est une chanson des Beatles, essentiellement écrite par Paul McCartney et créditée comme d'usage à Lennon/McCartney. Elle paraît le au Royaume-Uni, et trois jours plus tard aux États-Unis, en deux formats : en tant que deuxième titre de l'album , ainsi qu'en single avec , du même album. Les deux titres, en « double face A », atteignent la première place du hit-parade britannique.
Dans l'esprit des autres chansons de , témoigne d'une nouvelle direction prise par le groupe, qui s'éloigne encore des codes de la musique pop avec une instrumentation exclusivement classique : les Beatles eux-mêmes ne jouent pas du moindre instrument, se contentant d'assurer les chœurs, et le producteur George Martin apporte à la chanson une contribution essentielle, en écrivant la partition pour le double quatuor à cordes qui accompagne la voix de Paul McCartney.
Historique Composition vignette|gauche|upright|Tombe au nom d'Eleanor Rigby, à Woolton, Liverpool. Paul McCartney vit chez sa petite amie Jane Asher au moment où l'inspiration de la chanson lui vient. Il est au piano lorsqu'il trouve la mélodie et la première mesure, qu'il obtient Dans l'ordre des choses, McCartney décide de suivre des cours particuliers pour apprendre à écrire la musique, mais ça ne fonctionne pas et il abandonne, non sans avoir montré la chanson à son professeur, plutôt indifférent.
Au départ, McCartney n'imagine qu'un seul vers, mais qui donne déjà une partie de sa couleur à la chanson : c'est l'histoire d'une jeune fille, Daisy Hawkins, qui nettoie l'église après les mariages. Il décide ensuite de la vieillir, car il est plus probable que ce genre de personnes soit âgée. McCartney en possède d'ailleurs une certaine expérience : dans son enfance, en tant que boy-scout, il rendait souvent visite aux pensionnaires des maisons de retraite comme bénévole. Il poursuit ensuite sa réflexion et oriente le sens du texte vers l'isolement, en faisant de Daisy Hawkins une vieille fille, seule et triste.
À ce stade de l'écriture, Paul McCartney ne trouve rien d'autre et y réfléchit de temps en temps. Il n'est notamment pas satisfait du nom Daisy Hawkins, qu'il ne trouve pas assez réaliste. Il fait plusieurs essais, car le chanteur Donovan rapporte qu'un jour où il la lui a chantée, ce n'était pas « Daisy Hawkins » mais « Ola Na Tungee ». McCartney finit par se décider pour « Eleanor », prénom qu'il apprécie et qu'il emprunte à Eleanor Bron, actrice qui partageait l'affiche avec les Beatles, dans le film Help!The Beatles Anthology, , pp. 208-209. McCartney complète ensuite le nom avec le patronyme « Rigby », qu'il trouve à Bristol, sur la façade du King Street. « », un négociant en vin :
Paul McCartney a toujours précisé qu'Eleanor Rigby était un personnage fictif, issu de son imagination ; il affirme ainsi se souvenir être parti du prénom Eleanor et avoir cherché un nom qui sonnerait bien. Toutefois, le musicien n'exclut pas la possibilité d'avoir été inspiré, inconsciemment, par une influence extérieure.
Ainsi, dans les années 1980, une tombe au nom d’Eleanor Rigby est découverte dans le cimetière de l'église Saint-Pierre à , dans la banlieue de Liverpool, à quelques pas du lieu de la première rencontre entre Paul McCartney et John Lennon, en 1957. Cette Eleanor est née en 1895 et s'est installée à Liverpool, probablement dans la banlieue de Woolton, où elle a épousé un homme nommé Thomas Woods. Elle est morte le , de cause inconnue, à l’âge de The SJS Files - Photograph of Liverpool.
