vignette|300px|Sarcophage de sous le dôme des Invalides. thumb|Sarcophage de Napoléon aux Invalides.
La formule consacrée retour des cendres désigne le rapatriement en France, en 1840, à l'initiative d'Adolphe Thiers et du roi Louis-Philippe, de la dépouille mortuaire de et la translation de ses restes dans le dôme des Invalides au cours d'une grandiose cérémonie le .
En mourant, Napoléon avait manifesté le désir d’être inhumé dans un codicille de son testament écrit le à Longwood House. La légende napoléonienne qui se développe avec ferveur au sein de la population française atteint son apogée lors de ce retour des cendres, à la faveur de l'émergence du romantisme qui bascule avec des nuances du royalisme au bonapartisme poétique.
Histoire Dans un des codicilles du Testament de Napoléon, paru en chez l'éditeur les Marchands de nouveautés, l'empereur exprimait son vœu d'être enterré en France : . Il entendait non pas Paris, mais, comme le confirme un entretien qu'il avait eu avec le maréchal Bertrand, , comme le Père-Lachaise ou Saint-Denis, voire une ou la cathédrale d'Ajaccio.
vignette|La formule célèbre du testament de Napoléon est écrite en lettres de bronze, dans le tombeau des Invalides, sur une plaque en marbre noir qui couronne les cariatides encadrant la porte monumentale de la descente souterraine pratiquée sous l'autel.
Lorsque l'Empereur mourut, la question du retour de la dépouille de Napoléon fut à l'ordre du jour chez sa famille et ses compagnons. Bertrand demanda au gouvernement britannique l’autorisation d’emmener sa dépouille mortelle en Europe, mais il ne l’obtint pas. Dans la suite, il s’adressa pour le même objet aux ministres de . Il ne reçut pas un refus absolu, seulement on lui fit entendre que l’arrivée en France des cendres de Napoléon serait indubitablement la cause ou le prétexte de troubles politiques qu’il était de la prudence du gouvernement de prévenir et d’éviter, mais que sitôt que l’état des esprits le permettrait, on ferait droit à sa demande. Dès le , Gaspard Gourgaud fut le premier (avec les colonels Fabvier et Bricqueville) à adresser en vain une pétition à la Chambre des députés, pour la prier d'inviter le gouvernement à réclamer de l'Angleterre, au nom de la France, les restes de l'EmpereurBiographie universelle ancienne et moderne (Michaud), , 1842.. Tous les ans, les libéraux ou les bonapartistes déposaient à la Chambre une motion demandant le retour des cendres, en vain..
Après les Trois Glorieuses, une autre pétition demandant le transfert des cendres de Napoléon sous la colonne Vendôme fut repoussée par la Chambre des députés le . Mais dix ans plus tard, Adolphe Thiers, nouveau Président du Conseil de Louis-Philippe, et historien du Consulat et de l’Empire, imagina un grand « coup » politique : obtenir le retour de la dépouille mortuaire de Napoléon. Pour lui-même, à titre personnel, c'était achever définitivement l'entreprise de réhabilitation de la Révolution et de l'Empire qu'il avait engagée avec son Histoire de la Révolution française et son Histoire du Consulat et de l'Empire. Il espérait en outre flatter les rêves de gloire de la gauche et redorer le blason de la monarchie de Juillet alors que les problèmes d'Égypte menaçaient les relations diplomatiques entre la monarchie et le reste de l'Europe.
C’était au demeurant la politique de Louis-Philippe de tenter de se rattacher à , auxquelles il avait dédié le château de Versailles transformé en musée de l'histoire de France. Pourtant, le roi se fit tirer l’oreille, finit par se laisser convaincre à contrecœurLe prince de Joinville ne décolérait pas d'être employé à ou de (cité par ). La reine Marie-Amélie jugeait que l'opération était (), tandis que la reine Louise y voyait une (). et, le , François Guizot, alors ambassadeur à Londres, fit, à son corps défendant, une demande officielle au gouvernement britannique, qui fut aussitôt agréée, non sans ironie« Voilà une idée bien française », ironisa Palmerston dans une lettre à son frère (cité par )., conformément à la réponse déjà faite en 1822 (source : )..
