Antigone le Borgne (en grec ancien ), né en en Élimée et mort en lors de la bataille d'Ipsos, est un général macédonien sous les règnes de et d'Alexandre le Grand et l'un des principaux Diadoques. Fondateur de la dynastie des Antigonides (qui règne après sa mort en Macédoine), il est proclamé basileus (roi) de 306 à sa mort en
Il participe à la conquête de l'Empire perse au titre de stratège des alliés grecs de la Ligue de Corinthe et de satrape de Grande-Phrygie ; il se distingue en étant victorieux des troupes perses en Anatolie en 332. Maintenu à la tête de ses possessions à l'issue des accords de Babylone consécutifs à la mort d'Alexandre, il joue un rôle crucial dans les guerres des Diadoques, d'abord comme fidèle d'Antipater puis pour le compte de sa propre ambition « impériale » après la mort du régent de Macédoine. Il remporte la bataille de Gabiène contre Eumène de Cardia en 316 et s'oppose ensuite à Séleucos, Cassandre et Ptolémée. Entre 315 et 314, il promulgue le décret de Tyr accordant la « liberté des Grecs » et fonde la Ligue des Nésiotes, une confédération regroupant les îles des Cyclades.
La paix de 311 renforce sa mainmise sur une grande partie de l'Asie Mineure. Son fils Démétrios mène le combat en Grèce continentale et prend le contrôle d'Athènes en 307. Celui-ci vainc la flotte de Ptolémée à Salamine de Chypre et entreprend le long siège de Rhodes. Ces succès incitent Antigone à se proclamer roi en 306 et à poursuivre la lutte en Grèce. Mais confronté à une coalition des Diadoques, réunissant principalement Séleucos et Lysimaque, il est vaincu et tué à la bataille d'Ipsos en 301 tandis que ses possessions sont partagées.
Se posant en champion de la « liberté » des cités grecques au gré de ses intérêts politiques et premier des Diadoques à s'attribuer le titre royal, il est considéré par nombre d'historiens modernes comme le fondateur de l'État hellénistique.
Biographie Général et satrape
La question de ses origines La question de ses origines, modestes ou aristocratiques, est l'objet d'un débat historiographique.La tradition faisant d'Antigone un aristocrate remonte à Johann Gustav Droysen.. Fils d'un dénommé PhilippeIl pourrait s'agir du Philippe désigné satrape du Pendjab par Alexandre en 327 ; mais une quinzaine de Philippe sont recensés rien que dans l'entourage du roi., Antigone pourrait appartenir à une famille noble, voire à la famille princière d'Élimée étant peut-être l'arrière petit-fils de (et donc le cousin d'Harpale). Mais Élien, qui s'inspire ici de Douris de Samos, prétend qu'il aurait eu des origines humblesÉlien, Histoire variée, , 43. ; il écrit en effet qu'Antigone est un autourgos, littéralement un « paysan » ou « celui qui s'est fait par lui-même ». Mais Douris dans les Macédoniques tend à tourner en dérision les Diadoques et Élien ne montre pas une grande fiabilité historique. Diodore indique par ailleurs qu'Antigone serait « venu du commun »Diodore, , 1., ou qu'en tout cas celui qu'il considère comme le plus grand roi de son temps n'est lui-même pas enfant de roi. Pour autant, son mariage avec Stratonice prouverait ses origines aristocratiques. Il épouse en effet, vers 340, celle qui serait comme la fille du « roi » CorragosPlutarque, Démétrios, 2., originaire de Lyncestide ou d'Orestide et apparenté aux premiers Argéades..
Antigone aurait grandi auprès du conjoint de sa mère à Pella et aurait eu au moins deux frères, dont un certain DémétriosIl s'agit peut-être de Démétrios le sômatophylaque. et un certain Ptolémée, ainsi qu'un demi-frère, l'historien Marsyas de Pella s.v. 1.. Il a pour neveu PoléméeIl est plusieurs fois cité par Diodore au livre ., Télésphore et Dioscouridès qui l'ont tous trois servi. Il a eu deux fils : Démétrios, le « Preneur de villes » futur roi de Macédoine, et le méconnu Philippe qui semble avoir suivi son père dans ses campagnes militaires.
