Un khatchkar, khachkar ou xač‘k‘ar (en , « pierre à croix » — et non « croix de pierre » —, prononcé , ) est une « stèle de forme arquée ou rectangulaire […] sculptée d'une ou de plusieurs croix accompagnée souvent d'un décor ornemental, parfois de figures humaines et d'inscriptions ». Spécificité de l'art arménien, il était autrefois présent sur tout le territoire de l'Arménie historique et est aujourd'hui particulièrement préservé en Arménie et systématiquement détruits au Haut-Karabagh par l'Azerbaïdjan.

Dressées, encastrées, rupestres ou en chapelle, ces œuvres, mesurant généralement d'1,5 à de hauteur, de 0,5 à de largeur et de 10 à d'épaisseur, ont une fonction soit votive, soit commémorative, soit apotropaïque ; elles constituent parfois des « cimetières de khatchkars », comme à Noradouz ou, avant sa destruction, à Djoulfa. Elles incarnent la christologie de l'Église apostolique arménienne, en ce qu'elles ne représentent pas la mort du Christ mais sa nature divine, en un arbre de vie.

L'histoire de l'art des khatchkars est généralement divisée en quatre périodes : la période des origines, incertaines, du , celle de la création et de la formulation, du , celle de l'achèvement et de la perfection, du , et enfin la période finale, du au (voire ) siècle. Malgré un renouveau depuis les années 1960, les khatchkars modernes ne rivalisent pas avec les khatchkars classiques.

Depuis le , « L’art des croix de pierre arméniennes. Symbolisme et savoir-faire des Khachkars » figure sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l'humanité de l'UNESCO.

Le khatchkar, « pierre à croix » Étymologie En arménien, le mot « xač‘k‘ar » () se décompose en « xač‘ », « croix » (), et « k‘ar », « pierre » (). Le nom signifie donc littéralement « croix-pierre » et se traduit « croix sur pierre » ou « pierre à croix » (la fréquente traduction « croix de pierre » est en réalité fautive, un khatchkar n'ayant généralement pas la forme d'une croix).

Définition Les khatchkars sont un type de sculpture semblant « le plus caractéristique de l'Arménie », et en tout cas typique de l'art arménien, voire « une forme cultuelle et artistique propre à l'Arménie ». Les khatchkars sont des « stèles de forme arquée ou rectangulaire […] sculptées d'une ou de plusieurs croix accompagnées souvent d'un décor ornemental, parfois de figures humaines et d'inscriptions ». Les ornements de la stèle, orientée vers l'est, sont situés sur la face ouest et sculptés en bas-relief, de manière continue. La pierre utilisée est en principe une pierre locale et relativement tendre : tuf, basalte, andésite, felsite, grès.

La hauteur d'un khatchkar varie en général entre 1,5 et ; on relève toutefois des exemplaires pouvant s'élever à (cas de deux khatchkars de 1194, Aprank, région d'Erzenka, l'actuelle Erzincan). La largeur équivaut quant à elle dans la plupart des cas à environ la moitié de la hauteur du khatchkar (en moyenne de 0,5 à ) ; les khatchkars de Djoulfa (Nakhitchevan) font cependant exception : leur hauteur équivaut en général au triple de leur largeur. Enfin, l'épaisseur de la stèle varie entre 10 et .

Deux types particuliers de khatchkars se distinguent de la norme par leur forme : la forme tewawor xač‘ () : la stèle revêt alors l'apparence d'une « croix aux bras libres » ; la forme ormnap‘ak xač‘ (, « croix sertie de maçonnerie ») ou xač‘k‘aramatuṙ (, « chapelle-khatchkar ») : le ou les khatchkars sont encastrés dans des espèces de petites chapelles.

Les khatchkars sont : soit dressés, dans la majorité des cas posés sur un socle et fixés à l'aide d'un tenon, le tout sur un piédestal ou non, en pleine nature ou à proximité d'un lieu de culte ; encastrés à même les murs d'un tel lieu ; rupestres, c'est-à-dire directement sculptés à même la roche.

