d'excuses, l' prend fin. L'homme est dévoilé.
Dégoût de la bourgeoisie Un reproche pourrait être adressé à l'auteur : en dénonçant les aberrations du communisme, il fait le jeu de la bourgeoisie. Céline répond par avance. Il voudrait voir crever les privilégiés, les patrons, . La bourgeoisie est une : Céline ne voit dans ses révolutionnaires de 1793 que des affamés de pillage et de guillotine, dont les descendants perpétuent la tradition et peuvent tous être butés sur place. Quant à ses intellectuels, tantôt de gauche, tantôt de droite, ils sont tous . Cette engeance doit être mise à l'égout.
La vraie nature de l'Homme Quelle réjouissance que de voir le « tout petit » massacrer la classe entière des profiteurs ! Voici le prolétaire libre. Le bonheur lui tend les bras. Malheureusement, cinquante siècles de servitude ont imprimé de dans le cœur du prolétaire. Le pauvre est certes , mais croire qu'il est un ange est un préjugé. Pour Céline, l'homme n'est pas seulement ce qu'il mange Cf. Ludwig Feuerbach, La Révolution et les Sciences naturelles, 1850, cité par Colette Kouadio, « Feuerbach » sur sos.philosophie.free.fr, 22 janvier 2016 (consulté le 12 octobre 2016).. L'homme est quelque chose de .
Le programme du communisme est entièrement matérialiste : bouffer. Mais justement, en URSS où le peuple est roi, le roi ne bouffe pas, il n'a pas de chemise.
La machine ne délivre pas l'homme Prétendre, comme on le fait en Russie, que la machine apporte la joie est un d'intellectuel. La machine salit, condamne, tue, elle est , elle ne délivre personne, elle abrutit l'homme. Elle ne sert qu'à éluder la vraie question :
La politique On remplace l'Église par une nouvelle religion : l'homme. On accorde à ce dernier le droit de vote, on l'encense, on le flatte et l'on veut lui faire croire qu'il y a deux races distinctes : les patrons et les ouvriers. Ce ne sont que calembredaines. Les hommes sont tous les mêmes. Depuis trois siècles, la politique pourrit l'homme.
Matérialisme et flatterie
Le communisme est matérialiste et, dans le domaine de la matière, c'est toujours qui gagne. Le secret du communisme consiste à rabaisser l'homme à la matière, à abrutir la masse de louanges pour la fourvoyer. Et, quand ruse et flatterie ne suffisent plus, on a recours à la violence.
Au discours flagorneur du communisme, Céline préfère encore le discours franc et sans détour des Pères de l'Église : Les religions chrétiennes cependant veulent bien accorder à l'homme une petite chance de se faire pardonner : il doit de l'existence, il doit s'efforcer de sauver son âme en étant .
L'optimisme est une imposture Pour Céline, il n'y a pas de bonheur dans l'existence. Y prétendre est une . C'est elle .
Si l'on en croit Henri Godard, le pessimisme de Céline n'est pas du nihilisme : le pessimisme permet au contraire de voir les choses telles qu'elles sont, si l'on veut entreprendre de les améliorer. Pour Céline, l'ennemi est l'optimisme, l'ennemi est la vision idéalisée des choses, la vision humaniste (au sens commun du terme) des choses. Tout cela, pour l'écrivain, n'est qu'illusion :
Exaltation de la poésie et de la fraternité Plus il s'éloigne de la Nature, moins l'homme a de joies, plus il a de peines — même dans un pays communiste, où il n'y a pourtant . Pour Céline, le véritable communisme devrait consister non seulement en un partage des richesses, mais aussi en un partage des souffrances. Or, l'homme rechigne devant le sentiment fraternel, devant un Toutes tes peines seront les miennes. On se retrouve donc dans .