Le , pendant la discussion d’un projet de loi sur les sucres, le ministre de l’Intérieur, Charles de Rémusat, monta à la tribune de la Chambre des députés :
Messieurs,
Le Roi vient d’ordonner à Son Altesse Royale Monseigneur le Prince de Joinville (mouvement d’attention et de curiosité) de se rendre avec une frégate à l’île de Sainte-Hélène (nouveau mouvement) pour y recueillir les restes mortels de l’empereur Napoléon (explosion d’applaudissements dans toutes les parties de l’Assemblée). Nous venons vous demander les moyens de les recevoir dignement sur la terre de France et d’élever à Napoléon son dernier tombeau (acclamations, applaudissements). […] La frégate chargée des restes mortels de Napoléon se présentera au retour à l’embouchure de la Seine, un autre bâtiment les rapportera jusqu’à Paris. Ils seront déposés aux Invalides. Une cérémonie solennelle, une grande pompe religieuse et militaire inaugurera le tombeau qui doit le garder à jamais. […] Il fut Empereur et Roi, il fut le souverain légitime de notre pays. À ce titre, il pourrait être inhumé à Saint-Denis, mais il ne faut pas à Napoléon la sépulture ordinaire des Rois. Il faut qu’il règne et commande encore dans l’enceinte où vont reposer les soldats de la patrie, et où iront toujours s’inspirer ceux qui sont appelés à la défendre. […] L’art élèvera sous le dôme, au milieu du temple consacré au dieu des armées, un tombeau digne, s’il se peut, du nom qui doit y être gravé. […] Nous ne doutons pas, Messieurs, que la Chambre ne s’associe avec une émotion patriotique à la pensée royale que nous venons d’exprimer devant elle. Désormais, la France, et la France seule possèdera tout ce qui reste de Napoléon. Son tombeau, comme sa mémoire, n’appartiendra à personne qu’à son pays. La monarchie de 1830 est, en effet, l’unique et légitime héritière de tous les souverains dont la France s’enorgueillit. Il lui appartenait sans doute, à cette monarchie, qui la première, a rallié toutes les forces et concilié tous les vœux de la Révolution française, d’élever et d’honorer sans crainte la statue et la tombe d’un héros populaire, car il y a une chose, une seule, qui ne redoute pas la comparaison avec la gloire : c’est la liberté ! (triple salve d’applaudissements, acclamations à gauche et au centre, long mouvement)
Le ministre venait déposer un projet de loi qui ouvrait L’annonce fit sensation. On se mit à discuter ferme dans la presse, où l’on fit toutes sortes d’objections au principe, comme à son application. La ville de Saint-Denis réclama, par une pétition du , que l’Empereur fût inhumé dans la nécropole des rois de France.