Fonction Les khatchkars remplissent essentiellement trois types de fonction : une fonction votive : le khatchkar est alors une prière pour le salut de l'âme du donateur, voire de ses parents — la formule typique est « cette croix a été élevée en intercession auprès de Dieu pour [le salut de l'âme de] X… et de ses parents » ; une fonction commémorative, plus rare : le khatchkar rappelle une fondation, une construction, une victoire militaire, etc. ; une fonction apotropaïque, encore plus rare : le khatchkar, alors appelé tsasman (), sert de protection ou de protestation contre les démons ou les catastrophes naturelles.

Les khatchkars isolés peuvent également être utilisés comme des bornes, pour un terrain, une route ou une frontière.

Symbolique La symbolique du khatchkar est issue de l'époque à laquelle il apparaît en Arménie : le khatchkar est « la quintessence de sa christologie », dont la définition se stabilise au sous le catholicos Hovhannès III d'Odzoun, « une des manifestations les plus patentes de la distance qui sépare l’Arménie des mondes grec et latin ». La nature divine du Christ est alors mise en avant, ce qui a pour conséquence la non-représentation de sa mort ; la croix, dont le culte est un « trait dominant de la dévotion populaire des Arméniens ». Le juriste Mkhitar Goch explique que « les Grecs et les Géorgiens honorent davantage les images, les Arméniens, la croix ». Elle n'est alors pas « l'instrument du supplice du Christ […] l'image du bois sur lequel il a été crucifié », mais « un arbre de vie, le symbole de la victoire sur la mort ». En tant que stèle dressée, « cette construction en verticale symboliserait le passage du flux vital, souffle de vie… ».

Selon les mots de Jean-Pierre Mahé :

« Représentation aniconique de l'emblème du Christ », cette croix (latine, donc paradisiaque) n'est alors plus xač‘ (« croix ») mais nšan, un « Signe […] céleste et rayonnant ». Cette même croix, au niveau central de la stèle, relie le niveau inférieur (« le monde, la vie de l'homme, le passé et le mal ») au niveau supérieur (« le ciel, le sacré, le futur et le bien »), en « médiatrice universelle entre le croyant et Dieu ».

Par ailleurs, dans la croyance populaire, un khatchkar contient une parcelle de la Vraie Croix. Il « illustre le mieux certains aspects importants de la spécificité arménienne en matière de mentalité, de position dogmatique et de création esthétique ».

Enfin, le caractère continu des ornements du khatchkar crée « une illusion d'infini […] qui transmet au signe sacré une visibilité mystérieuse et une force particulière ».

Histoire L'histoire de l'art des khatchkars est généralement divisée en quatre périodes : la période des origines, incertaines, du , celle de la création et de la formulation, du , celle de l'achèvement et de la perfection, du , et enfin la période finale, du au (voire ) siècle.

Origines ? Les khatchkars se voient parfois inscrits, principalement par les auteurs formés à l'époque soviétique, dans une tradition remontant à la préhistoire : ils seraient ainsi les descendants d'une lignée remontant aux pierres dressées, comme celles de Zorats Karer, en passant par les pierres vichap (pierres « dragon » des pentes de l'Aragats ou du Gegham), par les stèles urartéennes, sur lesquelles des croix ont parfois été ajoutées, par les stèles chrétiennes de l'époque préarabe et par les colonnes, comme celles d'Odzoun, de la même période.

Même si ces deux derniers exemples ont pu jouer un rôle dans l'apparition des khatchkars lorsque l'Arménie s'affranchit de la présence arabe à la fin du , les khatchkars résultent plus probablement de la combinaison de deux phénomènes, l'un général (stèles de pierre) et l'autre chrétien mais spécifiquement arménien.

Création et formulation Cette période, qui s'étend du au (ou fin ) siècle, est la période de la formulation des principes fondamentaux, qui ne varient guère plus par après.

