vignette|Capture d'écran du film documentaire muet allemand À l'assaut de la montagne (Im Kampf mit dem Berge) réalisé en 1920 par le réalisateur Arnold Fanck. Le cinéma de montagne est un genre cinématographique qui représente la montagne. Il ne se résume pas uniquement au « cinéma en montagne » qui qualifie plutôt les films dans lesquels la montagne n'est qu'un décor et non l'enjeu du film. Le cinéma de montagne se caractérise plutôt par des films dont la montagne est l'enjeu du film, que cet enjeu soit sportif, dramatique, symbolique, poétique, romantique, etc. Il compte aussi les films exposant les cultures populaires de la montagne.
Le cinéma de montagne peut recouvrir des documentaires et des films de fiction.
Théorie du cinéma de montagne Les symbolismes de la montagne La montagne constitue un cadre riche de sens pour raconter une histoire : lieu « inaccessible », proche du ciel, la montagne constitue depuis toujours un lieu symbolique associé aux divinités ceci que ce soit en Europe (l'Olympe grec par exemple), dans les religions juive et chrétienne (Moïse et les tables de la Loi) ou ailleurs (les temples-montagne hindouistes par exemple). Dans le cinéma, la montagne constitue un lieu de pureté (voir La Lumière bleue) dont l'ascension peut constituer un cheminement mystique ; lieu de danger et de risque, la montagne constitue aussi un décor idéal pour tout évènement dramatique ou héroïque. Voire des terrains d'actions pour des héros tels James Bond ; défi à l'homme, la montagne contribuera aussi dans les années 1930-1950 à nourrir une idéologie nationaliste, en particulier dans les pays germaniques (Leni Riefenstahl et Luis Trenker).
La montagne, décor ou héros ? Au début du , la représentation de la montagne dans le cinéma professionnel se faisait essentiellement de deux manières : la propagande touristique avec souvent de long plans fixes et au mieux des travellings ; des films dans lesquels la montagne était un décor servant à dramatiser une intrigue extérieure (sentimentale, policière, d'espionnage, etc.). Les plus beaux exemples sont les films allemands, dont ceux de Leni Riefenstahl.
À côté de cela, des alpinistes tournaient des films, généralement des souvenirs de leur courses, dont la diffusion ne dépassait pas leur entourage.
En réaction contre cela, des cinéastes et surtout des alpinistes, en particulier Marcel Ichac à partir de 1934, décidèrent de replacer la montagne au centre du film : la montagne (son ascension en particulier) doit constituer le centre de l'intrigue ; les acteurs doivent être de véritables alpinistes : pas de trucage (c'est le cinéma vérité) ; la caméra doit accompagner l'alpiniste dans son exploit sportif. Ce qui ne devint possible qu'avec des caméras légères (En 1934, Marcel Ichac acheta une caméra d'exploration ethnologique allemande aux Puces) et non plus des caméras fixes sur pied ; le cinéaste doit donc lui aussi être un alpiniste accompli.
« Marcel Ichac, avec son idée du cinéma-vérité (« Tout se serait passé de le même façon si la caméra n’avait pas été là », disait-il à propos des Aiguilles du Diable) lançait un véritable débat qui n’est aujourd’hui toujours pas clos : qu’est-ce que le cinéma de montagne ? » (Marc Fenoli).
« Le a inventé la montagne et le cinéma. Ils se rencontrèrent pour se mettre au service l'un de l'autre, selon une association complexe dans laquelle il reste à démêler la fiction du documentaire. Investies diversement, les images de la montagne ont souvent précédé et servi le cinéma. Entre vision de l'histoire et miroir de la société. » (La montagne et l'alpinisme)
Le cinéma de montagne est donc avant tout un genre documentaire, même si une part de fiction peut y être apportée (voir Les Étoiles de midi de Marcel Ichac).
Reste que des films de fiction purs, ayant assimilé les leçons des alpinistes, peuvent représenter la montagne avec beaucoup de beauté ou de force (Cliffhanger).
