vignette|Modus vivendi, caricature de Wilhelm Scholz dans le Kladderadatsch, -15 du 18 mars 1878 : le pape et le chancelier veulent tous deux se faire « baiser le pied » () en signe de soumission par l’autre. Pontife : Chancelier Bismarck :
Le Kulturkampf , ou « combat pour la civilisation », est une politique religieuse menée par le chancelier de l'Empire allemand, Otto von Bismarck, destinée à rompre les liens entre Rome et l’Église catholique d'Allemagne et à placer celle-ci ― perçue comme une menace à l'unité nationale ― sous la tutelle de l'État. Entamée en et conduite jusqu'en , elle est définitivement abandonnée en .
Dès 1871, Otto von Bismarck et son ministre des cultes, Adalbert Falk, adoptent une série de textes dirigés contre les catholiques afin de leur faire accepter le primat du temporel sur le spirituel. Des moyens législatifs sans précédent sont employés pour lutter contre l'Église catholique afin de la soumettre au contrôle de l'État : interdiction aux prêtres de parler politique lors des prêches, interdiction des établissements jésuites, affectation administrative des ecclésiastiques, expulsion de tous les ordres religieux catholiques, confiscation de leurs biens, fermeture des écoles et couvents, introduction du mariage civil. Des prêtres réfractaires sont déchus de leur nationalité, emprisonnés ou condamnés à des amendes. Ces méthodes brutales finissent par déplaire même aux alliés de Bismarck que sont les libéraux et les protestants.
Les mesures dirigées contre l’Église et les prêtres contribuent également à souder les catholiques entre eux. Les catholiques lorrains, alsaciens et polonais qui cherchent à s'affranchir de la tutelle allemande et les catholiques bavarois et de la région de Cologne, qui se méfient du monopole de la Prusse sur l’Empire allemand, font preuve d'unité et résistent. Rassemblés au sein d’un parti politique, le Zentrum, les catholiques vont acquérir un poids politique considérable.
Le Kulturkampf a donc l’effet inverse de celui escompté. Devant cet échec, et face à la nécessité de voter les lois antisocialistes, Bismarck décide d'abandonner cette politique. L'élection du pape Léon XIII en 1878 marque le début de la détente. La plupart des lois sont retirées ou assouplies, les prêtres peuvent retrouver leurs paroisses. La paix est définitivement signée en 1886 et 1887 entre le Vatican et l'Empire allemand.
L'expression « Kulturkampf » est ensuite étendue aux tensions parfois très vives qui accompagnent l’affranchissement des États modernes du pouvoir de l’Église romaine au .vignette|Otto von Bismarck, chancelier impérial et ministre-président de Prusse est le grand artisan du Kulturkampf.
Contexte Naissance de l’Empire allemand En 1871, Guillaume , alors roi de Prusse, proclame la naissance de l’Empire allemand dans la galerie des Glaces du château de Versailles. Il vient d'annexer l'Alsace et la Lorraine et de réaliser l’unité de l’Allemagne autour de son royaume, après des siècles de divisions entre petits États et principautés rivales.
Après l’exclusion de l’Autriche catholique, les protestants dominent dans l’Empire, d’autant plus que la dynastie de Hohenzollern et la plupart des membres du gouvernement sont des protestants.
Le chancelier de l'empire, Otto von Bismarck, artisan de cette nouvelle unité allemande accomplie par les armes, se préoccupe à présent d'assurer sa stabilité, ce qui implique un pouvoir indiscuté sur le plan intérieur. Ses deux principaux adversaires, ceux qu’il appelle « les ennemis du Reich », sont les socialistes et les catholiques..
