Alberto Canfrancesco della Scala (Vérone, - Trévise, ), plus connu comme Cangrande della ScalaLe surnom Cangrande (le Grand Chien) est la seconde occurrence canine dans l'onomastique familiale, après Mastino I (mâtin, chien de garde et de défense qui ne lâche jamais prise). Suivront un second Mastino (surnommé par les Véronais Can Rabbioso, « le Chien enragé ») et Can Signorio., premier du nom, est un condottiere et un politicien italien du , membre de la dynastie scaligère. Avec son frère Alboino, de 1308 à 1311, puis seul après la mort de ce dernier, il poursuit l'œuvre de ses prédécesseurs et porte la richesse et la puissance de Vérone à leur apogée.
Dante lui a dédié le Paradis de la Divine Comédie.
Enfance, jeunesse et arrivée au pouvoir de Cangrande I Cangrande est le cadet des trois fils d'Alberto I et le favori de son père. En , à l'occasion des réjouissances fastueuses (corte bandita) qui entourent le mariage de son frère Alboino avec Caterina ViscontiFille de Mathieu Ier Visconti, qui gouverne alors Milan. et permettent à son père d'affirmer la puissance de Vérone, il est fait chevalier, en compagnie d'Alboino et d'autres rejetons de familles alliéesVaranini, DBI, 1989..
Quand Bartolomeo I della Scala meurt en 1304, son seul fils, Francesco, n'est encore qu'un enfant. C'est le frère puîné du défunt, Alboino, qui prend le contrôle de Vérone et de ses possessions.. Il va gouverner sept années, seul jusqu'en 1308, puis avec l'aide de Cangrande, son frère cadet. À la fin du mois de , Alboino prend part au siège de Brescia, au cours duquel il est frappé par la contagion qui décime les troupes impériales. Il meurt le , laissant à peine à Cangrande le temps de rentrer précipitamment de Ligurie pour assurer la continuité du pouvoir. Étant déjà capitano del Popolo depuis 1308, Cangrande s'impose sans coup férir à la tête de Vérone, dont il va élargir considérablement les possessions..
Son règne est marqué par une double fidélité : à l'Empire, dont il tire sa légitimité en tant que vicaire impérial ; au parti gibelin, dont il devient le chef incontesté dans le nord de l'Italie. À ce titre, il intervient, seul ou avec ses alliés, en Lombardie, en Émilie et jusqu'à Gênes. Mais sa véritable ambition reste la reconstitution de l'ancienne Marche de Vérone, sur le territoire de laquelle il bataille sans relâche, le plus souvent en lien avec ses alliés de Mantoue. Jouant en permanence sur les luttes internes qui déchirent les cités-états voisines de Vérone, et s'appuyant tour à tour sur leurs exilés ou sur des familles locales, il annexe, entre 1312 et 1329, les provinces de Vicence, de Padoue et de Trévise.
Généalogie Dates de naissance et de décès entre parenthèses. ʘ : dates pendant lesquelles ils exercent le pouvoir à Vérone. Encadrement pointillé : enfants illégitimes.
Relations avec l'Empire et la papauté Sous Henri VII thumb|upright=0.8|alt=Henri VII du Saint-Empire|Henri VII du Saint-Empire (Chronicon Aulae Regiae). En 1310, le retour de l'Empire sur l'échiquier politique italien, en la personne d'Henri VII, trouve Vérone et les Della Scala dans une situation de force. Désireux de rétablir ses droits italiens tombés en déshérence, L'empereur se trouve face à la résistance des guelfes, des cités libres de Toscane, de Robert d'Anjou, roi de Naples et du pape Clément V. Les Della ScalaSans qu'il soit possible, à partir de cette date, de discerner ce qui revient à Alboino de ce qui revient à Cangrande. se comportent en loyaux sujets de l'Empire, tout en évitant soigneusement de mettre en œuvre la politique de réconciliation imposée par l'empereur, qui souhaite voir tous les exilés, guelfes ou gibelins, réintégrés dans leurs cités et dans leurs droits.