Histoire du cinéma de montagne Les premiers reportages (à partir de 1901) Le premier film du cinéma de montagne est le film Cervin, tourné en 1901, six ans après l’invention du cinéma, par un cinéaste probablement suisse qui n’a pas laissé son nom à l’histoire. C’est un film de quelques minutes qui relate les principales étapes de l’ascension depuis Zermatt. Le film de l'alpiniste américain Frank Ormiston-Smith au mont Blanc en 1903. Drame sur les glaciers de la Blumlisalp (1905), réalisé par Félix Mesguich, avec le docteur Biely (suisse). Un sauvetage sur le glacier suisse ( d’altitude) dominé par l’Eiger et la Jungfrau. Puis Félix Mesguich et le docteur Biély seraient partis tourner d’autres films de montagne.
La domination italienne sur le documentaire de montagne (années 1910) Les Italiens (en particulier turinois) vont dominer le cinéma de montagne des années 1910. Ascension au Cervin (1911) réalisé par Mario Piacenza, « premier alpiniste à avoir tourné un film de montagne », selon Marc Fenoli. Dès 1908, il aurait tourné à . Ascension à la Dent du Géant (1911), réalisé Mario Piancenza. À sur l’Adamalo (1916), film militaire réalisé par Luca Comerio et Paolo Granata. À travers les glaciers et les neiges du Tonale (1918), film militaire anonyme. Maciste alpino (1916) réalisé par Giovanni Pastrone : film de guerre italien. C’est avec lui « que le cinéma de montagne prendra le tournant qui le fera évoluer du documentaire au film à intrigue. » (Marc Feboli).
Les Italiens vont réaliser les premiers films himalayens : L’Expédition du duc des Abruzzes au K2 (1909) réalisé par Vittorio Sella. Premier film himalayen au monde. Dans l’Himalaya du Cachemire (1913), réalisé par Mario Piancenza.
Plus tard, les Britanniques réaliseront un film lors de l’expédition de 1924 en Himalaya.
La montagne comme décor (années 1920) « La scénarisation, au début des années vingt, fait prendre au cinéma de montagne un tournant décisif. Pour un certain nombre de productions, la montagne devient le cadre, et seulement le cadre, d’une trame romanesque dont l’action n’est pas strictement liée au milieu montagnard. » (Marc Fenoli). Des westerns sont tournés au pied des montagnes Rocheuses. Blind husbands ou La Loi des montagnes (1919), réalisé aux États-Unis par Erich von Stroheim (la montagne justicière « engloutit » un séducteur). Jocelyn (1921) et Geneviève (1923) réalisé par Léon Poirier, adaptés de Lamartine. Fleur des neiges (192 ?) réalisé par Paul Barlatier (intrigue amoureuse à d’altitude). La Roue (1922) réalisé par Abel Gance (la montagne comme symbole du destin).
L'école allemande : la montagne dramatisée (1924-1939) C’est l’école « allemande » (en fait d’expression germanique au sens large) qui va dominer ce cinéma dans lequel la montagne est utilisée comme un décor dramatique. Ce sont principalement les films de Fanck, Trenker et Riefenstahl. Une domination d’une bonne décennie inaugurée par La Montagne sacrée (1924) d'Arnold Fanck (mais il commence à tourner dès 1913 ?). La montagne est en fait plus qu’un décor dramatique : elle entre de plain-pied dans l’intrigue. « Elle en constitue même l’élément moteur, par le cadre et sa dimension dramatique, mais surtout par les rapports induits entre elle et les personnages. » (Marc Fenoli). Caractéristique de la culture allemande, la montagne et la nature est vue comme triomphante, inspirant ferveur ou crainte sacrée. Une vision romantique qui se coulera très bien dans l’idéologie nazie.
