Gabrielle Russier, née le à Paris et morte le à , est une professeure agrégée de lettres. À la suite d'une liaison amoureuse avec un de ses élèves âgé de seize ans, elle est condamnée à un an de prison avec sursis pour enlèvement et détournement de mineur. Elle se suicide dans son appartement marseillais.
Son histoire a inspiré de nombreuses œuvres artistiques comme les chansons Gabrielle de Serge Reggiani (1970), Des fleurs pour Gabrielle d'Anne Sylvestre, Elégie à Gabrielle - Triangle (groupe) (1970) et Mourir d'aimer de Charles Aznavour (1971), le film d'André Cayatte, Mourir d'aimer (1971) ou encore le téléfilm de Josée Dayan, Mourir d'aimer (2009), qui sera critiqué par les protagonistes de l'affaire.
Biographie Jeunesse et études Gabrielle Marjorie Russier naît en 1937 de l'union de René Russier (1901-1976), avocat pénaliste au barreau de Paris, et Marjorie Smith (1903-1995), Américaine de confession mormone, fille d'un éleveur de chevaux de l'UtahRaymond Jean, Lettres de prison précédé de Pour Gabrielle, Éditions du Seuil, 1970, : "Le grand-père de Gabrielle s'appelait George Smith et était éleveur de chevaux à Logan près de Salt Lake City"., atteinte de sclérose en plaques. Elle est fille unique.
Elle effectue ses études secondaires au lycée de jeunes filles Victor-Duruy. Elle étudie ensuite les lettres modernes à Paris et rencontre Michel Nogues à la résidence universitaire d'Antony. Celui-ci est ingénieur, spécialisé dans la fission nucléaire. Le couple se marie un an plus tard, en . Gabrielle Russier est alors titulaire d'une propédeutique en lettres.
Parcours professionnel Son mari est recruté par General Electric pour l'antenne de Casablanca au Maroc, où, fin 1959, Gabrielle Russier donne naissance à des jumeaux, Joël et Valérie. Elle sollicite et obtient un poste de professeur au lycée Moulay Abdallah. Un rapport d’inspection louangeur couronne ce début de carrière enseignante.
Michel Nogues obtient un poste d'ingénieur à Cadarache, dans les Bouches-du-Rhône. Gabrielle retourne quelque temps chez ses parents à Paris, avant que le couple emménage pendant l'été 1961 à Aix-en-Provence. Gabrielle s'inscrit à l'université d'Aix-Marseille pour préparer le concours de l'Institut préparatoire à l'enseignement secondaire. Sur cinq cents candidats, elle arrive à la treizième place.
Son couple bat de l'aile et . Ils se séparent et elle élève seule ses deux enfants dans un logement des quartiers nord de Marseille en préparant l'agrégation de lettres.. Elle a alors Antoine Raybaud comme professeur. Raymond Jean dirige son diplôme d'études supérieures. Elle obtient la mention Très bien pour un mémoire intitulé où de nombreux chapitres sont consacrés au Nouveau RomanRaymond Jean, Lettres de prison précédé de Pour Gabrielle, Éditions du Seuil, 1970, : "Elle consacra de nombreux chapitres de son étude au "nouveau roman", et en particulier à des œuvres comme Portrait d'un inconnu, Passage de Milan, La Modification, Les Gommes, et La Jalousie, Le Vent, L'Herbe et La Route des Flandres.".
En 1967, elle réussit le concours d'agrégation de lettres modernesRaymond Jean, Lettres de prison précédé de Pour Gabrielle, Éditions du Seuil, 1970, : "Au lendemain de son succès au diplôme d'Études supérieures, elle avait été encouragée à préparer l'agrégation. Elle l'obtient en 1967, et dans les meilleures conditions, notamment avec une copie de Français remarquable. Elle avait travaillé d'arrache-pied pendant deux ans." et est nommée à Marseille où elle enseigne au lycée Saint-Exupéry. Elle y est réputée pour son implication pédagogique. Elle emmène un groupe d'élèves au théâtre, puis en vacances au ski en .