Alboino et Cangrande acceptent même le vicariat que leur impose Henri VII, en la personne de Vannizeno Lanfranchi, vicariat qui leur est rapidement transféré à l'occasion du conflit ouvert entre l'Empire et Padoue. Le , les troupes scaligères font, avec les soldats impériaux, leur entrée dans Vicence, ville prise à Padoue et préfigurant un gain territorial qui va être confirmé à Cangrande en 1312, quand Henri VII le nomme vicaire impérial de la ville, en récompense de sa fidélité inébranlable à la cause gibeline.
Pendant l'été 1312, le parti gibelin gagne du terrain : Modène se déclare pour l'empereur, le seigneur de Trévise tourne casaque et scelle son alliance avec Vérone par deux mariages croisésLe seigneur de Trévise, Guecello da Camino, donne en mariage une de ses filles à Cecchino, un fils de Bartolomeo della Scala, tandis que Verde, la fille d'Alboino della Scala, épouse Rizzardo, le fils de Guecello.. Mal lui en prend, puisque ses sujets le chassent de la ville au mois de pour revenir à leur statut de république..
Mais l'empereur ayant déçu certaines espérances, des défections s'opèrent également dans l'autre sens : Parme rejoint le parti guelfe, désormais conduit par Robert d'Anjou, roi de Naples, Ferrare confirme son opposition. Le parti gibelin est réduit à Vérone, Milan, et Mantoue quand, le , alors qu'il est engagé contre les guelfes de Toscane, Henri VII meurt à proximité de SiennePeut-être empoisonné par une ostie..
Sous Frédéric le Bel thumb|upright=0.8|alt=Frédéric le Bel|Frédéric « le Bel » d'Autriche. Tableau exposé à la mairie de Mühldorf. En , les princes de l'Empire réunis pour la succession d'Henri VII, se partagent en deux factions : l'une soutient Louis de Bavière, l'autre prend fait et cause pour son cousin Frédéric « le Bel » d'Autriche. Ayant profité quelques années de la liberté que lui a donné l'inter-règne impérial, Cangrande rend finalement hommage à Frédéric le . Il reçoit en échange confirmation de son vicariat sur Vérone et Vicence.
Mais Jean XXII, le nouveau papeLa papauté réside en Avignon depuis 1310. Elle est donc libérée des pressions factieuses que faisaient auparavant peser sur elles les querelles internes à l'Italie. Protégé par les royaumes de Naples et de France, le pape est également à l'abri de la puissance militaire de l'empereur., trouve dans la nomination disputée de l'empereur une occasion d'affirmer la suprématie de l'Église. Il refuse de choisir entre les deux élus puis, affirmant qu'il ne peut y avoir d'empereur sans investiture explicite du souverain pontife, il déclare l'Empire vacant. Le , il déclare le trône impérial vacant, interdit à quiconque, sous peine d'excommunication, de se prévaloir du vicariat impérial et nomme Robert d'Anjou, alors roi de Naples, vicaire impérial pour toute l'Italie. En , sommé de renoncer à son vicariat par le pape, Cangrande reçoit ses émissaires pour leur signifier une fin de non recevoir. Il est excommunié le , tout comme Matthieu Visconti (seigneur de Milan) et Passerino Bonacolsi (seigneur de Mantoue).. Sa fidélité à l'empereur fait perdre à Cangrande l'occasion de s'emparer de Trévise, dont les habitants au bord de la reddition ne doivent leur salut qu'à l'empereur Frédéric qui les prend sous sa protection et empêche Cangrande d'aller jusqu'au bout de ses projets d'annexion.. Elle contrarie aussi ses visées sur Padoue, quand Henri de Goritz se porte au secours de la ville qui, en contrepartie, accepte de le reconnaître comme vicaire impérial..
Sous Louis de Bavière thumb|upright=0.8|alt=Louis IV|Louis IV, fresque sur la façade de l'hôtel de ville de Murnau am Staffelsee, Bavière, Allemagne. thumb|upright=0.8|alt=Sceau d'une bulle pontificale du pape Jean XXII|Sceau d'une bulle pontificale du pape Jean XXII. Le , Louis de Bavière a enfin raison de son rival Frédéric à la bataille de Mühldorf. Comme la plupart des gibelins, Cangrande rejoint le camp du vainqueur, non sans que le pape, qui n'a pas renoncé à ses prétentions sur l'empereur, ait tenté d'attirer à lui le seigneur de Vérone, en levant l'excommunication prononcée en 1318, tentative renouvelée en vain en ..
