L'ethnométhodologie est une approche sociologique qui étudie les méthodes que les individus utilisent pour comprendre et produire l'ordre social dans lequel ils viventGarfinkel, H. (1974) 'The origins of the term ethnomethodology', in R.Turner (Ed.) Ethnomethodology, Penguin, Harmondsworth, pp 15–18.. Elle se conçoit généralement comme une alternative aux approches sociologiques traditionnelles. D'autre part, ses premières recherches ont permis de développer l'analyse des catégorisations et l'analyse conversationnelle, qui ont constitué des innovations méthodologiques importantes pour ressaisir les rapports entre le discours et l'activité dans le cadre des interactions sociales. Créée par Harold Garfinkel au cours des années 1950, l'ethnométhodologie s'est développée dans les années 1960 aux États-Unis. Son arrivée en Europe francophone intervient au début des années 1970, mais il faudra attendre les années 1980 pour qu'elle fédère un ensemble de chercheurs.

Définition et perspectives vignette|Harold Garfinkel, créateur de l'ethnométhodologie. Harold Garfinkel dit de sa recherche (et de la discipline qui y correspond) qu'elle est orientée vers la tâche d'apprendre de quelle façon les activités ordinaires réelles des membres consistent en des méthodes pour rendre les actions pratiques, les circonstances pratiques, la connaissance de sens commun des structures sociales et les raisonnements sociologiques pratiques, analysables.

La notion d'ethnométhode découle de travaux réalisés en ethnologie, qui soulignent l'intérêt des pratiques spécifiques des groupes étudiés au sujet de toute une série de questions particulières. On y retrouve par exemple l'ethnomédecine, qui s'intéresse aux différentes pratiques de par le monde visant à provoquer la guérison. Néanmoins l'ethnométhodologie n'est pas une méthode particulière de l'ethnologie, mais la discipline qui s'intéresse aux ethnométhodes.

Le terme d'ethnométhodologie désigne donc une discipline qui étudie la façon dont des participants à une activité lui confèrent son intelligibilité propre. Il s'agit d'un retournement de perspective par rapport aux méthodes de l'analyse formelle, dans la mesure où l'ethnométhodologie ne vise pas à observer, avec une certaine extériorité, des phénomènes dont elle offrirait une lecture en fonction de concepts discutés au sein de la discipline, mais s'intéresse de l'intérieur à la manière dont se fabriquent les principales caractéristiques observables d'un phénomène. En termes plus simples, là où les disciplines conventionnelles rangent le monde social dans des catégories de statuts ou de pratiques appropriées, l'ethnométhodologie cherche à décrire les catégories qu'un groupe se donne à lui-même pour ranger les activités du monde social. L’ethnométhodologie a pour cette raison la prétention d'être une sociologie sans induction.

L'ethnométhodologie se reconnaît une filiation avec la phénoménologie, tout en faisant des emprunts à des auteurs d'horizons variés : Wittgenstein, Husserl, Schütz, Bar-Hillel, Noam Chomsky, Erving Goffman... La discipline reconnaît une importance fondamentale au langage, certains ethnométhodologues ne pratiquant d'ailleurs que l'analyse conversationnelle.

Un certain nombre de notions clés, qui ont été présentées dans un ouvrage classique publié en anglais en 1967 et récemment traduit en français établissent une mentalité analytique sans pour autant prescrire le moindre sujet de recherche.

Les notions de l'ethnométhodologie

S'il existe différentes façons d'aborder l'ethnométhodologie, celle-ci s'est construite en référence à un ensemble de notions qui sont devenues classiques.

Indexicalité

L'indexicalité désigne une propriété du monde plus qu'un phénomène social. L'indexicalité est une notion empruntée à la linguistique, elle a été initialement formulée en 1954 par le linguiste et mathématicien Yehoshua Bar Hillel. Celui-ci dit de la notion dIndexal expressions, une notion qu'il a lui-même formée, « il y a des expressions indexicales qui ne peuvent pas être sorties de leur contexte ». L'ethnométhodologie emprunte cette notion pour rendre compte de la nécessité qu’il y a, pour comprendre les échanges au sein d’interaction, de les indexer sur les situations locales qui les ont produits. Elle exprime l'idée selon laquelle le sens de toute chose est attaché à son contexte. Les déictiques (ici, maintenant, derrière, je, elle, nous...) par exemple, sont des mots identiques pour tous ceux qui les prononcent, mais renvoient pour chacune de leur utilisation à un contexte unique. Ainsi, au moment de la rédaction de cet article, ici et maintenant font référence à une situation différente de celle de chacune de ses futures lectures.

Une phrase peut également recouvrir des sens différents en fonction : de celui qui la prononce, de l'auditoire auquel elle est destinée, de l'endroit et du moment de son élocution, ou encore de l'intonation de la voix, pour ne nommer que quelques éléments contextuels.

Supprimer tous les signes permettant l'interprétation limite grandement la compréhension de la phrase. Il devient ainsi difficile à quiconque d'y attribuer un sens précis dont il soit complètement convaincu. En fait, toutes les formes symboliques, verbales, gestuelles ou autres, sont régies par l'indexicalité. Cela implique que le sens est toujours produit localement, puisqu'aucune situation n'est reproductible strictement à l'identique.

Prenons comme exemple un graffiti situé près de la gare de Paris-Montparnasse, qui a été vu pendant des années depuis un train de banlieue emprunté quotidiennement : Vive le PCP. S'agit-il du PCP, une drogue, ou bien s'agit-il du parti communiste péruvien ? Il aurait tout aussi bien été possible qu'il s'agisse d'un PCP tout à fait différent. L'absence de contexte prête à confusion. On voit ici comment l'indexicalité en ethnométhodologie est une propriété du langage naturel et non pas simplement de certaines expressions particulières comme le sont les déictiques.

