Le quimbois (kenbwa en créole guadeloupéen, tjenbwa en créole martiniquais, dominiquais et saint-lucien, et tchenbwa en créole guyanais) est un terme générique désignant un ensemble de croyances et de pratiques magico-religieuses présentes en Guadeloupe, à la Dominique, à la Martinique, à Sainte-Lucie et en Guyane. Ces traditions sont issues du syncrétisme entre les traditions amérindiennes, européennes, africaines et plus tardivement hindoues. Le quimbois est souvent comparé au vaudou à Haïti, à la santería ou au palo monte à Cuba, au candomblé ou à la quimbanda au Brésil, et à l'obeah des Antilles anglophones.

Définir le quimbois : entre magie, médecine et religion

Aire géographique vignette|Carte de la Mer des Caraïbes. Les anciennes colonies françaises y figurent en bleu.|378x378pxLe quimbois s'est historiquement développé en Guyane, en même temps, dans les Petites Antilles, en Guadeloupe et en Martinique, et est encore présent dans les nations insulaires comme la Dominique et Sainte-Lucie. Dans les îles où la colonisation française a été suivie d'une période de colonisation britannique, les pratiques magico-religieuses créoles sont aussi désignées sous le nom d'obeah.

Dans le cas précis de la Dominique et de Sainte-Lucie (et dans une moindre mesure à Tobago), obeah et quimbois recouvrent un phénomène sensiblement identique, rassemblant des pratiques variées et dont les influences sont multiples. On peut donc utiliser l'un ou l'autre des deux termes, selon le contexte. Cette équivalence ne s'applique pas aux autres îles colonisées par les Britanniques (Jamaïque, Barbade, Grenade, Saint-Christophe, etc.).

À Sainte-Lucie, l'obeah coexiste avec un autre système magico-religieux, le Kélé, plus récent et donc plus structuré, importé par des engagés yoruba (appelés vulgairement djiné ou nèg-djiné, c'est-à-dire « nègres-Guinée ») dans la deuxième moitié du .

Origine étymologique L'étymologie la plus répandue associe le quimbois à la formule « tiens, bois », prononcée en faisant boire un traitement à un maladeScènes de quimbois à Ducos, francetvinfo, 19 février 2014. Certaines sources attribuent cette formule au père Jean-Baptiste Labat, un prêtre et botaniste français, Archives d'outre-mer : sur les traces du père Labat en Martinique et Guadeloupe, francetvinfo, 16 janvier 2022, parti comme missionnaire aux Antilles à la fin du .

Toutefois, une autre hypothèse retenue par l'ethnobotaniste martiniquais Emmanuel Nossin ainsi que par d'autres universitaires antillais, associe plutôt le quimbois aux akamboué, c'est-à-dire aux esprits des ancêtres chez les amérindiens Kalinagos.

On peut aussi citer les hypothèses d'une origine étymologique bantoue : kimbwa ou kim boa, qui désignerait l'esprit tutélaire d'un lignage en Afrique centrale et xikwembu [ts], qui serait la traduction de Dieu ou des esprits ancestraux dans plusieurs langues bantoues d'Afrique australe (notamment en xitsonga ou xironga).

Magie ou religion ? Comme dit plus haut, le quimbois des Petites Antilles est couramment assimilé aux religions afro-caribéennes telles que le vaudou haïtien, la santería cubaine ou le candomblé brésilien. Pourtant, toutes ces religions présentent des caractéristiques communes, dont le quimbois est dépourvu : un culte dédié à un panthéon de divinités ancestrales (lwa à Haïti, orishás à Cuba, orixás au Brésil,...), ainsi que des sociétés initiatiques chargées d'organiser les cultes et d'initier les nouveaux adeptes (ougan, manbo et bòkò à Haïti, santero, santera et babalawo à Cuba). S'il existe bien des obeamen et des quimboiseurs dans les Petites Antilles, la grande hétérogénéité et la grande porosité de leurs pratiques ne permet pas d'imaginer qu'ils soient organisés autour de sociétés initiatiques, à l'image de celles retrouvées dans les Grandes Antilles. De ce fait, on ne peut pas considérer le quimbois comme une religion afro-caribéenne à part entière, mais plutôt comme un ensemble de croyances populaires et de pratiques magiques individuelles qui subsistent au sein d'un environnement religieux essentiellement chrétien (les principaux courants étant le catholicisme et l'adventisme). Mais comment expliquer alors cette différence entre, d'un côté, d'anciennes colonies comme Cuba, Haïti ou le Brésil qui ont su préservé des cultes afro-caribéens collectifs, et de l'autre, des îles comme la Martinique ou la Guadeloupe, qui en sont dépourvus ?

