Émile Nelligan, né le à Montréal et mort le dans la même ville, est un poète québécois influencé par le mouvement symboliste ainsi que par les grands romantiques. Souffrant de schizophrénie, Nelligan est interné dans un asile psychiatrique peu avant l'âge de vingt ans et y reste jusqu'à sa mort. Son œuvre est donc à proprement parler une œuvre de jeunesse. Ses poèmes, d'abord parus dans des journaux et des ouvrages collectifs, sont publiés pour la première fois en recueil par son ami Louis Dantin sous le titre Émile Nelligan et son œuvre (1903).
Ce recueil constitue un ensemble inégal sur le plan de l'authenticité créatrice , mais révèle néanmoins un poète original au talent indéniable. La musicalité des vers est très certainement l'aspect le plus remarquable de la poésie d'Émile Nelligan. Les principaux thèmes abordés sont l'enfance, la folie, la musique, l'amour, la mort et la religion.
Au fil des ans, sa figure prend de plus en plus d'ascendant et il est généralement vu comme le point de départ de la poésie québécoise moderne, rompant avec la thématique patriotique de son époque pour explorer plutôt son espace intérieur. Depuis plus d'un siècle, Nelligan a inspiré chansons, films, tableaux, pièces de théâtre et même un opéra ; nombre de critiques, d'écrivains et de cinéastes ont exalté son génie, sa folie ou son martyre. Le phénomène a atteint une telle ampleur que sa figure a pris la dimension d'un populaire, qui conjoint la figure romantique du poète maudit et celle de l'éternel adolescent. En tant que tel, il a aussi suscité la controverse et certains ont tenté d'attribuer son œuvre à un de ses amisClaude-Henri Grignon, 1938.
Plusieurs de ses poèmes sont
Biographie Enfance Nelligan est né le à Montréal au 602, rue De La Gauchetière. Il est le premier fils de David Nelligan, un Irlandais de Dublin arrivé au Canada vers l'âge de sept ou huit ans, et d'Émilie Amanda Hudon, Canadienne-française de Rimouski. Il a deux jeunes sœurs, Béatrice Éva (1881–1954) et Gertrude Freda (1883–1925)Alors qu'Éva reste célibataire, Gertrude épouse Émile Corbeil en 1904. Dans son édition de 1952, Luc Lacourcière a recueilli auprès de la famille Corbeil une vingtaine de poèmes inédits.. Il vit une enfance aisée, entre la maison de Montréal et la résidence d'été des Nelligan à Cacouna. Il s'absente souvent de l'école et sa mère s'occupe alors de son éducation. Il a passé toute sa vie à Montréal avec sa famille, jusqu'à son internement.
Émile Nelligan étudie au Collège Mont-Saint-Louis entre 1890 et 1893. En , il récite un poème lors d'une séance dramatique et musicale organisée en l'honneur du directeur de l'école.. En , il commence son collège classique au collège de Montréal, mais il échoue dès la première année et doit reprendre ses éléments latins. En 1895, il poursuit son cours de syntaxe au collège Sainte-Marie de Montréal. Élève distrait et peu motivé, il est toutefois intéressé par le théâtre et se fait remarquer par les poèmes et compositions qu'il écrit, fortement influencés par les poètes romantiques, et dont il est très fier. Ayant encore échoué à sa syntaxe, il abandonne définitivement l'école en .
Les relations avec son père sont tendues :
Débuts en poésie Émile Nelligan récite occasionnellement des poèmes lors de soirées culturelles et se prend de passion pour la musique, lorsqu'il voit Paderewski en concert un soir d'. Alors qu'il était à l'asile, Nelligan a affirmé à un visiteur qu'il avait bien connu Paderewski. ().. Dès cette époque, il fréquente un groupe de jeunes poètes, notamment Arthur de Bussières, de trois ans son aîné et qui vient d'être admis à l'École littéraire de Montréal fondée peu de temps auparavant.
