Les Mamelles de Tirésias est un drame « surréaliste » en deux actes et un prologue de Guillaume Apollinaire, créé au conservatoire Maubel le dans une mise en scène de Pierre Albert-Birot, décors de Serge Férat et costumes d'Irène Lagut. La musique est de Germaine Albert-Birot.
L'auteur s'est inspiré du mythe du devin aveugle de Thèbes, Tirésias, tout en lui appliquant des thématiques modernes et provocatrices : le féminisme et l'antimilitarisme, peut-être elles-mêmes tournées en dérision. La pièce raconte l'histoire de Thérèse, qui change de sexe pour gagner du pouvoir parmi les hommes. Son but est de modifier les coutumes, rejetant le passé pour y établir l'égalité des sexes. La conclusion de la pièce la voit néanmoins accepter le rôle de procréatrice qu'on veut lui assigner et met fin au renversement carnavalesque.
La première de la pièce fait scandale, choquant le public pour ses allusions à la Première Guerre mondiale, mais également les cubistes, qui y voient une mauvaise parodie de leurs esthétiques.
Contexte
La pièce de théâtre est écrite durant la Première Guerre mondiale, période durant laquelle les femmes accomplissent les métiers traditionnellement exercés par les hommes, ces derniers étant partis au front.
Genèse
En , le poète Pierre Albert-Birot demande à Apollinaire d'écrire une pièce de théâtre qui soit au théâtre, « ce qu'[ils] font sur tous les autres plans de l'art». Ce dernier accepte, souhaitant développer une idée qui est la sienne à l'état d'ébauche depuis 1903 : une femme décide de changer de genre, et ses seins figurés par des ballons de baudruche s'envolent de son corsage. Apollinaire se met à l'ouvrage, écrit et réécrit sa pièce, au fil des lectures qu'il donne chez Serge Férat et Albert-Birot. Il modifie profondément son texte au fil des répétitions, en fonction de leur effet, comme en témoigne Albert-Birot :
Albert-Birot invite Apollinaire à qualifier lui-même son œuvre, afin qu'on ne la réduise pas au cubisme. Apollinaire hésite entre « drame surnaturaliste » et « drame surréaliste ». En , il écrit à Paul Dermée : Pierre-Marcel Adéma, Guillaume Apollinaire, La Table ronde, 1968, p.304-307 En mai, il tranche définitivement en faveur de « drame surréaliste » au moment où Pierre Albert-Birot veut imprimer le programme. Ce dernier le décourage d'utiliser « surnaturaliste » afin d'exclure toute référence au surnaturel. La pièce contribue ainsi à populariser ce terme qui deviendra le nom du mouvement artistique encore inexistant.
Résumé
Prologue En vers libre, le personnage du s'adresse directement au public. Il déplore les destructions de la guerre, accusant les ennemis d' et d'. Puis, dans une défense de l'art moderne, il expose une conception nouvelle du théâtre, en imaginant par exemple une réorganisation de l'espace scénique, et proclame :
Acte I La pièce nous amène au Zanzibar, pays en manque d'enfants, allégorie de la France en guerre. L'héroïne Thérèse, après une série de proclamations féministes, fait savoir qu'elle refuse son devoir de procréation, et se choisit un nom d'homme, Tirésias. Ses attributs féminins, deux ballons de baudruche, se détachent de son corsage et s’envolent dans les airs, cependant que la barbe lui pousse. Tirésias oblige ensuite son mari à se travestir et lui laisse le soin de procréer à son tour. Ce dernier met au monde bébés en un jour.
Acte II Thérèse revient sur sa décision et promet de donner naissance à deux fois plus d'enfants que son mari.
Création La première présentation a lieu le au Conservatoire Renée Maubel, rue de l’OrientGeneviève Latour, Pierre Albert - Birot et le théâtre de Guillaume Apollinaire, Lire en ligne., dans une mise en scène de Pierre Albert-Birot. Dans l'idée d'un abandon du réalisme référentiel, des masques sont utilisés.
La création de l'œuvre se fait dans des conditions incertaines. À l'exception de Louise Marion, tous les acteurs sont de jeunes débutants qui font leur première apparition sur la scène d'un théâtre. Herrand manque également de se désister cinq jours avant la représentation, à la suite du décès de son père. À cause du contexte de guerre, le budget est réduit : le décor est en papier ; les seins de Thérèse s'envolant devaient être représentés par des ballons gonflés à l'hélium mais, le gaz étant réservé à l'armée, on se contente de balles de tissu pressé. Un seul pianiste se charge de la musique mais également des bruitages, Apollinaire annonce que la musique initialement écrite pour un orchestre a dû être réduite, mais rien n'atteste qu'il ait existé une telle version de la musique de Germaine Albert-BirotAlessandro Maras, « Germaine Albert-Birot. La musique entre Futurisme, Esprit Nouveau et Dada », dans Franca Bruera et Cathy Margaillan (dir.), Le Troisième Sexe des avant-gardes, p. 91-105 .
Cette première se fait devant une salle comble. « Des annonces en nombre dans les journaux » ont attiré « une bonne partie du monde artistique et de la critique de presse parisienneHélène Beauchamp, « Les Mamelles de Tirésias de Guillaume Apollinaire. Un scandale en temps de guerre », Fabula / Les colloques, Théâtre et scandale (I), URL : http://www.fabula.org/colloques/document5882.php, page consultée le 04 mars 2023.».