Antigone est surnommé par les anciens Monophtalmos (« le Borgne ») ; il apparait effectivement avoir perdu un œil au combat à une date indéterminée antérieure aux campagnes d'Alexandre (peut-être durant le siège de Périnthe en ). Un sophiste dénommé ThéocriteÀ distinguer de Théocrite, poète bucolique. aurait d'ailleurs, selon Plutarque, été condamné à mort pour l'avoir comparé à un cyclopePlutarque, Œuvres morales, « De l'éducation des enfants », 14..
Les débuts de sa carrière Antigone sert d'abord comme officier et Compagnon (hétaire)Élien (Histoire variée, , 16.) le cite parmi une liste d’hétaires d'Alexandre.. Il appartient donc à la même génération d'officiers qu'Antipater, Parménion ou Polyperchon ; il a en effet environ 46 ans à la mort de Philippe. Il semble faire partie de l'entourage d'Alexandre, voire du Conseil royal.. Au départ de l'expédition en 334 av. J.-C., il est stratège du corps des alliés grecs de la Ligue de Corinthe, soit près de .Il s'agit d'hoplites et non de phalangites armés à la macédonienne.. Ce titre ne recouvre pas vraiment de direction effective, car ces contingents hétéroclites sont peu impliqués dans les batailles rangées et il apparait plus souvent auprès d'Alexandre qu'à la tête de ses troupes..
En , Alexandre lui confie une mission diplomatique auprès de la cité de Priène en Ionie, mission de confiance qui va au-delà de ses attributions de général. Cette mission est révélée par un décret publié par la cité lui conférant les honneurs (citoyenneté, droit à la propriété, proxénie). Sa nature exacte est inconnue mais il est probable qu'il a été chargé de prendre possession de la cité au nom du roi en lui conférant des privilèges, comme c'est le cas de Parménion à Magnésie du Méandre. Les sources antiques ne mentionnent pas un séjour d'Alexandre à Priène..
À la suite de la victoire du Granique et à la conquête qui s'ensuit, il reçoit en 333 la satrapie de Grande Phrygie avec pour mission de pacifier la région. et de contrôler les lignes de communication avec la Grèce, dont les plus importantes se croisent dans sa capitale Kelainai. Cette désignation montre le degré de confiance du roi à l'égard de ses capacités militaires, étant chargé par ailleurs de réduire la place forte de Kelainai..
Satrape de Grande-Phrygie (333 à 323 avant J.-C.) vignette|upright=2|L'Anatolie au temps des Diadoques.
Cette longue gouvernance en Grande-Phrygie permet à Antigone de démontrer ses qualités militaires, diplomatiques et politiques. Quinte-Curce (Histoire d'Alexandre, ) est une source primordiale sur ce sujet., qui plus est dans une région dépourvue de cités grecques. La Phrygie a une situation stratégique dans l'empire : elle constitue le point d'aboutissement des routes arrivant de l'Orient et le point de départ vers la mer Égée, tout en étant bien reliée au Sud ou au Nord de l'Anatolie ; à Kelainai, grande étape de caravanes, arrivent trois routes reliant Suse à l'Asie Mineure occidentale..
Alexandre est parvenu à Kelainai début 333. La chronologie reste ici sujette à caution., la cité étant dominée par une puissante acropole où le satrape perse, Atizyès, a laissé une garnison de et de grecsArrien, , 25, 5 ; , 29, 1. Quinte-Curce, , 1, 6-7.. Désirant gagner Gordion au plus vite, le roi n'a pas pris le temps d'assiéger la citadelleArrien, , 29, 3.. Antigone se voit alors confier la satrapie de Grande-Phrygie et le commandement d'un corps de mercenairesAntigone est remplacé par le somatophylaque Balacros à la tête des alliés grecs. On peut supposer que les mercenaires ont rejoint Alexandre avant la bataille d'Issos.. Il reçoit la reddition des assiégés, menacés de famine, et les incorpore dans son arméeQuinte-Curce, , 1, 8., vers la fin du mois d'avril ou le début de mai 333. Dès lors, il peut prendre en charge sa satrapieOn peut estimer que la Lycaonie fait partie de ses possessions, à charge pour lui de la conquérir, ce qu'il fait en 332.. Néanmoins à la fin de l'année 333, la satrapie d'Antigone est pratiquement encerclée par des régions hostiles : la Bithynie est encore indépendante, la Paphlagonie, la Cappadoce et la Lycaonie sont sous la tutelle de satrapes perses, tandis que l'Isaurie et la Pisidie ne reconnaissent pas la domination macédonienne. Il convient d'ajouter à cela la reconquête maritime entreprise par Memnon de Rhodes et Pharnabaze et l'immobilisation d'Alexandre lors du siège de Tyr durant l'hiver 333/332..