Le journal Le Samedi de Montréal ayant organisé un concours de poésie, Nelligan y participe en envoyant « Rêve fantasque », publié le , suivi de huit autres poèmes qui paraissent dans les trois mois qui suiventLes titres des huit autres poèmes publiés dans Le Samedi sous le pseudonyme de Kovar sont, dans l’ordre : « Silvio Corelli pleure » (), « Nuit d’été » (), « La Chanson de l’ouvrière » (), « Nocturne » (), « Cœurs blasés » (), « Mélodie de Rubinstein » (), « Charles Baudelaire » () et « Béatrice » (). Le quatrième et le cinquième ont été rédigés à Cacouna, où les Nelligan avaient leur résidence d'été. Ils sont dédiés à Denys Lanctôt, un ami de collège qui passait ses vacances au même endroit et qui était sur le point d'entrer chez les rédemptoristes ().. À l'instar de la plupart des participants de ce concours, il publie ces poèmes sous un pseudonyme, choisissant « Émile Kovar », nom proche de celui du héros d'une pièce à succès alors jouée à Montréal . Dès cette époque, le jeune poète est fortement influencé par la poésie de Verlaine, qui guide ses recherches formelles..
En , parrainé par Arthur de Bussières., il soumet sa candidature à l'École littéraire de Montréal et est accepté à l'unanimité. À la séance du , il lit trois poèmes : Tristia, Sonnet d'une villageoise et Carl Vohnder est mourant.. Dans ce cénacle d'une vingtaine de personnes, tous plus âgés que lui, il se fait Joseph Melançon note dans son journal personnel le soir de l'entrée de Nelligan :
Il avait une Émule de Baudelaire, il se lie d'une amitié indéfectible avec le peintre Charles Gill dont et cultive une allure de « poète maudit ». Jean Charbonneau, de quatre ans son aîné, le décrit ainsi :
Nelligan participe à deux réunions de l'École littéraire de Montréal, mais démissionne le , peu intéressé par les conférences annoncées. Il retournera à l'École littéraire par la suite et, au total, participera à sur un durant cette période ().. Il continue à écrire, cependant, et dès le mois de mai, il envoie au journal Le Monde illustré divers poèmes : « Vieux piano », « Moines en défilade », « Paysage », « Le Voyageur », « Sculpteur sur marbre ». Le premier envoi portait le pseudonyme « E.N. Peck-à-boo Villa »Peek-à-boo Villa est le nom de la résidence d'été de la famille Nelligan à Cacouna. (). Son nom est un clin d'œil au mot anglais , soit le jeu coucou me voilà., mais Louis Perron, responsable du journal, lui demande de choisir . Il les signe dès lors « Emil Nelligan », donnant ainsi une forme germanique à son prénom. En septembre, il publie Rythmes du soir dans L'Alliance nationale et rédige Salons allemands pour un recueil collectif offert à l'occasion du mariage d'un membre de l'École littéraire de Montréal.. Mais son humeur devient sombre.
En , il lit Tristesses lors d'une réunion de l'École. Il s'intéresse à Dante et publie dans Le Monde illustré le sonnet « Sur un portrait de Dante », qu'il signe Emil Nellghan. Au printemps, selon Luc Lacourcière, Nelligan père, qui n'apprécie guère le mode de vie bohème d'Émile, l'aurait mis sur un bateau pour l'Angleterre, mais ce voyage n'avait duré que selon le témoignage de sa sœur Éva.; il n'en existe aucune trace documentaire. En revanche, on sait qu'il a passé l'été à Cacouna.. De retour à Montréal, il se passionne pour la poésie de Georges Rodenbach à qui il consacrera un poème lors du décès de ce dernier. Il trouve chez Maurice Rollinat une atmosphère morbide qui lui inspirera de nombreux poèmes, tels « Le Chat fatal », « Le Spectre », « La Terrasse aux spectres », « La Vierge noire », « Prélude triste » et « Soirs hypocondriaques ».. vignette|Nelligan a dédié plusieurs poèmes à Françoise, pseudonyme de la journaliste Robertine Barry.|alt=Femme assise dans un fauteuil, cheveux châtain coupés court et frisés.