L'indexicalité peut également se retrouver hors du langage. Des comportements et des pratiques particulières, individuelles, peuvent également être d'ordre indexical. Pour une femme, par exemple, se promener seins nus sur une plage française à la fin du constitue un comportement normal, mais si elle le fait dans les rues de la ville qui borde cette même plage, alors son acte sera certainement qualifié d'attentat à la pudeur et aura toutes les chances de choquer ses concitoyens. Dans un tel cas, c'est la différence de lieux qui constitue l'indexicalité. C'est à cette indexicalité implacable qu'on peut associer différentes règles.

Réflexivité La réflexivité comme activité d'interprétation

La réflexivité est une notion précise mais délicate à manipuler, car on peut rapidement la confondre avec l'indexicalité. Contrairement à l'indexicalité, la réflexivité est un phénomène observable dans les comportements. Elle influe sur la manière dont chacun interprète les signes qu'il observe pour construire du sens.

Un même événement donne lieu à une compréhension toujours différente puisque chacun l'opère à partir de son propre vécu. L'indexicalité ne crée pas du sens par elle-même. Dans l'exemple du graffiti évoqué précédemment, certains indices peuvent permettre une interprétation plus particulière. On peut ajouter que Vive le PCP est écrit à la peinture rouge, couleur qui peut retenir l'attention en étant associé à une symbolique politique. De plus, on peut ajouter qu'à ce même lieu, plus loin, figure aussi l'inscription Fujimori génocide, visiblement écrite par la même personne. L'interprétation de ces signes relève de la réflexivité dans la mesure où l'individu qui lit le graffiti et qui s'interroge quant à sa signification n'obtiendra pas le même résultat en fonction de sa culture. Pour un individu qui voit ce graffiti pour la première fois étant adolescent, sa culture plus ou moins restreinte peut néanmoins l'amener à saisir minimalement que Fujimori est un nom japonais et que le Pérou n'est pas situé au Japon. Sa propre réflexivité lui indique donc un paradoxe dans cette association du Pérou avec une éventuelle personnalité politique d'origine japonaise. Ainsi, une interprétation de nature toxicologique du sigle PCP peut s'imposer plus naturellement si l'adolescent est plus versé sur des sujets subversifs (drogue et violence) que dans l'histoire politique du Pérou.

Les ethnométhodologues évoquent fréquemment l'exemple de la file d'attente pour illustrer ce qu'est la réflexivité : une file d'attente existe parce que des individus y participent, parce qu'ils l'ont tous reconnue comme telle. Le phénomène file d'attente existe parce que la réflexivité de chacun lui en a indiqué l'existence. Cependant, cette perception commune de la file d'attente n'empêche pas que tous aient une image différente de cette même file. Certains vont par exemple se féliciter de voir une telle discipline dans cette file, d'autres prendront la chose comme une contrainte à leur liberté individuelle, d'autres encore regretteront de ne pouvoir avancer de quelques places sans se faire remarquer.

L'articulation indexicalité/réflexivité

L'indexicalité est à l'origine de tout phénomène de questionnement concernant une chose perçue. Qu'il s'agisse de comprendre le sens d'une publicité, l'utilisation d'un objet ou encore l'ouverture facile d'un emballage, il y a là « création » d'un sens qui relève de la réflexivité. Le contexte n'apporte pas en lui-même une information fixant définitivement et de manière immuable le sens, celui-ci est considéré par les ethnométhodologues comme étant un phénomène cognitif, quelque chose résultant du fonctionnement du cerveau humain. Le contexte continue d'exister en dehors du raisonnement, alors que le sens en est issu et ne vit que par lui. Ce sont par exemple les mêmes étoiles qui ont suscité des interprétations mythologiques, astrologiques puis astronomiques différentes un peu partout dans le monde. L'indexicalité est ici constituée par le ciel étoilé qui semble quasi immuable, à l'échelle humaine du moins, alors que la réflexivité est ici constituée par la panoplie d'interprétations, souvent irréconciliables, qui découle de son observation.

Idiot Culturel Généralisation de la capacité à construire le sens Selon Robert Jaulin, il n'y a pas d'idiot culturel, réfutant ainsi les modèles qui présentent des individus soumis à des phénomènes dont ils n'ont pas conscience. Quel que soit son comportement, l'individu est capable de produire un discours pour le justifier. Si on lui pose une question inédite, le sens se construira dans l'instant. Peu importe la véracité du sens construit, le sens existe toujours. Le sens, que chacun a la capacité de construire, ne doit pas être compris comme une expression plus ou moins fiable de ce qui se passe en réalité. Il n'est pas une image de la vérité, mais une idée pratique dotée d'une certaine force de conviction. Pour Harold Garfinkel, le raisonnement scientifique emprunte les mêmes chemins que le raisonnement commun. Celui-ci est certes plus systématique et plus rigoureux, mais il reste consubstantiel. Il est soumis, comme n'importe quel raisonnement, au contexte dans lequel il s'énonce. L'essence du discours scientifique, comme du discours profane, est donc indexicale. La rationalité scientifique n'est qu'une expression locale d'un phénomène indexical.

Ainsi, quelle que soit la subtilité d'une idée et le travail d'observation qui en est à l'origine, elle n'a de sens que pour une population précise à un moment donné. Elle n'est pas dénuée d'intérêts pratiques pour ses contemporains, mais sa prétention à la vérité ne peut constituer autre chose qu'une prétention liée à un certain contexte.

L'utopie de la non-idiotie culturelle