De plus, en 2008, lors d'une vente aux enchères pour une œuvre caritative, est proposé un bulletin de salaire daté de 1911 et portant la signature d'une certaine Eleanor Rigby. L'organisatrice de la vente, Annie Mawson, déclare avoir reçu ce document directement de Paul McCartney, ayant sollicité celui-ci pour son association d'aide aux enfants handicapés. Le bulletin s'est finalement vendu à hauteur de le . Un peu plus tôt, Paul McCartney avait déclaré :
Pour compléter les paroles de la chanson, les Beatles au complet se retrouvent dans la maison de John Lennon, accompagnés par Pete Shotton, un ami d'enfance. Toutes les personnes réunies dans la pièce y apportent leur contribution.
De plus, bien que dans la chanson se trouve un personnage nommé « Father McKenzie », Paul McCartney l’avait d’abord nommé « Father McCartney ». Lorsqu’il montra sa chanson à John Lennon, McCartney lui dit qu’il voulait changer le nom du personnage et ne pas lui donner son propre nom car il trouvait cela bizarre. Lennon, en revanche, lui dit que le nom convenait très bien mais McCartney ne voulait pas l’écouter. En conséquence, ils prirent l’annuaire et défilèrent pour voir un nom en « Mc… » et trouvèrent « McKenzie » après « McCartney »..
Orchestration de George Martin vignette|droite|L'orchestration de cordes caractéristique de la chanson a été composée par le producteur des Beatles George Martin (troisième à droite). Lorsque Paul McCartney présente sa chanson au producteur George Martin, à la guitare acoustique, ils conviennent que son morceau doit être accompagné d'un double quatuor à cordes (quatre violons, deux altos et deux violoncelles). Selon Geoff Emerick, ingénieur du son chez EMI, McCartney n'adhère pas tout de suite à cette idée, craignant un aspect trop sirupeux, mais Martin finit par le convaincre que c'est la solution la plus adaptée. McCartney demande simplement que les cordes soient « percussives ». Le processus créatif débouche sur un fait quasiment unique dans la carrière des Beatles : aucun d'entre eux ne joue d'un quelconque instrument sur Eleanor Rigby. Une situation similaire se produit dès 1965 avec Yesterday, lui aussi dominé par un quatuor à cordes. Toutefois, Paul McCartney jouait de la guitare acoustique sur ce titre (sans les autres Beatles).
Pour écrire un des arrangements dont il reste le plus fier, George Martin s'inspire du compositeur de musique pour films Bernard Herrmann (connu pour avoir été le compositeur attitré des films d'Alfred Hitchcock), . Cet arrangement signé par le producteur des Beatles apparaîtra seul sur l'album Anthology 2 publié en 1995.
Comme il l'explique plus tard, Eleanor Rigby et son instrumentation classique représentent alors une sorte d'échappatoire pour Paul McCartney, qui envisage, pour son avenir, de délaisser la musique pop et de se tourner vers des compositions plus sérieuses :
Enregistrement La section de cordes est d'abord enregistrée le dans le studio d’Abbey Road, et la situation est pour le moins inhabituelle, les rôles étant inversés : Paul McCartney et John Lennon sont dans la salle de contrôle devant la table de mixage, tandis que leur producteur-arrangeur, George Martin, est posté en contrebas, dans celle d'enregistrement, en compagnie des musiciens qu'il va diriger pour interpréter sa partition. Le double quatuor est composé de Tony Gilbert, Sidney Sax, Jurgen Hess, John Sharpe au violon ; John Underwood et Stephen Shingles au violon alto ; et Dereck Simpson et Stephen Lansberry au violoncelle. Paul McCartney a la même exigence que pour Yesterday, enregistrée un an plus tôt, à savoir : . Charge, par ailleurs, pour Geoff Emerick, d'obtenir le son « percussif » demandé par l'auteur.
Alors que les cordes sont traditionnellement enregistrées avec un ou deux micros placés en hauteur , le jeune Emerick a une autre idée. Il décide de sonoriser chacun des huit instruments en plaçant les micros tout près des cordes. . L'un d'eux m'a lâché : . À l'évidence, les musiciens classiques craignent pour leur confort de jeu et pour ce que sera, du fait de cette innovation, le rendu de leur prestation.