Les et , le projet de loi fut discuté à la Chambre. Le rapporteur était le maréchal Clauzel, vieux soldat de l’Empire que la monarchie de Juillet avait rappelé et élevé à la dignité du maréchalat. Au nom de la commission, il approuva le choix des Invalides, non sans avoir exposé les autres solutions qui avaient été suggérées , proposa de porter à deux millions le crédit demandé par le gouvernement, demanda que la dépouille fût ramenée en France par une escadre, et non par un navire isolé, et enfin que personne d’autre ne serait, à l’avenir, enterré aux Invalides, qui devaient demeurer réservés à Napoléon. La chambre vota un million, non pas deux, par « pour » et « contre », après des discours du républicain Glais-Bizoin, qui fustigea l’Empire, d’Odilon Barrot, futur président du Conseil de Louis-Napoléon Bonaparte en 1848, qui défendit le projet, et surtout de LamartineAvant l'ouverture du débat, Lamartine avait dit : ()., qui trouvait la mesure dangereuse et prononça un discours resté dans l'histoire :
Quoique admirateur de ce grand homme, je n’ai pas un enthousiasme sans souvenir et sans prévoyance. Je ne me prosterne pas devant cette mémoire ; je ne suis pas de cette religion napoléonienne, de ce culte de la force que l’on veut, depuis quelque temps, substituer dans l’esprit de la Nation à la religion sérieuse de la liberté. Je ne crois pas qu’il soit bon de déifier ainsi sans cesse la guerre, de surexciter ces bouillonnements déjà trop impétueux du sang français, qu’on nous représente comme impatient de couler après une trêve de vingt-cinq ans, comme si la paix, qui est le bonheur et la gloire du monde, pouvait être la honte des nations. […] Nous qui prenons la liberté au sérieux, mettons de la mesure dans nos démonstrations. Ne séduisons pas tant l'opinion d'un peuple qui comprend bien mieux ce qui l'éblouit que ce qui le sert. N'effaçons pas tout, n'amoindrissons pas tant notre monarchie de raison, notre monarchie nouvelle, représentative, pacifique. Elle finirait par disparaître aux yeux du peuple. […] c’est bien, Messieurs ; je ne m’y oppose pas, j’y applaudis : mais faites attention à ces encouragements au génie à tout prix. Je les redoute pour l’avenir. Je n’aime pas ces hommes qui ont pour doctrine officielle la liberté, la légalité et le progrès, et pour symbole un sabre et le despotismeCité par : et ..
En concluant, Lamartine invita la France à montrer qu'. En entendant cette péroraison qui le visait implicitement, Thiers parut comme terrassé sur son bancAvant la séance, Thiers avait tenté de dissuader Lamartine d'intervenir : (). Le mot a fait le tour de Paris..
Pourtant, l'opinion était, dans sa majorité, largement favorable. Le mythe napoléonien avait déjà atteint son plein développement, et n’attendait plus que ce couronnement. Casimir Delavigne, devenu le poète officiel de la monarchie de Juillet, chantait l’événement :
Le ou , le général Bertrand fut reçu par Louis-Philippe, à qui il remit les armes de l’Empereur, qui furent placées dans le trésor : C’est à Votre Majesté, à sa démarche solennelle et patriotique que nous devons l’accomplissement des derniers désirs de l’Empereur, désirs qu’il m’avait particulièrement exprimés à son lit de mort avec des circonstances qui ne peuvent s’effacer de ma mémoire.
Sire, rendant hommage à l’acte mémorable de justice nationale que vous avez généreusement entrepris, animé d’un sentiment de gratitude et de confiance, je viens déposer entre les mains de Votre Majesté ces armes glorieuses, que depuis longtemps j’étais réduit à dérober au jour et que j’espère bientôt placer sur le cercueil du grand Capitaine, sur l’illustre tombe destinée à fixer les regards de l’Univers.
Que l’épée du héros devienne le palladium de la Patrie.
Louis-Philippe répondit par un discours compassé : Je reçois, au nom de la France, les armes de l’empereur Napoléon dont ses dernières volontés vous avaient confié le précieux dépôt ; elles seront fidèlement gardées jusqu’au moment où je pourrai les placer sur le mausolée que lui prépare la munificence nationale.
Je m’estime heureux qu’il m’ait été réservé de rendre à la terre de France les restes mortels de celui qui ajouta tant de gloire à nos fastes et d’acquitter la dette de notre commune Patrie en entourant son cercueil de tous les honneurs qui lui sont dus.
Je suis bien touché de tous les sentiments que vous venez de m’exprimer.
Après cette cérémonie, qui lui valut les foudres de Joseph et de Louis-Napoléon BonaparteCe dernier écrivit dans le Times : (cité par René Girard, , Paris, Arthème Fayard, 1986 ; réimpr. Paris, Pluriel, 1993, )., Bertrand se rendit à l’hôtel de ville, et offrit au président du Conseil municipal le nécessaire de vermeil que l’Empereur avait légué à la capitale, et qui est aujourd’hui au musée Carnavalet.
Arrivée à Sainte-Hélène vignette|Le prince de Joinville.