La soirée a un avant-goût de soirée Dada : tout d'abord, par les réactions passionnés, le spectacle est autant sur scène que dans le public, celui-ci ayant été excité par une « cohue pour entrer » et plusieurs heures de retard, les décors n'étant pas terminés. « On s’y entassait comme les ingrédients d’une bombe. À cette époque la politique était celle des lettres. Tout nous en devenait passionnel, explosif » témoigne Jean CocteauJean Cocteau, « Guillaume Apollinaire », La Parisienne, janvier 1954, reproduit dans G. Apollinaire, J. Cocteau, Correspondance, Jean-Michel Place, 1997, . Les spectateurs réagissent à la pièce de manière houleuse et contrastée, par des huées et des applaudissements. La légende veut que Jacques Vaché, déguisé en officier anglais et revolver au poing, aurait sommé de faire cesser le spectacle sous menace d'user de son arme contre le public et que Breton serait parvenu à le calmer, mais l'authenticité de l'anecdote est discutée. Apollinaire apparaît sur la scène et crie au public « Cochons ! ». Philippe Soupault fait office de souffleur.
Distribution Edmond Vallée : Le Directeur et Presto Louise Marion : Thérèse-Tirésias et la Cartomancienne Marcel Herrand : Le Mari Juliette Norville : Le Gendarme Yéta Daesslé : Le Journaliste parisien - : Le Fils - : Le Kiosque - : Lacouf Howard : Le Peuple de Zanzibar Georgette Dubuet : Une Dame Sous la direction de Max Jacob : Michel Lévy, Arthur Honegger, Paul Morisse, Raymond de Rienzi : Les Chœurs
Réception
La pièce s'attire les foudres de la presse, qui se déchaîne autant contre Apollinaire« Les motifs politiques de l’indignation s’y mêlaient à une perplexité devant les choix esthétiques d’un poète qu’il était difficile, alors, d’attaquer de manière frontale. Même si sa pièce déroutait considérablement, Apollinaire, le fils d’immigrés polonais engagé pour la France dans la Guerre de 14 et revenu blessé du front, était alors l’incarnation du poète-soldat, une figure artistique et patriotique majeure. Sa manière extravagante d’incarner ce rôle patriotique dans Les Mamelles de Tirésias ébranlait sans doute l’Union Sacrée, et fut en réalité à la source du scandale, mais accuser trop vivement Apollinaire comportait aussi le risque de la briser. C’est peut-être pour cette raison que les attaques empruntèrent souvent des voies détournées. » Hélène Beauchamp, « Les Mamelles de Tirésias de Guillaume Apollinaire. Un scandale en temps de guerre », Fabula / Les colloques, Théâtre et scandale (I), Lire en ligne, page consultée le 04 mars 2023 que contre Albert-Birot. On lit par exemple dans l'Heure du : « Extraits de la presse concernant la représentation des Mamelles de Tirésias le 24 juin 1917 », SIC, 19-20, juillet-août 1917, p.2-3. Le jeune Aragon, en revanche, pressé par Albert-Birot, fait un compte-rendu élogieux dans SICPierre Albert-Birot (dir.), SIC, , Paris, mars 1918, ..
Certains articles voient dans la pièce une satire antiféministe. Ainsi, Victor Basch écrit dans Le Pays : , ou Guillot de Saix dans La France :
Les Mamelles de Tirésias fait en outre s'éloigner d'Apollinaire plusieurs cubistes, dont Juan Gris, .
Pierre Reverdy moque la musique de Germaine Albert-Birot, Nord-Sud, 4-5, juin-juillet 1917..
André Breton critiquera plus tard une pièce , le d'Apollinaire, et André Breton, Entretiens, Paris, Gallimard, 1969, p. 35.
Autres représentations
: compagnie « le Petit Théâtre », Bron-Parilly (France), Université Lyon II, Grand Amphi, spectacle représenté dans le cadre du Festival international de théâtre universitaire ; : mise en scène de Pierre Della Torre, décors de Jean-Michel Quesne, spectacle interprété par Théâtre de Saint-Maur-Théâtre du Val de Marne, Saint-Maur-des-Fossés. Adaptations thumb|250px|Projet de décor de Sylvain Lhermitte pour Les Mamelles de Tirésias (2004). 1926 : Les Mamelles de Tirésias le David Gullentops, Malou Haine, Jean Cocteau, textes et musique, Éditions Mardaga, 2005, page 177 au Théâtre libéré de Prague dans une traduction de Jaroslav SeifertBibliothèque nationale de France : http://data.bnf.fr/cross-documents/11992890/12516728/680/page1 L'édition originale comprend des collages de Joseph Sima et une couverture réalisée par Karel Teige. ; 1947 : Les Mamelles de Tirésias, opéra-bouffe de Francis Poulenc créé au Théâtre national de l'Opéra-Comique le ; 1982 : Les Mamelles de Tirésias, téléfilm de Jean-Christophe Averty.
Publication 1917 : Les Éditions SIC publient le texte des Mamelles de Tirésias, augmenté des illustrations de Serge Férat, de la musique de scène de Germaine Albert-Birot, et d'une revue de presse, Consultable en ligne sur Gallica. 1946 : Les mamelles de Tirésias, avec six portraits inédits de Picasso, Paris, Éd. du Bélier, 1946.
Notes et références Notes
Références
Bibliographie
Liens externes
Geneviève Latour, Pierre Albert-Birot et le théâtre de Guillaume Apollinaire
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