thumb|upright|alt=Tableau Le Cauchemar de Füssli, 1802, présentant une femme étalée sur son lit, un démon sur elle et une jument spectrale au fond.|Le Cauchemar par Johann Heinrich Füssli, 1802 (huile sur toile).
Un incube (du latin signifiant « couché sur », pluriel ; ou , pluriel Tertullien, De anima, 44.) est un démon mâle qui prend corps pour abuser sexuellement d’un être endormi. Velu, hirsute et souvent représenté comme possédant des pieds de bouc, le démon incube pèse sur la poitrine de sa victime endormie et peut même l'étouffer. Son équivalent féminin est le succube.
La civilisation mésopotamienne le connaît sous le nom Lilū, mais c'est dans la Grèce antique que l'« éphialtès » est perçu pour être un démon qui s'attaque au dormeur. Les médecins grecs en font un être indissociable du phénomène cauchemardesque. Au Moyen Âge, l'incube est assimilé au diable, qui passe pour s'unir sexuellement aux sorcières transportées au cours du sabbat. Alors que le Malleus Maleficarum en fait une figure diabolique de l'impureté, des théologiens et démonologues chrétiens, comme saint Augustin, Jean Bodin ou Martín Antonio Delrío, débattent de sa réalité et de son pouvoir sur l'âme. Le terme est ainsi particulièrement en usage dans les écrits ecclésiastiques du Moyen Âge pour signifier l'hérésie du commerce sexuel avec le diable.
Dès le , des praticiens comme Jean Wier et Scipion Dupleix contribuent à faire passer le phénomène du domaine religieux au domaine médical, puis à la psychiatrie naissante. Louis Dubosquet, en 1815, considère l'incube comme une production fantasmatique produite par l'état d'angoisse constitutif du cauchemar. La psychanalyse et la psychiatrie moderne classent les apparitions d'incubes comme des délires psychotiques et hallucinatoires similaires à ceux prenant part dans la zoopsie. La psychiatrie moderne fait de l'incube une représentation imaginale de troubles nocturnes liés à une déviance libidinale.
D'une connotation sexuelle très forte, les récits d'attaques d'incubes, véhiculés par la littérature, sont teintés d'une ambivalence à l'égard des sentiments de la victime. Tantôt plaisants, ils peuvent se transformer en cauchemar. Les enfants nés d'un abus causé par un incube sont courants dans les mythologies ou les folklores ; on leur prête souvent des pouvoirs exceptionnels, ainsi qu'un destin unique. L'enchanteur Merlin, par exemple, passe pour avoir été engendré par un incube. Les descriptions ethnographiques montrent que l'incube demeure une réalité dans certaines cultures. Il est souvent considéré comme un esprit médiateur entre le chaman et le monde invisible.
Les explications sont nombreuses. Symboliques, psychanalytiques ou physiologiques, les causes des apparitions d'incubes tiennent à la fois de l'imaginaire et du médical. Lié fortement au cauchemar, l'incube est l'un des démons les moins représentés par l'iconographie. Hormis des représentations artistiques, comme celles de Johann Heinrich Füssli, ou littéraires, comme celles décrites par Pétrone ou Maupassant, l'incube constitue un démon peu identifiable, tour à tour apparenté aux dieux Pan ou Faunus.
Origine du terme thumb|upright|alt=Enluminure d’un manuscrit français du représentant l'enchanteur Merlin, à gauche, discutant avec un moine copiste, à droite.|Merlin serait né de la relation d'un incube avec une mortelle (enluminure d’un manuscrit français du ).
Selon Bloch et Wartburg., le mot « incube » (rarement « incubat ».) apparaît vers 1372 pour désigner spécifiquement un démon mâle.. Il dérive du latin classique , formé sur in- (« sur ») et -cubare (« coucher »), et signifie donc « couché sur »... Le mot n'est cependant pas employé en latin, qui désigne ce phénomène sous le nom de ., en référence à la créature nommée « Lamie ».