Les catholiques dans l'Empire allemand vignette|left|Carte de la répartition des confessions dans l'Empire allemand au . Les catholiques sont en bleu clair et foncé, les protestants en rose et rouge. Le jaune indique que les deux confessions sont présentes.|350x350px L'unité confessionnelle du Saint Empire romain germanique est officiellement rompue en 1555 et la paix d'Augsbourg consacre sa division religieuse née de la Réforme luthérienne. Selon le principe Cujus regio, ejus religio (tel prince, telle religion), la coexistence du catholicisme et du protestantisme au sein de l'empire se fait sur la base de l'unité confessionnelle de chaque territoire..
À la veille de la Révolution française, la population catholique, largement minoritaire, vit dans le duché de Bavière, dans les grandes principautés ecclésiastiques : Cologne, Trèves, Mayence, Münster, Paderborn, Worms, Würzburg et dans les domaines des Habsbourg comme le Brisgau. La défaite de Napoléon et le congrès de Vienne conduisent à la constitution d'une confédération germanique, qui entraîne un nouveau redécoupage territorial. Dès lors il n'y a plus que trente-six États allemands dont un seul est catholique, celui du roi de Bavière. La Rhénanie et la Westphalie catholiques sont rattachées au royaume de Prusse. Dès lors, 80 % des catholiques allemands sont placés sous autorité protestante, dans une position d'infériorité culturelle et politique..
Les sécularisations et les expropriations des biens de l'Église pratiquées durant l'occupation napoléonienne changent les rapports de force et la relation entre État et Église. Au moment de la création de l'Empire allemand, les catholiques (dont les Lorrains, Alsaciens et Polonais) représentent un tiers de sa population, contre deux tiers pour les protestants. Il n'y a pas de religion d'État, cependant l'État paie les traitements des prêtres, entretient les lieux de culte et les facultés de théologie se trouvent dans les universités sous son contrôle. L'État a également son mot à dire lors de la nomination des évêques.
La revendication d'universalité de l'État se trouve dans l'opposition naturelle à l'Église catholique, qui souhaite préserver son influence et les traditions chrétiennes comme ciment de la société. L’emprise du pouvoir politique sur l’Église pousse de nombreux catholiques à revendiquer, au nom de la liberté de l’Église, une plus grande intervention du pape. C’est le développement du courant ultramontain favorable au renforcement de l’autorité du Siège apostolique, à la juridiction universelle du pape, à la validité de ses définitions théologiques et de ses condamnations.
Ce conflit d'intérêts est amplifié par l'apparition du libéralisme. Ce type de changement dans les relations Église-État n'est pas particulier à l'Allemagne. La présence de libéraux dans les gouvernements joue un rôle important dans le déclenchement des conflits. Cependant, il n'y a pas qu'une simple opposition croyants / anticléricaux.
Les libéraux allemands, majoritairement protestants, sont ainsi plutôt anticatholiques, alors que les catholiques sont plutôt antilibéraux. Les libéraux ne sont pas anticléricaux par idéologie, mais ils se considèrent comme les représentants de la modernité, du progrès et de la culture en Allemagne. Ils voudraient que l'école devienne neutre et aconfessionnelle, hors de l'influence de l'Église.
vignette|L'évêque de Mayence Wilhelm von Ketteler, cofondateur du Zentrum.
Minoritaires en Allemagne, les catholiques s’organisent depuis longtemps pour défendre leurs intérêts, avec des associations, des publications, et des groupes parlementaires dans différentes assemblées. Quand Bismarck réalise l’unité allemande au profit de la Prusse luthérienne, ils décident de fonder en un parti politique, le Zentrum (Le Centre).
Au cours des deux premiers tiers du , le courant catholique se montre hostile à la modernité, ce qu'illustrent les encycliques du pape Pie IX de , Quanta Cura et Syllabus. Cette dernière dresse une liste de 80 égarements de la politique, de la culture et de la science modernes, dont la liberté d'expression, la liberté religieuse, ainsi que la séparation de l'Église et de l'État. Mais si entre 1815 et 1860 environ, les positions des catholiques allemands sont très traditionnelles, elles changent avec l'apparition de nouvelles formes de pauvreté liée aux débuts de l’industrie et de l’urbanisation accélérée..