C'est le moment choisi par les gibelins du nord de l'Italie pour inviter Louis de Bavière à venir se faire couronner dans la péninsule. L'empereur, venant d'Innsbrück arrive à Trente en . Cangrande, qui lui rend immédiatement visite, exige le vicariat sur Padoue, que Frédéric lui refuse. Après avoir menacé de rejoindre le parti guelfe, Cangrande obtient la confirmation du vicariat impérial sur sept cités : Vérone, Vicence, Feltre, Belluno, Monselice, Bassano et Conegliano. Le , quand Louis reçoit à Milan la couronne des rois lombardsDes mains d'un évêque excommunié., Cangrande est au premier rang des grands seigneurs qui assistent à la cérémonie, faisant étalage de sa puissance et de ses richesses au point d'indisposer ses hôtes, les Visconti..
thumb|upright=0.8|alt=Louis de Bavière couronné empereur|Louis de Bavière couronné empereur à Rome, dans un tableau de 1876. En , Rome ouvre ses portes à Louis, mais le légat du pape ayant ordonné au clergé de quitter la ville, il doit se contenter d'être couronné empereur par un membre de la noblesse romaine. Jean XXII déclare sa déchéance le . En retour, le , Louis déclare Jean XXII déchu pour hérésie, et désigne comme antipape un franciscain, qu'il fait acclamer par les Romains et couronner à Saint-Pierre, le suivant, sous le nom de Nicolas V. Le , Louis quitte Rome sous les huées, et s'établit à Pise. Apprenant que les Visconti, dont il a fait emprisonner les trois chefs lors de son séjour à Milan, se rapprochent du parti papal, et redoutant de se voir couper la route du retour vers la Bavière, l'empereur quitte précipitamment Pise pour organiser le siège de Milan. En , il convoque les rares soutiens qui lui restent à Marcaria (province de Mantoue). Trois jours plus tard, après une entrevue secrète, l'empereur annonce qu'il a nommé Cangrande vicaire impérial à Mantoue. Il semble que Cangrande, déçu par le peu de docilité des Gonzague qu'il vient d'y installer, ait cherché le vicariat comme une garantie. Appelé en urgence à se saisir de Trévise, il suspend ses projets concernant Mantoue, et quitte Marcaria et l'empereur, sans savoir qu'il n'a plus que quelques semaines à vivre..
Alliances gibelines et inimitiés guelfes Les conflits qui déchirent les cités-états du nord de l'Italie et les jettent les unes contre les autres sont sous-tendus, pendant le règne de Cangrande I, par les anciennes inimitiés entre familles guelfes, qui prennent le parti du pape, et les familles gibelines, qui tiennent pour l'Empire. L'apparition de l'empereur Henri VII sur la scène italienne, les luttes qui entourent sa succession et l'attitude du pape qui prétend s'élever au-dessus de l'institution impériale ravivent les tensions entre guelfes et gibelins et servent de couvert à toute une série de règlements de comptes et à la poursuite d'intérêts particuliers. Cangrande sait jouer de ces tensions et en tirer le meilleur parti dans sa reconquête, au profit de Vérone et des Della Scala, des territoires de l'antique Marche de Vérone.
Entre 1305 et 1310, Alboino a renoué avec la politique antiguelfe des premiers Scaliger, et plus particulièrement contre les représentants et les alliés de la maison d'Este. En , Vérone s'est associée à la ligueLa formalisation d'une ligue est fondamentale à une époque où la relation normale entre les parties prenantes est « l'hostilité passive ». À défaut d'accord formel, les cités se considèrent mutuellement comme des agresseurs potentiels. formée par Mantoue et Brescia pour déposséder Azzo VIII d'Este de Reggio et de Modène et le chasser de son fief de Ferrare. En novembre, au terme d'un travail diplomatique auquel Vérone a participé activement, Parme les a rejoints. En , Bologne et les Ferrarais exilés se joignent à la ligue, ainsi que Francesco, le frère d'Azzo, que celui-ci a écarté du pouvoir.