Étienne Marcel, né entre 1302 et 1310 et mort à Paris le , est prévôt des marchands de Paris sous le règne de Jean II le Bon. Personnalité issue du grand patriciat urbain proche du pouvoir, il s'est illustré par la défense des petits artisans et compagnons qui forment le gros des classes dynamiques de l'économie citadine, et prend la tête d'un mouvement réformateur qui cherche à instaurer une monarchie française contrôléeLes états généraux contrôlent la levée des impôts et leur utilisation et désignent le conseil du roi. en 1357, en affrontant le pouvoir royal exercé par le dauphin Charles, futur roi Charles V.

En tant que délégué du tiers état, il joue un rôle de premier plan au cours des états généraux successifs de 1355, 1356 et 1357 (qui devaient régler le paiement de la rançon du roi Jean).

Le conflit avec le roi devient une guerre civile ouverte, qui va tourner en faveur de ce dernier. Étienne Marcel est assassiné par les bourgeois parisiens qui lui reprochent d'être allé trop loin dans l'opposition à la monarchie et l'accusent d'avoir voulu livrer la ville aux Anglais.

Contexte : la crise de la société féodale Aux , le système féodal est en crise car la noblesse et le clergé ne tiennent plus le rôle qui leur était initialement imparti dans une société à trois ordres. Les mutations économiques et culturelles font émerger au sein du tiers-état une bourgeoisie puissante, qui prend une place incontournable à tous les niveaux de la société.

Parallèlement, la hausse de la pression fiscale suscite des contestations croissantes de la part de la bourgeoisie, encouragées par l’exemple des cités flamandes, italiennes ou hanséatiques et l'affaiblissement du pouvoir royal dû à la crise de légitimité de la dynastie des Valois.

Montée en puissance de la bourgeoisie Depuis la renaissance de l’an mil où elle a fini de se structurer, la société médiévale a considérablement évolué. L’Europe a connu d'importants progrès techniques et artistiques, tandis que la population connaissait une forte croissance. Les villes se sont développées et connectées, favorisant l'apparition de nouvelles classes sociales qui tirent leurs revenus de l’artisanat et du commerce. Or le système féodal et religieux à trois ordres, instauré depuis le mouvement de la paix de Dieu, n'est adapté qu'à une société agricole et décentralisée : la noblesse protège les terres et rend la justice ; les religieux sont les guides spirituels de la communauté mais s’occupent aussi des œuvres sociales et contribuent à maintenir et à développer la culture ; les paysans assurent la fonction productrice.

thumb|left|Grande Charte, copie de 1225.

À partir de la fin du , l’équilibre entre les trois ordres se rompt. Le développement des villes a nécessité la création d’un État centralisé rendant la justice, unifiant la monnaie et protégeant le pays des attaques éventuelles de royaumes capables de lever des armées importantes. Cet État a donc besoin de ressources importantes, d’autant que son autorité est fondée sur la redistribution de richesses vers ses vassaux. Le grand patriciat commerçant, qui possède des ressources financières très abondantes qu’il est en outre prêt à prêter aux princes et aux ecclésiastiques, devient donc un acteur incontournable.

Ne disposant pas d’une administration d'une taille suffisante et voulant limiter la puissance des grands féodaux, les rois capétiens délèguent aux bourgeois de plus en plus de pouvoirs politiques, fiscaux et judiciaires, créant de véritables zones franches aux grands carrefours commerciaux. La croissance des besoins juridiques a aussi rendu impossible leur gestion par les seuls rois et la grande noblesse, qui ont alors délégué une partie de leurs pouvoirs judiciaires à des parlements et autres cours de justice. À l’époque, les souverains ont pris l’habitude de faire prélever les taxes par le truchement de riches particuliers qui leur cèdent le montant souhaité et se remboursent le prix de la collecte en gardant une partie des impôts pour leur compte, ce qui leur assure de confortables bénéfices.

En 1302, Philippe le Bel instaure les états généraux, une assemblée réunissant les trois ordres (les états) de la société : la noblesse, le clergé et le tiers état. L'objectif est de rendre plus légitime la levée de nouveaux impôts en la faisant approuver par cette assemblée, y compris des impôts sur les terres d’Église, et de rassembler autour de la monarchie contre le pape qui rejette ces nouveaux impôts jugés inacceptables et veut assurer la primauté du spirituel sur le temporel (en 1302, la bulle pontificale Unam Sanctam de Boniface suggère l’instauration d’une théocratie).

Parallèlement, pour les besoins du commerce puis pour sa propre ascension sociale, la noblesse urbaine a pris en charge une partie de la culture en créant des écoles laïques et en finançant un mécénat culturel. De la même manière, elle finance nombres d’œuvres socialesMarie-Thérèse Lorcin, Des Restos du cœur avant la lettre Historia thématique : Un Moyen Âge inattendu pages 48 à 51. La plupart des innovations techniques sont alors le fait de laïcs, ingénieurs, architectes (tels Villard de Honnecourt)Jean Gimpel, La révolution industrielle du Moyen Âge, Éditions seuil 1975 ., d'artisans (tels Jacopo Dondi et son fils Giovanni concepteurs de l’horloge à échappementJean Gimpel, La révolution industrielle du Moyen Âge, Éditions seuil, 1975, .) etc. Le clergé partage dans les faits de plus en plus une partie de son rôle culturel ou social dans les espaces urbains.

