vignette|300px|« Descente dans les ateliers de la liberté de la presse ».
La censure en France a pris et peut prendre des formes diverses. Peuvent être distinguées d'une part la censure frappant les écrits, et donc liée à l'imprimerie, d'autre part la censure frappant toute autre forme de média (radio, télévision, internet, chansons, peintures, et toute autre forme artistique). Il existe enfin des phénomènes d'auto-censure, en particulier dans les grands médias.
La liberté d'expression est un droit compris dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789. Néanmoins, un décret de Napoléon rétablit officiellement la censure en l'an 1810 tandis que les ultra-royalistes feront passer des lois régissant la liberté de la presse sous la Restauration (1814-1830). La censure perdurera tout au long du , jusqu'aux lois sur la liberté de la presse passées en 1880-1881 sous la Troisième République. Cette dernière, marquée par les insurrections communalistes, dont l'épisode de la commune de Paris, ainsi que par divers attentats, fera exception avec le mouvement libertaire que les lois scélérates frappent officiellement de censure jusqu'en 1992.
Elle sera rétablie plus largement pendant la Première Guerre mondiale, menant entre autres à la création du Canard enchaîné en 1915, qui utilise le ton satirique pour échapper aux censeurs. Dans sa rédaction originelle, la loi de 1955 sur l'état d'urgence, a permis la censure en autorisant le ministère de l'Intérieur et les préfets à prendre « toute mesure pour assurer le contrôle de la presse et de la radio ». Votée pendant la guerre d'Algérie, cette disposition pouvait être mise en place avec le déclenchement de l'état d'urgence, un régime exceptionnel en cas de péril imminent résultant d'atteintes graves à l'ordre public.
Histoire
Sous l'Ancien Régime
Sous l'Ancien Régime, les premières interventions se manifestent avec la montée de l'absolutisme en France. L'affirmation de celui-ci se fait graduellement jusqu'à atteindre Louis XIV. L'État royal doit être alors l'incarnation du bien et de la décision suprême ; il doit occuper seul au-dessus du champ social et de l'espace politique.
Le après l'affaire des Placards, le roi , qui était jusqu'alors favorable aux idées nouvelles, ordonne la chasse aux « hérétiques » (en particulier les Protestants) et en 1535 il promulgua un édit contre les imprimeurs insoumis, qui interdisait toute impression de livres sur son royaume. La mesure, cependant, fut tout à fait inefficace, en raison notamment de la contrebande de livres imprimés dans les États protestants voisins (la Genève de Calvin) Benedict Anderson (1983), L'Imaginaire national, La Découverte, Paris, 1996, , 51-52. En 1629, Richelieu étatisa et laïcisa la censure, jusqu'alors sous la responsabilité de l'Église catholique, et nomma les premiers censeurs royaux.
Révolution française : liberté d'expression et censure vignette|Cahier de doléances de l’ordre du Tiers–État du bailliage de Nemours pour les États–Généraux de 1789. Chapitre 15 «de la Poste aux Lettres»: remontrances dénonçant l’existence d’une « commission secrète connue de tous», siégeant à Paris et chargée d’intercepter et de surveiller la correspondance. Archives nationales de France. Proclamée le , la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen proclame solennellement la liberté d'expression et de pensée : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, mêmes religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi. » (article 10) et « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas prévus par la loi. » (article 11). Mais ces articles généreux ne furent pas respectés par le Comité de salut public. Ainsi Robespierre fit-il brûler les œuvres de Camille Desmoulins.
Joseph Payan disait: "Les journaux, ainsi que les théâtres, ont des pouvoirs moraux : ils doivent, sous ce rapport, être soumis à une responsabilité. Quelle en est la nature ? C'est une question infiniment délicate et importante qui, touchant aux principes de la liberté, doit trouver sa solution dans ceux du gouvernement révolutionnaire et dans la suprême loi du salut du peuple."Cité par , La Chute de Robespierre : vingt-quatre heures dans le Paris révolutionnaire, Fayard - 2024, p. 173. Il renvoie à Hugh Gough, The Newspaper Press in the French Revolution, Londres, Routdedge, 1988, p. 109.
Avec la Loi des suspects, les auteurs de propos ou d'écrits estimés contraires à la Révolution, sont punis d'arrestation et souvent de la peine capitale.
Quoi qu'il en soit, on peut selon ces articles de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen sanctionner (a posteriori) une publication, mais en aucun cas empêcher (a priori) celle-ci.
et début du vignette|gauche|« Censure (Anastasie), illustre des photos, née à Paris sous le règne de . » Dessin de Georges Lafosse paru dans Le Trombinoscope de Touchatout en 1874. En 1810, un décret de Napoléon rétablit officiellement la censure. La Restauration voit une succession de suppressions et de rétablissements de la censure. Le , le roi Charles X promulgue les Ordonnances de Juillet (ou Ordonnances de Saint-Cloud). La première ordonnance rétablit la censure et l'autorisation préalable de publication. La réaction des opposants, avec à leur tête le journaliste Adolphe Thiers, à ce qu'ils considèrent comme une violation des principes de liberté de la presse de la charte constitutionnelle de 1814 provoque la révolution de 1830 (Trois Glorieuses)« 27-29 juillet 1830 Les ordonnances de Juillet et la révolution des « Trois Glorieuses » », lire en ligne sur herodote.net. La censure disparaît lors de la promulgation de la Loi sur la liberté de la presse du . Cette loi confie au système judiciaire l'essentiel du contrôle des informations publiées en France, effectué a posteriori (après diffusion).
