thumb|L'industriel Émile-Justin Menier, caricature par Henri Demare, 1875.

La bourgeoisie est une notion historique et sociologique. Le terme désignait à l'origine les habitants des mais en vient, à partir du , et notamment du marxisme, à désigner une classe sociale nantie. Ainsi : En histoire : originellement et de façon générale, il s'agit de la qualité de , c'est-à-dire les gens de la ville (notamment marchands et artisans) par opposition à ceux de la campagne ; en ce sens, la bourgeoisie commence à se développer en Europe dès le et en particulier pendant la Renaissance du ; du Moyen Âge à la fin de l'Ancien Régime, groupe social appartenant au Tiers état, jouissant du privilège du profit contrairement à la noblesse, assurant son aisance financière en occupant des offices moyens ou supérieurs de magistrature (bourgeoisie administrative ou bourgeoisie de robe), des offices de finance (bourgeoisie financière), des activités de commerce (bourgeoisie marchande) ou exploitant un patrimoine foncier immobilier ou industriel (bourgeoisie propriétaire)... Il s'agit aussi d'un statut juridique limité au cadre local accordé par une ville à ses habitants qui combine des droits et des devoirs (ce qu'en allemand on nomme et ) ; En sociologie : dans le marxisme, la bourgeoisie désigne la classe sociale capitaliste moderne possédant les moyens de production et employant le salariat grâce auquel elle tire une plus-value. Pour les marxistes, cette classe sociale remplace l'aristocratie comme classe dominante dans le cadre de la mutation du féodalisme en capitalisme. de manière plus générale, il s'agit d'une classe sociale définie sociologiquement, en particulier à l'époque contemporaine, désignant les personnes ayant un certain capital social, culturel et financier et appartenant aux couches supérieures et intermédiaires d'une société : haute (élites entrepreneuriales et administratives), moyenne et petite bourgeoisie. Elle se distingue des classes populaires au capital financier moindre.

Étymologie Dérivé de « bourgeois » (habitant du bourg), le vocable « bourgeoisie » est attesté dès 1538 avec le sens d'« ensemble des habitants du bourg » et en 937 sous la forme « bourgesie », correspondant au latin burgensia, au sens juridique de citoyen ayant le droit de cité. En Suisse, il désigne le droit de cité ou de citoyenneté dans une commune(Robert, Dictionnaire historique de la langue française). En italien borghesia, de même que borghese, est emprunté au français « bourgeoisie »(Zangarelli, Dictionnaire de la langue italienne, Zanichelli éd.).

La « bourgeoisie », dans son sens premier, est donc intimement liée à l'existence des villes reconnues comme telles par leurs chartes urbaines ; il n'y avait donc pas de bourgeoisie « hors les murs de la cité » au-delà desquels les habitants étaient des « manants » soumis aux juridictions et aux corvées seigneuriales (à l'exception de la « bourgeoisie foraine » habitant hors du territoire urbain, mais y ayant conservé ses droits).

Histoire

En Europe vignette|Peinture de Quentin Metsys, Le Prêteur et sa femme (1514). vignette|Illustration de Narziss Renner issue du Livre des costumes (1517).

Les origines : la bourgeoisie urbaine médiévale

C'est au qu'apparaît la bourgeoisie. À l'origine, le terme de bourgeois désigne l'habitant du bourg, et c'est donc le développement des villes en Europe qui a permis le développement de la bourgeoisie.

Or, les villes européennes présentent au Moyen Âge nombre de caractéristiques remarquables. Après l'effondrement de l'Empire romain, et en même temps que lui, de la structure urbaine sur laquelle il s'appuyait, une renaissance urbaine se dessine à partir du .

Des milliers de villes naissent alors, mais sont bien souvent organisées selon un modèle encore campagnard, n'étant guère qu'un « regroupement rural », incluant dans leurs murs champs et jardins. Seules certaines d'entre elles vont réellement s'urbaniser, en mettant en place une nouvelle structure sociale ; elles jouent un rôle moteur évident, en Italie du nord, entre Loire et Rhin, et sur les côtes méditerranéennes ; elles voient se développer des corps de métiers, des marchands, une industrie, un commerce lointain qui leur permet de drainer des ressources, des banques. Déjà se développe une forme de bourgeoisie, et même, de proto-capitalisme.

Autour de ces villes privilégiées, l'État territorial s'affaiblit : si celui-ci renaît en France, en Angleterre, en Espagne, en revanche, en Italie, dans les Flandres et en Allemagne, les villes sont bientôt parfois suffisamment fortes pour se constituer en univers autonomes et s'affranchir de l'espace politique ancien, acquérant ou extorquant des privilèges, se constituant ainsi un véritable rempart juridique.

Ces villes, désormais sans entraves, innovent dans tous les domaines : sur le plan financier, avec les emprunts publics (le ponte Vecchio de Florence) et la lettre de change, la création des premières sociétés commerciales, sur le plan industriel, sur le plan commercial où les échanges lointains se développent. Les villes deviennent « des petites patries de bourgeois », à Florence, à Venise, ou à Nüremberg. Une mentalité nouvelle se met en place, qui est le tout premier capitalisme d'Occident : à la différence du noble qui augmente les impôts seigneuriaux pour ajuster ses revenus à ses dépenses, le marchand calcule ses dépenses selon ses revenus, et cherche à n'investir qu'à bon escient, en identifiant et en limitant les risques.