Leur principal leader est Wilhelm von Ketteler, évêque de Mayence, qui s’intéresse beaucoup aux questions sociales. Il publie, en 1865, Les Travailleurs et la chrétienté (Die Arbeiter und das Christentum) et fait adopter, en 1869, par l'Assemblée des évêques allemands, qui se tient tous les ans à Fulda, le programme social du catholicisme allemand : hausse des salaires, limitation du temps de travail, introduction et respect des jours de repos, limitation du travail des enfants, des jeunes filles et des mères. Ainsi, les catholiques allemands s'opposent au socialisme étatiste puisqu'ils défendent la propriété privée mais refusent le libéralisme individualiste. Le parti penche pour le fédéralisme et pour un rapprochement avec l'Autriche-Hongrie catholique.
Le nouveau mode de scrutin électoral par suffrage universel avantage le parti Zentrum. Les catholiques obtiennent 18,6% des suffrages et cinquante-sept sièges aux premières élections suivant l'unité allemande, en 1871..
vignette|left|Pie IX.
Le premier concile œcuménique du Vatican, qui se déroule de à , tente de renforcer l'autorité papale avec notamment la proclamation le du dogme de l'infaillibilité pontificale en matière de théologie. En Allemagne, les libéraux sont particulièrement virulents contre cette décision, considérant qu'elle s'oppose à la liberté d'opinion et à la libre conscience. D'ailleurs, le clergé allemand est également majoritairement opposé à cette décision.
Cependant, à peine deux mois après, le , le pape Pie IX perd au profit du roi d’Italie Victor-Emmanuel II le contrôle temporel qu’il avait sur Rome depuis plusieurs siècles. Le choc culturel que représente la prise de Rome vient surtout de la crise spirituelle qu’elle va entraîner chez nombre de catholiques européens, à commencer par ceux d’Italie qui se voient intimer l’ordre de ne pas participer à la vie politique italienne. Dans les autres nations, l’ultramontanisme progresse, mettant à chaque fois en concurrence foi et appartenance nationale.
Les lois contre l'Église et les catholiques vignette|Adelbert Falk en 1872. Pour consolider la nation allemande, Bismarck cherche à réduire des particularismes et vise en premier lieu l’Église catholique et sa prétention à contester la sphère d’intervention de l’État.
En , Bismarck abolit les dispositions constitutionnelles qui protègent l’Église et ferme le département catholique du ministère de l'instruction et des cultes.
Le , est promulguée la loi dite de paragraphe de la chaire, (Kanzelparagraph), qui interdit aux religieux de prendre des positions politiques dans le cadre de leur fonction sous peine d'emprisonnement d’une durée allant jusqu'à 2 ans. Ironie de l'histoire, la loi est présentée par les députés bavarois.
Adalbert Falk, un protestant prussien, est nommé ministre de l'instruction publique et des cultes. Il remplace dans sa fonction von Mülher que Bismarck estime trop réservé dans l’application de sa politique. C’est sous son égide que, le , est votée la loi de surveillance de l’école (Schulaufsichtsgesetz) qui retire aux Églises le droit d’inspection des écoles primaires, au profit d’inspecteurs laïcs, et ferme l’enseignement public aux ordres religieux. C'est une véritable laïcisation qui fait passer de l’Église à l’État le contrôle sur l’école ainsi que le choix des maîtres. Le , en réagissant au refus par le pape Pie IX d'un ambassadeur allemand qu'il lui a proposé, Bismarck déclare devant le Reichstag et face à l'Église catholique. Les catholiques, les membres du Zentrum et les autres minorités sont qualifiés d'ennemis de l'Empire.. Les relations diplomatiques entre l'Allemagne et le Vatican sont rompues en 1872.
La loi antijésuites (Jesuitengesetzl) du interdit les établissements jésuites sur tout le territoiresans la date exacte, ..
left|vignette| (Entre Berlin et Rome), Kladderadatsch, 1875.