Un an après la promulgation de la loi sur la liberté de la presse, une première restriction est apportée par la loi du sur le délit d'outrage aux bonnes mœurs par voie de presse, d'affiche ou d'écrit de toute nature. Cette loi avait pour but de limiter le déferlement de littérature érotique et pornographique alors signalé par la policePascal Ory, La Censure en France à l'ère démocratique, Éditions Complexe, coll. « Histoire culturelle », 1999.
La vague des attentats anarchistes entre 1892 et 1894 aboutit au vote des trois « lois scélérates » en et . Elles entraineront, pour un temps, la disparition de la quasi-totalité des titres de presse libertaires, dont Le Père Peinard d'Émile Pouget et La Révolte de Jean Grave.
Le , Jean Grave est condamné à 2 ans de prison et d'amende pour son livre La société mourante et l'anarchie (1892) accusé de provocation au vol, à l'indiscipline et au meurtre, ainsi que du délit d'apologie de faits qualifiés crimes par la loiÉmile de Saint-Auban, L'histoire sociale au Palais de justice : plaidoyers philosophiques, Paris, A. Pedone, 1895. La deuxième édition de l'ouvrage venait d'être imprimée en Belgique avec une préface d'Octave Mirbeau. Lors du procès, Elisée Reclus, Paul Adam, Bernard Lazare et Octave Mirbeau vinrent témoigner en faveur du prévenu. Malgré la belle plaidoirie de l'avocat, maître Émile de Saint-Auban, Jean Grave est condamné à la peine maximum. Les faits reprochés à Jean Grave étant prescrits, le parquet n'hésita pas à instruire contre la deuxième édition d'un livre qui jusque-là n'avait fait l'objet d'aucune poursuiteJean Maitron, Le mouvement anarchiste en France, Gallimard, coll. « Tel », 1992 .
vignette|L'affiche du Groupe des conscrits de 1912.
En , le « Procès des Trente » mélange d'authentiques cambrioleurs partisans de la « reprise individuelle » avec les « intellectuels » du mouvement anarchiste dont Sébastien Faure, Jean Grave et Félix Fénéon. Le président du tribunal échoua à jeter en prison les auteurs anarchistes mais parvint à interdire à la presse de reproduire les débats pour priver la défense d'une tribune extra-judiciaire.
En 1894, Émile Pouget est le seul à pouvoir continuer la propagande par l'écrit en diffusant Le Père Peinard depuis Londres. Les journaux anarchistes reparaissent finalement au cours de l'année 1895.
Après l'arrêt de la « propagande par le fait » par les anarchistes, les antimilitaristes furent à de nombreuses reprises condamnés par la justice. Laurent Tailhade écope de quatre ans de prison pour un article intitulé « Les tueurs de rois ont-ils disparu ? » publié dans Le Libertaire du . Laurent Tailhade contrevenait à la loi du punissant l'injure proférée à l'encontre d'un chef d'État ou d'un diplomate étranger. Le , Georges Yvetot, Gustave Hervé et Miguel Almereyda sont condamnés à la même peine pour une affiche appelant les jeunes recrues au meurtre des « soudards galonnés » qui faisaient tirer la troupe sur les grévistes. Seuls deux des vingt-huit inculpés sont acquittés : la seule femme et, sans doute à cause de son grand âge, Amilcare Cipriani. Celui-ci réédite l’affiche en y précisant que son acquittement lui reconnaît le droit de faire cette propagande.
En 1912, un groupe de conscrits rédige un manifeste incitant à l'insoumission et se réfugie à l’étranger. La Fédération communiste anarchiste publie affiches et tracts avec le manifeste. Son secrétaire national, Louis Lecoin est condamné à quatre ans de prison.
La censure théâtrale disparut en France en 1906, les crédits pour la commission de censure lui ayant été refusésOdile Krakovitch, La censure des théâtres durant la grande guerre, in : Théâtre et spectacles hier et aujourd'hui, Époque moderne et contemporaine, Actes du national des sociétés savantes (Avignon 1990), CTHS Paris 1991, , ,
En temps de guerre La censure fut rétablie au cours des différents conflits, notamment lors des deux guerres mondiales. Pendant ces deux guerres, les articles, dessins et photos censurés ont fréquemment été remplacés par des « blancs » (Le Canard enchaîné à ses débuts dut se débattre contre la censure en adoptant son ton ironique pour la détourner, de nombreux articles, même anodins, étant censurés). La censure est alors représentée sous la forme d'Anastasie tenant de grands ciseaux.
Pendant la Première Guerre mondiale Au moment de la Première Guerre mondiale, la censure est proclamée immédiatement, par le décret du instaurant l'état de siège (la veille de la déclaration de guerre entre la France et l'Allemagne). Ce décret est confirmé par la loi votée le , qui réprime tout ce qui est .
Un service de censure est mis en place comprenant un bureau de censure au ministère de la guerre et des commissions dans les régions militaires employant au total agents, dont les écrivains Guillaume Apollinaire et Victor Margueritte. Ces institutions étaient organisées en 3 services distincts chargés des quotidiens, des périodiques et des livres, et des télégrammes. Les directeurs de publications étaient tenus de présenter les morasses (exemplaires avant impression) à la censure. En fonction des consignes générales et ponctuelles reçues des ministères et du grand quartier-général, le censeur informait d’un article ou passage indésirable le directeur de publication qui pouvait proposer une nouvelle rédaction également soumise à la censure. La publication pouvait remplacer le passage ou l’article censuré par un blanc ou par la mention censurée. La censure n’était donc pas dissimulée. La publication d’articles censurés était passible de sanctions d’amendes, de saisie, jusqu’à l’interdiction temporaire ou définitive.