L'affaire Rencontre et rapprochement, 1968 Âgée de trente ans, elle rencontre Christian Rossi, né en , lorsque celui-ci a quinze ans (la majorité légale était alors fixée à l'âge de )Claude Lelièvre, Francis Lec, L'École, les Profs et la sexualité, Odile Jacob, 2005, . . Russier connaît les parents de son élève, qui sont, pour le père, Mario Rossi, professeur de philologie à l'université d'Aix-Marseille et pour la mère, professeur de français médiévalParis-Presse, L'intransigeant, , , article de Jean-Loup Dariel : "Raison supplémentaire de s'intéresser à Christian : Gabrielle est l'amie de ses parents. Elle les a connus à la faculté d'Aix où le père est professeur de phonétique et la mère professeur de lettres.". Le couple est proche du Parti communiste français. Leur fils est membre et militant de la Jeunesse communiste révolutionnaire. Les Rossi et Gabrielle se côtoient d'autant plus que Gabrielle est très impliquée dans leur classe de Seconde, qui regroupe ses élèves de français, latin et grec et elle est très proche de ses élèves, se faisant tutoyer par euxRaymond Jean, Lettres de prison précédé de Pour Gabrielle, Éditions du Seuil, 1970, : "Ce n'était pas une prof comme les autres. Elle ne nous écrasait pas de son autorité. Elle se faisait tutoyer par nous et discutait de tous les problèmes de la vie. Elle nous traitait d'égal à égal." (témoignage écrit d'un collectif d'élèves se faisant appeler Les Maoïstes de la Gauche prolétarienne Lycée Nord, Marseille), allant au cinéma avec eux et les recevant chez elleRaymond Jean, Lettres de prison précédé de Pour Gabrielle, Éditions du Seuil, 1970, : "Ce que Gabrielle faisait surtout, c'était de continuer à exister pour ses élèves, le seuil de la classe franchi : elle les retrouvait après le lycée, elle sortait avec eux, au cinéma ou à la neige, elle les recevait chez elle". Gabrielle Russier et Christian Rossi se retrouvent dans les manifestations de la fin de mai 68Raymond Jean, Lettres de prison précédé de Pour Gabrielle, Éditions du Seuil, 1970, : "Il m'est difficile d'aborder ce point sans parler des parents de Christian qui ont mis en mouvement cette "justice". Je répugne à le faire parce que, les connaissant depuis longtemps, je les ai toujours considérés comme des amis et des camarades politiques : je dirai même que les sympathies qu'ils m'ont paru avoir, comme communistes, pour les positions du P.C. italien, m'ont souvent paru positives."Raymond Jean, Lettres de prison précédé de Pour Gabrielle, Éditions du Seuil, 1970, : "J'indiquerai pourtant que, militant d'extrême-gauche (et notamment de ce qui était à l'époque la Jeunesse communiste révolutionnaire, il (Christian Rossi) s'est à ce titre défini comme un garçon engagé et responsable.".
Gabrielle et Christian entament une liaison lorsque celui-ci est en fin de seconde. Les parents du jeune homme s'opposent très vite à la relation. Pendant les grandes vacances, Christian leur annonce qu'il part en stop avec un copain de lycée en Italie et en Allemagne. Gabrielle suit Christian, âgé de et demi, dans ces deux pays.
Saisine du juge, octobre 1968 À la rentrée des classes, les parents de Christian lui demandent de rompre, mais ce dernier refuse et s'installe chez Gabrielle. Le , les parents saisissent le juge pour enfants. Ce dernier trouve un compromis : envoyer le jeune homme au lycée d'Argelès, comme interne, tout en laissant Gabrielle lui écrire et le voir à la Toussaint. Mais les lettres de Gabrielle sont interceptées, si bien que Christian menace de se suicider. Alors qu'elle vient le chercher, les gendarmes arrêtent Gabrielle. Le , Christian fugue et est hébergé par un copain de lycée. Gabrielle le rejoint. Quinze jours plus tard, le père de Christian porte plainte pour enlèvement et détournement de mineur..
Incarcérations, décembre 1968 et avril 1969 Le juge d'instruction Bernard Palanque, appelé alors qu'il n'était pas de service car l'affaire est jugée « délicate », inculpe Gabrielle Russier pour détournement de mineur et ordonne son incarcération à la prison des Baumettes une première fois en . Christian Rossi intervient auprès du juge pour enfants si bien qu'elle est libérée cinq jours après. Christian est transféré au lycée Thiers, et il reçoit l'ordre de ne plus s'approcher de Gabrielle que pendant des heures fixées à l'avance. Il obtient un logement dans un foyer, où il doit être présent tous les jours à 19h. Il tient les premiers mois, se rend en cours.