Arnold Fanck réalise notamment Prisonniers de la montagne (1929), Tempête sur le mont Blanc (1931), avec Leni Riefenstahl et un champion de ski allemand, Der weisse Rausch (L'Ivresse blanche) (1932) (l’un des premiers films sur le ski) et SOS Iceberg (1933). Leni Riefenstahl réalise notamment Das blaue Licht (La Lumière bleue) (1932), puis des films de propagande du régime. Luis Trenker réalise notamment Der Kampf ums Matterhorn (Combat pour le Matterhorn) (1928) (chronique de l’ascension du Cervin par Whymper) (film réalisé avec Mario Bonnard, Nunzio Malasomma), Monts en flamme (1931) (sur la guerre austro-italienne), Le Guet-apens (1932), Le Fils prodigue (Der verlorene Sohn) (1934) (un alpiniste à New York), Drame au Cervin (1935-1938), Lettre d’amour d’Engadine (1938).
Les films qui passaient en France vers 1930 Voici les principaux films de montagne auxquels on pouvait assister en France vers 1930 : « On voyait en France à cette époque, quelques bons films de montagne. Jean Tedesco, au Vieux-Colombier, repassait régulièrement La Traversée du Grépon filmée par Gaston Chelle que nous retournions voir chaque fois avec dévotion, tandis qu’une petite salle de Chamonix avait constitué un programme exclusivement composé de films d’alpinisme dus à Georges Tairraz, autre vétéran du cinéma de montagne, lui aussi toujours sur la brèche. L’un de ces films montrait l’Ascension des Aiguilles Ravanel et Mummery, escaladées par deux jeunes guides affublés de culottes cyclistes : les frères Armand et Georges Charlet (…) À Paris, nous courions voir les films allemands, toujours terriblement dramatiques, d’Arnold Fanck et Luis Trenker. Comme ces films avaient eu beaucoup de succès, tout au moins en France, les producteurs austro-allemands inondèrent les écrans français. Chaque film comportait obligatoirement une scène d’amour sur la terrasse d’un refuge, cadrée sur fond de montagne, une avalanche, et une scène de nuit avec recherche des victimes par une caravane de guides brandissant des flambeaux et marchant, suivant le cas, à pied ou à ski. Car le ski se conjuguait à l’alpinisme pour les besoins de la mise en scène. Pour être passés des Prisonniers de la Montagne à Tempête sur le mont-Blanc et d’Ivresse blanche aux Chevaliers de la Montagne, nous n’est étions pas plus heureux pour cela. » ( : pour la qualité de l’authenticité) (Marcel Ichac, Quand brillent les étoiles de midi, éd. Arthaud, Paris, 1960, page 11-12).
L'école française, un humanisme (années 1940-1960) Dans les années 1930, s'affirme une école française du cinéma de montagne, moins expressionniste, plus dépouillée et réaliste que l'école allemande. Ce sont les films de Marcel Ichac, Roger Frison-Roche, Samivel, Georges Tairraz, etc. Elle se développe selon les principes fixés par Marcel Ichac, en opposition avec l’école allemande. Il s’agit à la fois de sortir de la vision dramatique de la montagne et de placer la montagne et les alpinistes au cœur de l’intrigue. « Le cinéma de montagne, versant français, aura imposé une nouvelle version, dépouillée de tout pathos, qui fera sa place au geste et à la relation pure de l’homme avec la montagne. » (Marc Fenoli).
Georges Tairraz ouvre la voie dès 1924 avec Ascension des aiguilles Ravanel et Mummery (1924). Le premier film manifeste de cette école sera À l'assaut des aiguilles du Diable (1942) de Marcel Ichac. Il est suivi par Premier de cordée (1943), de Louis Daquin, d’après le roman de Roger Frison-Roche. Il est « le premier film à scénario à ouvrir au cinéma de montagne d’autres perspectives que le drame. » (Marc Fenoli). Les Étoiles de midi (1958) de Marcel Ichac a été l'entreprise réussie de sortir le cinéma de montagne, et ceci dans son acception la plus rigoureuse (que la montagne et l'alpinisme soit le centre du sujet du film, sa raison d'être), de son ghetto pour en faire un genre grand public.