C'est à ce moment que l'Anatolie est confrontée à une contre-attaque des troupes perses rescapées de la bataille d'Issos, dont au moins , commandés par Nabarzanès, visant à reconquérir la Lydie voire toute l'Asie Mineure. Antigone reçoit un « commandement général » temporaire de la part d'Alexandre, tout en exerçant une autorité sur les satrapes concernés par cette « invasion », Calas en Petite-Phrygie, Balacros en Cilicie et Néarque de Lycie-Pamphylie. Il parvient à réduire les Perses à l'issue de trois batailles livrées en Cappadoce et en Paphlagonie au printemps 332Sur cette contre-offensive perse voir qui s'appuie sur les récits de Quinte-Curce (, 1, 34-35) et Diodore (, 48, 5-6) ; ce dernier ne cite pas Antigone explicitement.. Seule la Cappadoce, qui n'a pas été conquise par Alexandre, a été en mesure de lui tenir tête sous la férule d'Ariarathe. Cette triple victoire n'a pas été remportée sur des « bandes de fuyards » mais sur des troupes bien préparéesDiodore, , 48, 5.. Elle a permis l'expulsion définitive des Perses d'Anatolie, tandis que dans le même temps la flotte macédonienne repousse Autophradatès, évitant à Alexandre le risque d'être coupé de ses communications continentales et maritimes..
À partir de 332, Antigone demeure dans sa capitale, Kelainai. Mais les sources antiques livrent peu d'éléments sur sa gestion satrapique. Après avoir pris possession de la Lycaonie, il récupère vers 330 la satrapie de Lycie-PamphylieLors des accords de Babylone et de Triparadisos, Antigone est confirmé à la tête de la Grande Phrygie, de Lycie et de la Pamphylie., cette dernière étant vraisemblablement annexée à la Grande-Phrygie.. Les provinces administrées par Antigone forment dès lors un territoire homogène et la plus grande satrapie d'Anatolie, lui offrant une vaste façade maritime et le contrôle des voies acheminant les renforts depuis l'Europe.
L’administration de sa satrapie est mal connue. Mais il est certain que le caractère pacifique de ses habitants lui offre l'occasion de montrer ses qualités d'organisateur dans une région riche de son agriculture et de son capital humainLe pillage de la région par Eumène de Cardia en 320 lui a permis de payer facilement la solde de ses troupes.. Certains historiens modernesDont Michel Rostovtzeff dans l’Histoire économique et sociale de l'Empire romain, rééd. 1957. ont voulu démontrer que la Phrygie a conservé sous Alexandre des structures de type « féodal », à savoir de grands domaines dirigés par des « seigneurs perses » doués d'une autonomie économique et militaire. D'autres historiens, au contraire, estiment qu'Alexandre, et son représentant, Antigone, ont fait de la Phrygie une terre royale (chôra basilikè), donc tributaire, alors qu'il est indispensable de maintenir une forte pression fiscale.. On remarque finalement une permanence dans les structures socio-économiques de l'Anatolie depuis l'empire achéménide jusqu'aux royaumes hellénistiques, c'est-à-dire un mode de production « asiatique » dans lequel le régime de la communauté villageoise exclut le régime de la propriété privée. Ce système, très particulier pour un Gréco-Macédonien, fonctionne d'autant mieux en Grande-Phrygie, que cette satrapie ne comprend pas de cité grecque (et donc pas de territoire civique)..
Sous l'administration d'Antigone, la Grande-Phrygie connaît dix années de paix. Cette « pacification » revêt un double intérêt : garder ouvertes les routes ouest-est ; faire face aux populations (dont les Pisidiens) pour lesquelles le pillage est une pratique habituelle. Enfin, il semble avoir maintenu, voire accentué, la pression fiscale sur les paysans (laoi) phrygiens..