gauche|vignette|354x354px|Une habitation sucrière coloniale aux Antilles : on y distingue la grand-case (maison du béké) en haut à droite, surplombant la rue cases-nègres (habitations des esclaves) et les champs de canne à sucre ; à noter que dans cette représentation idéalisée des plantations, le travail forcé des esclaves n'est pas montré.

La première explication tiendrait à la taille des colonies. En effet, que ce soit à Haïti, à Cuba ou au Brésil, la grande superficie de la colonie permettait aux esclaves en fuite de constituer de larges communautés repliées dans les montagnes, où les fugitifs étaient libres de pratiquer et d'organiser leur religion. Ce phénomène, appelé « grand marronnage », a certes existé dans les Petites Antilles, mais est resté beaucoup plus limité. Un exemples marquant de grand marronnage dans les Petites Antilles francophones est la formation du camp des « Kellers » dans le massif volcanique des Mamelles, en Guadeloupe, vers la fin du . Ce regroupement aurait sans doute compté plusieurs centaines d'esclaves en fuite, organisés en quartiers, et pratiquant l'agriculture, l'artisanat et le pillage d'habitations voisines. Néanmoins, de telles communautés restent rares en Martinique et en Guadeloupe, où la plupart des activités de marronnage consistent en des initiatives individuelle, ou bien concernent des bandes d'une vingtaine de fugitifs (« petit marronnage »).

Une deuxième explication serait liée à l'histoire de la traite transatlantique. À partir du , l'activité sucrière à Saint-Domingue (future Haïti) s'intensifie à un point tel que la colonie capte la majeure partie des opérations de traite transatlantique, au détriment de la Martinique et de la Guadeloupe. En conséquence, dès la première moitié du , les esclaves créoles (nés dans les colonies) deviennent majoritaires dans les plantations. À l'inverse, à Haïti, ce sont les esclaves bossales (c'est-à-dire nés en Afrique) qui restent majoritaires, conduisant probablement à une diffusion plus importante de pratiques animistes dans la culture haïtienne. Par ailleurs, il n'est pas anodin de rappeler qu'Haïti a pris son indépendance dès 1802, ce qui a conduit à deux phénomènes : d'une part le vodou s'est considérablement structuré et propagé au moment-même de la révolution haïtienne, puisque de nombreux prêtres et prêtresses vodou ont contribué à organiser l'insurrection contre le système colonial ; d'autre part, en prenant son indépendance dès le début du , Haïti échappe partiellement aux politiques assimilationnistes qui ont été entreprises en Martinique et en Guadeloupe par l'Église et par l'Etat, du au .

vignette|350x350px|Saint-Antoine est assimilé à Papa Legba dans le vodou haïtien : il joue un rôle d'esprit intercesseur, maître des carrefours et protecteur du foyer