Les premiers khatchkars sont apparus au , pendant la renaissance arménienne suivant la libération du joug arabe sous les Bagratides. Leur origine est située en Siounie occidentale (actuel Gegharkunik), mais ils se répandent très vite dans tout le pays, avant de connaître ultérieurement une certaine régionalisation. Le khatchkar élevé à Garni en 879 par la reine Katranide, épouse du roi Achot et elle-même originaire de Siounie occidentale, est souvent présenté comme le plus ancien khatchkar daté. Il existe cependant un khatchkar daté de 876 (Hortun, région d'Ararat). Par ailleurs, dans la région de Martakert, la base d'un khatchkar, aujourd'hui disparu, porte la date de 853.

Au début, les stèles sont massives et dotées d'une ornementation simple. La partie supérieure est généralement ovale ou arrondie, mais des khatchkars à la partie inférieure ovale sont connus, tout comme un unique khatchkar circulaire (, Talin) ; ce n'est qu'au que la forme entièrement rectangulaire s'impose, et que dans la seconde moitié du que la partie supérieure s'incurve en une corniche, peut-être à des fins de protection des ornements.

Le décor se résume à l'origine à une croix centrale à partir du pied de laquelle se développent, de chaque côté, deux feuilles, « génération végétale » de la croix. Celle-ci, latine, a des bras évasés aux extrémités munies de boules, qui se transforment en trèfles du , « accentuant ainsi l'allusion à la nature végétale du bois » ; au , cette croix est entourée de deux croix de taille inférieure (un symbole vraisemblable du Golgotha), parfois même de deux de plus, dans les quadrants inférieurs. Les deux feuilles ou branches de feuillage sont quant à elles le plus souvent unies par un lien au pied de la croix et se développent de manière symétrique en courbe ou volute, à l'extrémité orientée vers le centre de la croix ; une seconde paire est parfois développée vers le bas. Cette paire peut dès le revêtir la forme dite « à bouquet », d'influence abbasside et vraisemblablement apparue pour la première fois au monastère de Horomos. Sous le pied de la croix, on retrouve une hampe, un médaillon, voire un carré. L'ensemble se voit enfermé dans un arc dès la fin du , le plus souvent en plein cintre mouluré reposant sur des colonnettes.

Petit-à-petit, des motifs ornementaux (grenade, raisin) puis géométriques font leur apparition : dès le dans les écoinçons et l'encadrement, puis, et de manière progressive à partir du , sur le fond de la stèle. Les figures humaines sont quant à elles absentes jusqu'au .

Apogée C'est au que l'art des khatchkars « explose », de par leur nombre et de par la richesse de leur ornementation « qui, si elle est parfois excessive, n'en démontre pas moins l'habileté extraordinaire de certains sculpteurs ».

La forme rectangulaire de la stèle est la norme (les khatchkars cruciformes restent rares), et la croix centrale ne change guère (cf. cependant infra). De nouveaux motifs apparaissent : les croix latérales sont parfois portées par des mains (voir le khatchkar du Louvre ci-dessous), voire des avant-bras, qui peuvent remplacer les deux feuilles. Jusqu'au , les représentations figuratives se développent sur l'entablement : Christ en gloire entouré d'anges ou des quatre vivants, déisis, scènes des Évangiles, donateurs. Elles apparaissent également autour de la croix centrale au : la tête du Christ est représentée en haut de la croix et celle d'Adam en bas. Le motif même de la crucifixion, sur la croix centrale, voit le jour mais reste cependant limité à quelques stèles à la fin du ; une variante, dite Amenap‘erkič‘ (, « Sauveur de tous »), n'est connue que par quatre kahtchkars des années 1270-1280, du nord du pays, et consiste en une représentation de la décrucifixion, avec Nicodème arrachant un clou, la Vierge, saint Jean et Joseph d'Arimathie. La croyance populaire prête des vertus curatives à ce type de khatchkars et en a fait des espèces de sanctuaires.