Pour obtenir le rôle politique à la mesure de leur poids de plus en plus important dans la société, de nombreux bourgeois tentent d’être anoblis. C’est la voie que choisit par exemple Robert de Lorris qui, devenu proche conseiller de Jean le Bon, use de son soutien ou d’alliances matrimoniales judicieuses pour promouvoir ses proches. La haute bourgeoisie adopte d'ailleurs des comportements qui rappellent ceux de la noblesse : la prévôté, par exemple, organise en 1330 un tournoi où les bourgeois combattent comme des chevaliers. Ceux qui, comme Étienne Marcel, n’appartiennent pas au cercle très restreint du pouvoir sous Jean le Bon et dont la promotion sociale est bloquée, deviennent en revanche les plus fervents partisans d’une réforme politique qui doit aboutir à un rôle plus important des états dans les affaires du royaume.

Crise(s) de la féodalité : pénurie agricole, pression fiscale et début de la Guerre de Cent ans Alors que, sous l’effet des progrès des techniques agraires et des défrichements, la population croît en Occident depuis le , les capacités de productions agricoles ne sont plus suffisantes dans certaines zones d’Europe dès la fin du . Par le jeu des partages successoraux, la surface des parcelles se réduit : elles n’ont plus en 1310 que le tiers de leur superficie moyenne de 1240.

Certaines régions comme le comté de Flandre, dont la population croît au-delà des capacités du moment, tentent ainsi d'une part de gagner des terres cultivables sur la mer, d'autre part s'orientent franchement vers une économie de commerce afin d’importer les denrées agricoles manquantes. En Angleterre, dès 1279, 46 % des paysans ne disposent que d’une superficie cultivable inférieure à 5 hectares. Or, pour nourrir une famille de 5 personnes, il faut à l'époque de 4 à 5 hectares. La population rurale s’appauvrit, le prix des produits agricoles baisse et les revenus fiscaux de la noblesse diminuent, tandis que la pression fiscale augmente de son côté, suscitant un mécontentement croissant de la population rurale. Beaucoup de paysans partent donc en ville pour tenter leur chance comme saisonniers pour des salaires très faibles, engendrant aussi des tensions sociales en milieu urbain. Le refroidissement climatiqueLes constatations décrites, par exemple, dans Scott A. Mandia, , sont corroborées par des médiévistes ayant analysé les chroniques de l’époque tels Philippe Contamine, La Guerre de Cent Ans, Que Sais-Je , PUF 2002 ; mais pour d’autres auteurs le refroidissement climatique survient plus tard et d’autres modèrent l’impact que les changements climatiques en question ont eu sur l’économie : Emmanuel Le Roy Ladurie Histoire humaine et comparée du climat, Fayard 2006. et l’évolution de l’économie vers la spécialisation de la production et le commerce provoquent de mauvaises récoltes qui se traduisent en famines (qui avaient disparu depuis le ) dans le nord de l’Europe en 1314, 1315 et 1316 : Ypres perd 10 % de sa population et Bruges 5 % en 1316.

La noblesse doit compenser la diminution de ses revenus fonciers et trouve dans la guerre un excellent moyen, via les rançons perçues après capture d’un adversaire, le pillage et l’augmentation exceptionnelle des impôts. C’est pourquoi la noblesse pousse à la guerre et particulièrement la noblesse anglaise dont les revenus fonciers sont les plus touchés. En France, le roi Philippe a besoin de renflouer les caisses de l’État et une guerre permettrait de lever des impôts exceptionnels.

L’essor du commerce a rendu certaines régions économiquement dépendantes de l’un ou de l’autre royaume. À cette époque le transport de fret se fait essentiellement par voie maritime ou fluviale. La Champagne et la Bourgogne alimentent Paris via la Seine et ses affluents ; elles sont de ce fait plutôt pro-françaises. La Normandie est partagée car elle est le point d’union entre ce bassin économique et la Manche qui devient une zone d’échanges de plus en plus intenses grâce aux progrès des techniques maritimes (le contournement de la péninsule ibérique par les navires italiens se développe). L’Aquitaine qui exporte son vin en Angleterre, la Bretagne qui exporte son sel, et le comté de Flandre qui importent la laine britannique ont intérêt à rester dans la sphère d’influence anglaisePhilippe Richardot, Stratis.org Y a-t-il une pensée navale dans l’occident médiéval ?..

Les marchands flamands, pour échapper à la pression fiscale française, se révoltent donc régulièrement contre le roi de France ; d’où les batailles successives de Courtrai en 1302 (où les bourgeois flamands montrent que les villes peuvent battre militairement l’ost royal), de Mons-en-Pévèle en 1304 et de Cassel en 1328 (où Philippe mate les rebelles flamands). Les Flamands apportent leur soutien au roi d’Angleterre et reconnaissent en 1340 Édouard comme le roi de France légitime. Les deux États sont donc en compétition frontale et les intrigues des deux rois pour faire passer la Guyenne, la Bretagne et le comté de Flandre sous leur influence conduisent rapidement à la guerre entre les deux ÉtatsGeorges Bordonove, La guerre de 600 ans, Laffont, 1971, p. 135. Elle durera 116 ans.

Crise de légitimité des Valois

Philippe est monté sur le trône de France au détriment d'Édouard qui le revendique aussi en tant que petit-fils de Philippe le Bel par sa mère, qu'au prix d'une série d'artifices légaux.

Parallèlement, Charles de Navarre peut aussi prétendre au trône du royaume de France, sa mère Jeanne, fille de Louis le Hutin, ayant été écartée lors de la crise dynastique de 1316-1328 pour éviter qu’un étranger puisse par mariage régner sur le paysG. Duby, Histoire de la France, Larousse, 1977, .. Les manœuvres du roi de Navarre pour jouer de la rivalité franco-anglaise et l’ascendant qu’il prend sur le duc de Normandie conduisent Jean le Bon à intervenir brutalement : le 5 avril 1356 à Rouen, le roi se saisit du Navarrais et le fait jeter en prisonG. Duby, Histoire de la France, Larousse, 1977, ..