La concentration des richesses L’endogamie désigne la pratique du mariage souvent arrangé ou forcé par des pressions familiales, au sein d’un même groupe social, économique ou ethnique, et se distingue de la consanguinité, qui concerne les unions entre individus apparentés ou ayant un ancêtre commun. Dans les sociétés européennes du Moyen Âge à l’Ancien Régime, ces deux phénomènes se croisent fréquemment dans les stratégies matrimoniales, notamment là où le patrimoine, les titres et les privilèges doivent être transmis. Dans ce contexte, l’inceste au sens juridique et religieux doit être distingué des mariages consanguins, qui relèvent d’une stratégie de conservation du capital familial. Jusqu’au XVIIe siècle, l’inceste demeure un crime religieux sévèrement puni, défini comme une transgression par certains textes bibliques. La répression porte autant sur les liens du sang que sur les alliances par mariage au sein d’une même famille proche, dans une logique visant à garantir l’odre voulu par l’Église catholique. Ce cadre normatif coexiste pourtant avec des pratiques endogames et parfois consanguines ou incestueuses, tolérées dans les hautes couches sociales, comme la royauté ou la noblesse.

Avec la baisse de l’influence religieuse entre 1750 et 1840, l’inceste est progressivement requalifié comme crime moral, centré sur la protection de l’institution familiale plutôt que sur l’obéissance stricte à la loi divine. Cette évolution du discours accompagne la montée de la bourgeoisie, qui adopte elle aussi des stratégies d’alliance fondées sur le renforcement des réseaux familiaux. Au XIXe siècle, les mariages consanguins deviennent plus fréquents dans cette classe, suivant un modèle déjà installé dans la noblesse. La parenté entre conjoints, facilite la concentration des ressources et le maintien des intérêts économiques.

Dans la noblesse européenne, la logique endogame prend une forme structurée et durable. Le maintien des alliances est visible dans la stabilité des mariages homogames en Angleterre, dont la proportion demeure élevée du XVIe au XXe siècle, entre 61,8 et 69,9 %. En Allemagne, l’évolution est plus progressive, les mariages entre nobles portant le même rang se renforcent jusqu’au XVIe siècle, atteignant 50% de mariages homogames, puis diminue progressivement à environ 12% au XIXe ; en lien avec l’adoption tardive de la primogéniture (l’héritage est transmis au premier enfant, ou plus généralement au premier enfant mâle). Là où l’héritage égalitaire des fils fragmentait auparavant les biens, les familles contournent progressivement le droit local par des lois de maison, et intègrent leur propres règles successorales, ce qui concentre les patrimoines, permet que les biens circulent dans un cercle restreint et renforce les structures de pouvoir.

Entre 1840 et 1940, en Europe, la perception de l’inceste se transforme sous l’influence de la médecine et de la science, devenant essentiellement un crime de violence associé à l’abus et à l’exploitation, notamment des mineurs. Le débat social s’éloigne des unions entre cousins de la bourgeoisie, alors que les théories eugénistes désignent les classes populaires comme vecteurs d’une supposée dégénérescence associée aux mariages consanguins. Mais de nos jours, les pratiques endogames continuent d’assurer la reproduction sociale des élites. Ces dynamiques historiques donnent un éclairage aux formes contemporaines de concentration des richesses, aujourd’hui encore, l’accumulation patrimoniale au sein de groupes fermés perpétue la reproduction des castes économiques, dans un contexte où l’influence des très grandes fortunes sur l’ordre social et politique s’intensifie.

En France Ancien Régime En France, sous l'Ancien Régime, être bourgeois d'une ville permettait de bénéficier du statut juridique de la ville qui octroyait des droits et imposait des devoirsYves Junot, "c'est+se+prévaloir+d'un+statut+juridique+défini+parla+ville,+qui+combine+droits+et+devoirs+et+qui+marque+l'appartenance+de+l'individu+à+une+communauté"&hl=fr Les bourgeois de Valenciennes: Anatomie d'une élite dans la ville (1500-1630), Presses univ. Septentrion, 2009, p. 33., c'est-à-dire la citoyenneté locale (droit de voter et d'être élu à des emplois publics, obligations fiscales et de services gratuits dans la milice, la collecte des impôts, les jurys).

Selon Félix Colmet Daâge, à partir du , aucun statut juridique particulier ne fut plus attaché au titre de bourgeois, sauf s'il s'agissait d'artisans, de fabricants ou de marchands astreints au respect des règlements corporatifs de leur professionFélix Colmet Daâge, La classe bourgeoise, Nouvelles Éditions Latines, 1959, p. 19.. Toutefois, le statut de bonne ville ou les privilèges royaux accordés à certaines villes donnaient à leurs bourgeois des privilèges fiscaux et militaires, le droit de s'administrer, de se défendre, la haute justice, voir l'anoblissement pour leurs échevins, consuls ou capitouls. Ces privilèges sont la continuation des chartes de franchise et de liberté médiévales.

vignette|Frontispice du Bourgeois gentilhomme (1682), de Molière, œuvre qui témoigne de l'entrée en politique des bourgeois, qui tentent d'imiter, et de se substituer, aux nobles.

La monarchie accordait et renouvelait les privilèges accordés aux bourgeois des différentes villes par des lettres patentesClaude Gauvard, Jean-Louis Robert, Être parisien, Publications de la Sorbonne, 2005, p. 70.. Le statut de « Bourgeois de Paris » donne les mêmes exonérations fiscales que la noblesseLaurence Croq, Les bourgeois de Paris au : identification d'une catégorie sociale polymorphe, Presses universitaires du Septentrion, 1999, p. 300.Être parisien: actes du colloque organisé par l’École doctorale d'histoire, université Paris I Panthéon-Sorbonne et la Fédération des Sociétés historiques et archéologiques de Paris-Île-de-France, 26-28 septembre 2002, Publications de la Sorbonne, 2005, p. 70..