Après une prise, Emerick rapproche encore les micros, à quelques centimètres. Le comique de la situation réside dans le fait que les interprètes reculent discrètement leur chaise entre chaque prise, jusqu'à ce que George Martin, s'apercevant de leur petit manège, leur demande fermement de ne plus bouger. , raconte Emerick. Les violons et violoncelles sont enregistrés sur les quatre pistes disponibles (deux par piste), puis on procède au reduction mixdown pour libérer de la place, afin que McCartney puisse poser sa voix sur la prise 15.
Le , Paul McCartney enregistre sa partie de chant doublée, tandis que John Lennon et George Harrison se chargent des chœurs (). La chanson est ainsi terminée en deux jours. Reste encore un overdub de voix, réalisé par McCartney le , quatre ans jour pour jour après la première audition du groupe chez EMI.
Parution Eleanor Rigby est la deuxième chanson de l’album Revolver, paru le au Royaume-Uni. Elle est éditée le même jour sous la forme d’un single « double face A », avec Yellow Submarine. Ce single sort aux États-Unis le . Il devient le onzième single consécutif des Beatles au hit-parade britannique, le , pour quatre semaines No. 1 UK Hit Singles of 1966. Par contre, la chanson ne dépassera pas la onzième place dans les charts américains.
Analyse thumb|upright|Représentation d'Eleanor Rigby, à Liverpool, sculptée par Tommy Steele. Le texte de la chanson évoque un pessimisme et une morbidité atypiques de Paul McCartney, habitué à écrire des chansons optimistes. Il y évoque la solitude et la tristesse, dépeignant des scènes moroses et sinistres autour d'Eleanor Rigby. Durant le processus d'écriture, un autre personnage a fait son apparition dans l'histoire, le Père McCartney (Father McCartney), un prêtre. Son nom est choisi parce qu'il s'adapte bien à la musique, et John Lennon trouve l'idée bonne. Toutefois, pour éviter toute confusion avec le vrai père de Paul McCartney, Pete Shotton suggère d'utiliser un autre nom. Le Père McCartney est ainsi rebaptisé Père McKenzie, autre patronyme écossais dont la consonance est la plus voisine possible de McCartney [que les anglophones prononcent « cartnie » et non « cartnê »], même si Lennon aurait préféré conserver le premier.
Après une double invite à , la chanson commence par un couplet présentant Eleanor Rigby, une vieille dame qui ramasse le riz dans l’église après les mariages. Elle , mais personne ne vient. Le refrain s'interroge sur la provenance des personnes seules. Puis le Père McKenzie est présenté au second couplet. Il , raccommode ses chaussettes la nuit, quand il est seul, ça lui est finalement égal. Paul McCartney explique que ce vers fut débattu quant au nom du personnage : La partie sur les chaussettes fut proposée par Ringo Starr.
Le dernier couplet réunit les deux personnages, autre suggestion de Pete Shotton. Si John Lennon a repoussé cette idée, Paul McCartney l'a choisie dans la version finale de la chanson. Ce couplet annonce la mort d'Eleanor Rigby, enterrée par le Père McKenzie. Alors qu’il époussette ses mains et s’en va, McCartney a une ultime note pessimiste : () Paroles d'Eleanor Rigby. Consulté le 22/10/2009.
En 1972, Lennon a revendiqué la paternité du texte, déclarant en interview avoir été à l'origine de 70 % des paroles. Pete Shotton, un de ses plus proches amis, contredit cette affirmation, se souvenant que . On peut attribuer cette « erreur » de Lennon au fait qu'à l'époque de sa déclaration (au début des années 1970), sa brouille avec Paul McCartney atteignait des sommets. Ainsi déclare-t-il simplement en 1980, à propos de la chanson :