Les parents de Christian Rossi décident de le placer dans différents instituts, puis le font interner dans la clinique psychiatrique L'Émeraude, où il subit une cure de sommeil pendant trois semaines avant de partir se reposer chez sa grand-mère. En dépit de ces événements, Gabrielle et Christian se revoient et Christian finit par fuguer. Le , Gabrielle est à nouveau incarcérée, d'abord pendant quelques jours, puis pendant cinq semaines du au pour avoir refusé de révéler où se cachait Christian.. Elle restera finalement cinquante jours en détention.
Le , l'université d'Aix-en-Provence rejette la candidature de Gabrielle à un poste d'assistante de linguistique.
Le procès de juillet 1969 Le , Gabrielle comparaît devant le tribunal correctionnel de Marseille siégeant à huis clos.. Le procureur de la République requiert treize mois d'emprisonnement ferme. Le lendemain, elle est condamnée à douze mois de prison avec sursis, à d'amende et un franc de dommages-intérêts symbolique pour les parents. À la suite de l'élection du président de la République Georges Pompidou en , le Parlement prépare une loi d'amnistie, qui s'appliquerait à la condamnation de Gabrielle et lui permettrait de conserver son emploi, mais, pour éviter cela, le parquet fait appel a minima, sous la pression de l'Académie d'Aix, en la personne du recteur Paul Frank.
Le substitut Jean Testut ne souhaite pas faire appel de la condamnation amnistiable de Gabrielle Russier mais doit suivre les instructions du procureur général, Marcel Caleb. Il défend malgré tout la position de sa hiérarchie :
Devant comparaître en octobre devant la cour d'appel d'Aix-en-Provence, elle vit cette situation comme un acharnement de l'institution. Elle écrit . Tombant dans une dépression, elle est placée à la maison de repos La Recouvrance, à Boulin près de Tarbes qu'elle quitte le Paris-Presse, L'Intransigeant, 3 octobre 1969, .
Son père a engagé un ténor du barreau, Maître Naud, en vain. Gabrielle fait une première tentative de suicide en .
Suicide, septembre 1969 Gabrielle Russier se suicide le en s'intoxiquant au gaz, après avoir calfeutré toutes les issues d'aération et pris des barbituriques, dans son appartement marseillais de la Résidence Nord..
Ses obsèques sont célébrées par le pasteur Michel Viot, lequel dans son sermon déclare : Elle est enterrée au cimetière du Père-Lachaise (), à Paris.
Postérité Le devenir de Christian Rossi Les parents de Christian Rossi le font interner en asile psychiatrique. Une fois sorti, il est recueilli et caché par le pasteur Michel Viot ; et en , il fait une mise au point auprès de la presseParis-Presse, L'Intransigeant, , : « Christian révèle ce que fut vraiment l'amour entre Gabrielle Russier, six mois après le suicide du professeur de lettres de Marseille ».. :
Et il accorde le un entretien exclusif au Nouvel Observateur :
Réaction de Georges Pompidou - Pétition de prix Nobel Le , à la fin de sa conférence de presse, le Président de la République Georges Pompidou qui a, durant la campagne électorale, promis aux Français « une nouvelle société », interrogé sur l'affaire par Jean-Michel Royer, journaliste à RMC, répond : , citant ainsi Paul Éluard et ses vers consacrés aux femmes tondues à la LibérationCes vers cités par Georges Pompidou sont extraits de « Comprenne qui voudra», un des poèmes du recueil « Au rendez-vous allemand, publié en . Ce poème figure dans l'"Anthologie de la poésie française" dont Georges Pompidou est l'auteur. Il quitte ensuite la salle dans laquelle se tient la conférence de presse..
Le , une pétition est remise au Garde des Sceaux René Pleven dénonçant notamment . Elle est signée par des personnalités de tous horizons, dont les prix Nobel Jacques Monod, François Jacob, Alfred Kastler, ou encore le journaliste André Frossard.
Influence sur la société