Selon Louis Dochez et Claude Lecouteux, le mot « cauchemar » (du latin , foulure, et , mauvaiseLe mot « cauchemar » est formé depuis le moyen néerlandais mare auquel on prête le sens de fantôme, et du déterminant « cauche- » pour lequel deux étymons sont envisagés : le latin , « fouler, presser », et , « chausser », in .) proviendrait du nom donné à un incube et désignerait donc une ., étymologie possible relevée également par A. de Chevallet, qui y voit un mot d'origine germanique, in .. Outre-Rhin, la Mähre, Mara en Scandinavie et Mare en Angleterre est une créature fantomatique qui pèse sur ses victimes. En ancien français, le cauchemar est appelé « appesart ».. En italien actuel, le mot cauchemar (avec ou sans connotation sexuelle) se traduit par le mot incubo.
Dans la Rome antique, l'« » désigne à la fois un démon masculin qui possède les femmes mais aussi le cauchemar. Les Grecs utilisent le terme d'« éphialtès » (en grec ancien / ), signifiant également le « cauchemar », mais ce vocable a disparu dans les langues modernes. Le médecin grec Galien en fait un synonyme de la paralysie du sommeil. L' (« douleur pendant le songe » en grec.) correspond en effet à un sentiment de suffocation, cause d'anxiété.
La littérature européenne a conservé la figure de l'incube. Il existe en effet une référence, en ancien français, sous la forme « »D'autres formes lexicales existent : « », « » ou « »., telle qu'elle apparaît dans l'ouvrage Merlin-Huth (ou Suite de Merlin) attribué à Robert de Boron.. L'auteur fait ainsi de l'enchanteur Merlin le fils d’un démon incube : Henri de Briel traduit ce passage par : , in . nommé par extension « Enquibedes »., parfois « Ygerne ». Ce dernier serait un démon de l'air, entré par effraction alors que la porte de la chambre de la mère de Merlin était fermée à clef. On retrouve également la trace de l'incube dans l'ancien arabe littéraire (période de naissance de l'islam), à travers le terme « al-jâthôm » (الجاثوم) qui sert pour désigner la paralysie du sommeil, le cauchemar., mais aussi . Le terme vient d'un verbe signifiant « prendre dans ses bras » avec une forte connotation de maternalisme ; un des termes dérivant de ce verbe est le mot arabe pour « crèche ». Selon le médecin John Allen., les praticiens arabes font de l'incube les signes avant-coureurs d'une épilepsie nocturne.
Descriptions de l'incube thumb|left|alt=Tableau représentant un démon de couleur noire, poilu, aux yeux rouges, oreilles pointues dressées et queue, assis à califourchon sur le ventre d'une femme nue et endormie, étendue sur le dos sur son lit, contre un deuxième corps.|Le Cauchemar, par Nicolai Abraham Abildgaard (1800) (huile sur toile).
Selon Françoise Gury, .. Tour à tour hirsutes et velus, similaires aux satyres (possédant des cornes et des pieds de boucs), les incubes sont fréquemment assimilés au dieu Pan. Ils possèdent souvent un comportement qualifié de « lubriques ». Dans l'Antiquité, ils sont parfois représentés portant des bonnets coniques (le ), semblable à celui qui coiffe les esclaves romains affranchis, en particulier sur des pièces de monnaie. Un éphialtès apparaît sous cette forme sur des pièces de monnaie de Bithynie et de Galatie.. Selon l'écrivain latin Pétrone, le fait de s'emparer du porté par l'incube assure de la découverte d'un trésorPétrone, Satyricon, 75-76.. Au Moyen Âge, l'incube est représenté sous la forme caprine du diable, parfois sous celle d'un homme en noir possédant un sexe démesuré, attribut hérité de ses ancêtres, la race des géants antédiluvienne. Enfin, comme celui du diable, son sperme est réputé froid .