En somme, face à la pression coloniale, les esclaves de Martinique et de Guadeloupe, ainsi que leurs descendants, n'ont pas réussi à créer de culte organisé durable à l'image du vaudou haïtien. À défaut de pouvoir vivre pleinement leurs diverses pratiques animistes et panthéistes, ils ont été contraints de les incorporer dans leur façon de vivre le christianisme. On pourrait définir le quimbois comme un système de croyances et de pratiques magiques qui prend sa source dans ce que l'anthropologue Catherine Benoît appelle un « christianisme païen » (également qualifié par Raphaël Confiant de « catholicisme négrifié »). Comme dans les territoires islamisés ou christianisés d'Afrique subsaharienne, l'animisme subsiste et compose avec le monothéisme dominant. Cet animisme chrétien se manifeste dans plusieurs aspects du quotidien. On peut citer par exemple la transe des quimboiseurs qui se font possédés par les saints catholiques pour répondre aux interrogations de leurs consultants, la reviviscence des ancêtres pendant la nuit de la Toussaint ou encore la figure de Sainte-Radegonde, gardienne des cimetières (ce rôle ne lui est attribué qu'aux Antilles), qui n'est pas sans rappeler l'òrìṣà Ọya, originaire du Nigeria et vénéré jusqu'au Brésil (sous le nom de Iansã) en passant par Cuba.

On peut fortement supposer que derrière les saints catholiques honorés dans les Petites Antilles se cachent certains traits de divinités africaines ou caribéennes, comme c'est le cas dans les Grandes Antilles et au Brésil. +Correspondance entre les saints catholiques et quelques exemples de divinités africaines et afro-caribéennes dans les Grandes Antilles et au BrésilHaïtiAfrique de l'OuestDescriptionSaints chrétiens assimilés aux LwaLwa (vaudou haïtien)Vodùn (royaume fon du Danhomè)Òrìṣà (royaume yoruba d'Oyo)Saint-Antoine, Saint-PierrePapa LegbaLegbaEṣu ElegbaraDivinité masculine (généralement représentée avec un phallus en érection chez les Fons), intermédiaire entre le monde visible et invisible, maître des carrefours, à la fois bénéfique et capricieuse (a longtemps été associée au diable par les missionnaires chrétiens) rouge et noirSaint-Jean-BaptisteOgou TonnèHèvioso / SogboṢangoEsprit de la justice, de la foudre et du feu rouge et blancSaint-Jacques, Saint-MichelOgou FerayGouOgunEsprit de la guerre et du métal rouge, parfois vert (santería)Saint-UlrichAgwéAgbe / HuOlóòkunDivinité des océans (genre variable selon les régions, parfois masculin, parfois féminin, voire androgyne)Notre-Dame de l'AsomptionLa SirènMami WataMami WataDivinité féminine des océans, son culte semble relativement récent, et extrêmement répandu, de la Côte d'Ivoire au Congo, jusqu'aux Caraïbes (elle pourrait être un mélange des divinités aquatiques féminines des différentes sociétés où son culte s'est implanté)Sainte Vierge Mater Dolorosa et Vierge Noire de CzęstochowaEzili Freda et Ezili DantòAziliYemọja / OṣunEsprit des eaux, de la féminité, de la maternité, de l'amour et de la fertilitéSainte-RadegondeBaron Samedi et Maman BrigitteỌyaEsprit du vent, gardienne des cimetières (associée au feu dans le candomblé)Saint-PatrickDamballa Wedo et Ayida WedoDan-Ayido-HwedoOṣunmareEsprit de l'arc-en-ciel et du python, incarnant la prospérité, la richesse, la sagesse et la connaissanceSaint-JosephPapa LokoLokoIrokoEsprit de la nature végétale, patron des guérisseurs

Un modèle explicatif de la maladie À l'instar de nombreuses religions ou croyances magico-religieuses, le quimbois constitue un système de croyances ancré dans la maladie et le soin. Plus précisément, le quimbois joue un rôle dans la mise en sens de la maladie : pourquoi ? pourquoi moi ? pourquoi maintenant ? Prenant ses racines dans l’histoire et la culture créole antillaise, le quimbois constitue un modèle explicatif de la maladie, construit autour d’une représentation particulière de l’individu (son identité, son corps et les forces qui l’animent) et de sa place dans son environnement social. À ce modèle explicatif correspond une prise en charge spécifique, qui associe au traitement effectif de la maladie (le principe actif, issu de la pharmacopée traditionnelle) une charge symbolique (rituels ou objets-forts) censée activer ou renforcer l’efficacité du médicament. Cette synergie entre l'effectif et le symbolique agirait psychiquement sur le patient dans le but de le préparer intégralement à la guérison.