Henri Godard s'attarde sur ce passage, qui montre la déception d'un Céline cherchant en URSS une fraternité qu'il n'a pas trouvée dans les pays capitalistes. Pour Godard, l'importance de Mea culpa se trouve dans l'exposé de cet idéal, qui résonnera dans la suite de l'œuvre célinienne. Selon Godard, Céline oppose au matérialisme soviétique :
Ni plaisirs ni distractions ni exploiteurs contre qui « râler », mais de l'injustice En France, on est encore des « opprimés ». On peut râler, mettre tous nos malheurs sur le compte des buveurs de sang. En URSS, il n'y a plus d'opprimés, donc on ne peut même pas râler contre les exploiteurs : André Gide acquiesce : Il ajoute que Céline le dit .
En France, les exploités ont un peu de plaisir, de menues distractions. En URSS, il n'est question ni de plaisir ni de distractions. Et les injustices recommencent, comme dans les pays capitalistes : pour l'ingénieur, 50 pour la femme de ménage. Le communisme n'est que . C'est à force de flatteries qu'on en est arrivé là :
Comment les Soviétiques remplacent le patron Les remplacent avantageusement le patron : mêmes violences, mêmes fadaises, mêmes ruses, mêmes . Le totalitarisme finira par s'imposer, avec une violence dont on ignorera la raison :
Ton Selon Henri Godard, Céline use dans Mea culpa . Il a trouvé qui sera celui des autres pamphlets. Mais rien ne laisse prévoir le déchaînement antisémite de Bagatelles pour un massacre, publié un an plus tard« Mea culpa » sur louisferdinandceline.free.fr (consulté le 24 septembre 2016).. Mea culpa ne contient que deux allusions
Éditions Édition originale : ..
Après la guerre, les quatre pamphlets de Céline sont interdits de réédition par lui-même, puis par sa veuve. Mea culpa, qui n'est pas un pamphlet antisémite, finit par obtenir de Lucette Destouches le droit de paraîtreMarc Laudelout, « Rencontre avec François Gibault », Le Bulletin célinien, , septembre 2005 sur louisferdinandceline.free.fr (consulté le 8 septembre 2016).. Il en existe donc plusieurs rééditions à partir de 1967. Il est le seul pamphlet de Céline à être réédité depuis la fin de l'Occupation. Mea culpa, dans Œuvres de Louis-Ferdinand Céline, Paris, Balland, 1967, IIINotice bibliographique, sur catalogue.bnf.fr (consulté le 7 septembre 2016).. Mea culpa, dans Œuvres de Céline, Paris, Club de l'honnête homme, 1981, IVNotice bibliographique, sur catalogue.bnf.fr (consulté le 7 septembre 2016).. Mea culpa, dans Céline et l'actualité (1933-1961), coll. « Les Cahiers de la NRF », série « Céline », , Paris, Gallimard, 1987, 30-45. Rééd. augmentée, 2003. Louis-Ferdinand Céline, Mea culpa : version préparatoire et texte définitif, Tusson, Du Lérot, 2011. Avec reproduction intégrale du manuscrit. Avant-propos d'Henri Godard. Tirage limité à numérotés.
Accueil Au contraire du Retour de l'U.R.S.S. du Gide, très violemment accueilli, Mea culpa suscite peu de réactions. Les critiques sont dans l'ensemble favorablesJean-Pierre Dauphin, Essai de bibliographie des études en langue française consacrées à Louis-Ferdinand Céline, Paris, Minard, 1977, I. Cité par .. Le succès du pamphlet surprend Céline, après le relatif insuccès de son roman Mort à crédit. Il décide de continuer dans cette voie. Il va se consacrer pour un temps à l'écriture de pamphlets.
En , dans La Lumière, Georges Altman dit que Céline pose dans Mea culpa .
Pour Marc Hanrez, en 1961, Mea culpa contient
Pour Frédéric Vitoux, en 1988, le livre .
Pour Henri Godard, en 2011, il s'agit d'un petit pamphlet capital, . Mea culpa fait le point . Pour Godard, ce est un .
Bibliographie . . . .
Notes et références
Notes
Références
Articles connexes La Vie et l'Œuvre de Philippe Ignace Semmelweis Retour de l'U.R.S.S.
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