L'incube est le seul démon qui doit son statut non à sa nature, annoncée par une mythologie particulière, mais à sa fonction, à savoir celle de peser sur le sommeil des femmes ou de certains hommes.. Cette action oppressante est décrite depuis l'Antiquité mais est davantage répandue au Moyen Âge :
Sa forme est variable, parfois éthéré, il peut prendre possession d'un corps humain ou animal, voire celui d'un autre démon ou esprit. Il est ainsi doué de mutabilité.. Cette variabilité de ses représentations, païennes comme chrétiennes, ne permet pas d'affirmer qu'une iconographie lui soit propre.. Selon Claude Lecouteux, la figure de l'incube est indissociable du cauchemar, en particulier dès l'époque médiévale, à partir de laquelle il n'est plus
Antiquité Le mythe sumérien thumb|upright|alt=Bas-relief représentant la déesse mésopotamienne de la nuit Lilitu, debout, nue avec des ailes dans le dos, bras écartés et repliés, les paumes des mains qui tiennent ses insignes étant tournées vers l'avant à hauteur des épaules. Les pieds sont trois doigts pourvus de griffes qui reposent sur le corps d'un félin à deux têtes entouré de part et d'autre par deux chouettes représentées de face.|Plaque Burney. La possible déesse mésopotamienne de la Nuit Lilītu (contesté).
La première allusion à un incube provient de Mésopotamie. L'incube et le succube sont appelés respectivement en akkadien lillal et kiel-lillal, mais aussi lilū (« mâle nocturne ») et lilītu (« femelle nocturne »), en assyrien sémitique.. Ces termes renverraient à des figures mythologiques. La Liste royale sumérienne datant de 2400 évoque en effet le père du héros Gilgamesh, Lilū, comme étant un séducteur des femmes pendant leur sommeil. Un démon femme qui s'en prend aux mâles endormis, Lilītu, existe aussi.. Les deux créatures s'attaquent aux jeunes mariés mais peuvent aussi inspirer des visions nocturnes. Deux autres démons, formant un couple, apparaissent dans le panthéon mésopotamien : Ardat Lili (« ravisseur femelle de la lumière »), qui rend visite aux hommes mariés durant la nuit et s'en fait enfanter, et Irdu Lili (« ravisseur mâle de la lumière »), qui, lui, va vers les femmes mariées. D'abord démons de la tempête, semble-t-il, ils sont devenus peu à peu apparentés à la nuit, mais aussi au vent, à l'esprit (au sens de mouvement invisible) et, par extension, à l'épilepsie.. Le Pahad Laylâ (« terreur de la nuit ») hébreu, cité dans l'Ancien Testament (Psaumes, 91, 5), possède des traits similaires aux démons incubes et succubes mésopotamiens..
L'éphialtès grec Le cauchemar est assimilé à une figure démoniaque dès l'Antiquité. La figure de l'incube apparaît dans la Grèce antique, sous le terme d'« éphialtès » (). Thémison de Laodicée parle ainsi d'un démon « étouffeur », conception reprise par de nombreux autres médecins antiques. mais aussi par les dramaturges comme AristophaneAristophane, Les Guêpes, 1037-1042.. Le phénomène survient pendant le sommeil et accable physiquement le dormeur dont le langage est réduit à quelques sons inarticulés. Selon Élisabeth Pradoura, l'éphialtès est un démon qui saute à la gorge du dormeur..
Selon Gabriele Fois-Kaschel, les médecins Soranos et Paul d’Égine rapportent que mais qu'il Gabriele Fois-Kaschel explique également que les médecins de l’Antiquité ont déjà observé de véritables épidémies de cauchemar, comme celle rapportée par un médecin du nom de Télémaque et reprise par Caelius Aurelianus dans ses Maladies chroniques.. Ainsi, dès l'Antiquité, plusieurs médecins et écrivains, comme Soranos d'Éphèse, Pline ou Plutarque, ne croient pas en la matérialité du démon, y voyant plutôt le résultat d'un délire provoqué par une maladie.. Le médecin Rufus d’Éphèse évoque lui aussi l'incube :
L'incube est étroitement lié, chez les Grecs, à la notion de « sommeil du Temple » ou qui consistait en l'union d'un Dieu et d'un(e) mortel(le), notamment dans le cadre du traitement de la stérilité. Toutefois, dans la mythologie grecque, l'incube, souvent un dieu, passe aussi pour avoir engendré des hommes célèbres. Selon son biographe supposé, Suidas, Apollonios de Tyane serait le fils d'un incube, de même que Servius Tullius, dont la mère était esclave.. Alexandre le Grand aurait été le fils de l'union entre Olympias et Zeus : explique Wilhelm Heinrich Roscher., citant Plutarque dans sa Vie d’Alexandre. Les dieux se liaient souvent aux mortelles de force, ainsi que l'explique Voltaire :