À partir de septembre, cherchant à publier un poème dans une petite revue, il se lie d'amitié avec le Père Seers, plus tard connu sous le nom de Louis Dantin.. Celui-ci lui sert de mentor littéraire. En même temps, Nelligan fréquente aussi Robertine Barry, une amie de sa mère, qui vit près de chez eux et qui est chroniqueuse au journal La Patrie sous le nom de Françoise. Il sollicite ses conseils et l'évoque dans plusieurs poèmes : Rêve d'artiste, Beauté cruelle, Le Vent, le triste vent de l'automne, À une femme détestée et À Georges Rodenbach.. Malgré ces poèmes enflammés, Françoise lui garde son amitié : Lors de la parution de son recueil de poèmes en 1904, elle donne ce témoignage : , Le Journal de Françoise, 2 avril 1904.
Il est réadmis à l'École littéraire de Montréal le et lit « L'idiote aux cloches » et « Un rêve de Watteau ». Lors d'une séance publique subséquente, il lira, outre ces deux poèmes, « Le Récital des Anges ». Il produit une forte impression sur l'auditoire et
Invité comme les autres membres à donner une conférence, il inscrit comme sujet « Les poètes étrangers »Assemblée régulière du , L'École littéraire de Montréal. Procès-verbaux, correspondance et documents divers, réunis par Reginald Hamel et ses étudiants, Université de Montréal, 1970. Voir .. Tranchant sur le conservatisme littéraire de l'époque, il proclame Rimbaud un de ses maîtres. alors que le symbolisme est boudé par les membres de l'École et a même fait l'objet d'une vigoureuse attaque de la part de Jean Charbonneau lors de la séance du Charbonneau se repentira plus tard de cette erreur de jeunesse : ..
En 1899, sa production s'intensifie. Le , il lit « Le Roi du souper », « Le menuisier funèbre », « Le suicide du sonneur », « Le perroquet ». Le : « Bohème blanche », « Les Carmélites », « Nocturne séraphique », « Notre-Dame des Neiges ». Le 24 mars : « Le Suicide d'Angel Valdor ». Le 7 avril : « Prière vespérale », « Petit vitrail de chapelle », « Amour immaculé » et « La Passante ».
Le père Pitre, témoin des rencontres entre le père Seers et Nelligan, a raconté au père Boismenu ses souvenirs de cette période d'effervescence :
Enfin, le , lors d'une séance publique de l'École, Nelligan fait la lecture de trois poèmes, Le Talisman, Rêve d'artiste et son réputé La Romance du vin qui est accueilli avec enthousiasme et reste gravé dans la mémoire collective :
Ce fut aussi son chant du cygne, car ce poème est le dernier qu'il a prononcé en public. En dépit du succès remporté, le Il vit cloîtré et ne voit plus qu'une fois par semaine son ami Dantin, dont il esquisse le portrait dans Frère Alfus, un poème évoquant la légende du moine d'Olmutz..
C'est à cette époque, selon toute probabilité, que Nelligan aurait composé une série de poèmes très sombres ainsi que son poème le plus connu : Le Vaisseau d'or.
Descente dans la folie Progression de la maladie Le poète n'a jamais eu la possibilité d’achever son premier recueil de poésie qui, selon ses dernières notes, devait s'intituler Le Récital des anges ou Motifs du récital des anges. Conformément à une sombre prémonition , Nelligan est en effet atteint de démence précoce ou schizophrénie, maladie que la médecine était incapable de soigner et dont il ne se remettra jamais. Il n'avait pas vingt ans.
Selon toute vraisemblance, les troubles avaient commencé dès le mois de , mais la névrose s'est fortement aggravée au , suscitant chez l'adolescent des idées de suicide et des crises aiguës de comportement : Son ami Louis Dantin a évoqué cette période :
Dantin donne comme exemple de cette « Déraison » les deux quatrains de l'encadré ci-contre, qui ne sont pas repris dans le recueil et .
Internement vignette|Photo d'Émile Nelligan prise à l'asile Saint-Benoit-Joseph-Labre.|alt=Photo de Nelligan âgé d'environ quarante ans, le cheveu rare, moustache fine, le regard fixe. thumb|right|Le poète est interné en 1925 à l'asile de Saint-Jean-de-Dieu. Il y passera les 16 dernières années de sa vie.|alt=Photo de l'asile, un bâtiment de trois étages très allongé.