LInternationale lettriste (I.L.), est une organisation littéraire et artistique d'avant-garde. Elle est fondée initialement à Bruxelles puis constituée à Paris en 1952 en tant que réunion de lettristes dissidents, à savoir Guy-Ernest Debord, Gil J Wolman, Serge Berna et Jean-Louis Brau, en rupture avec le lettrisme « isouïen » estimé comme ayant renié la radicalité originelle du lettrisme « historique », désormais qualifié de « droite lettriste » et de « tendance rétrograde » face à la « tendance extrémiste » du mouvement que représente ce nouveau regroupementPotlatch , juillet 1954, Le Bruit et la Fureur.

Elle cesse d’exister en 1957 en se fondant dans l’Internationale situationniste, dont l'Internationale lettriste est communément considérée comme en ayant été la matrice, après sa fondation en dans l'arrière-salle d'un bar de Cosio d'Arroscia en Italie dans les Alpes de Ligurie.

Histoire Préhistoire Nulle organisation n’étant de génération spontanée, la constitution de l’I.L. trouve certains de ses soubassements dans des évènements qui l’ont précédé et dans lesquels elle a su se reconnaître ensuite. Parmi ceux-ci, l’esclandre passé à la postérité sous le nom de « scandale de Notre-Dame » lors de la messe solennelle de Pâques 1950 a très naturellement été intégré à sa genèse. D’autant qu’y participaient deux de ceux qui seront présents à sa constitution effective en 1952, Serge Berna, son instigateur principal et Jean-Louis Brau, l’un des comparses de la jeune garde lettriste avec ses épigones, venus soutenir l’exécutant, le jeune Michel Mourre déguisé en moine dominicain déclamant en chaire le texte violemment anticlérical et blasphémateur rédigé par Serge Berna Parmi les autres participants notables : Claude-Pierre Matricon, Ghislain Desnoyers de Marbaix, Jean Rullier, Marc-Gilbert Guillaumin alias Marc, O, Gabriel Pomerand, cf. Christophe Bourseiller, Vie et Mort de Guy Debord 1931-1994, Plon, 1999, pages 35-36 ; Jean-Michel Mension, La Tribu, éditions Allia, Paris, 1998, page 33.

thumb|Serge Berna, Michel Mourre et Ghislain Desnoyers, trois des principaux participants du scandale de Notre-Dame appréhendés.

Le retentissement médiatique de cette action ainsi que sa haute portée symbolique l’ont donc logiquement inscrite dans son histoireDans une lettre du 6 avril 1989 au biographe de F. Truffaut, Guy Debord indique que ce scandale, comme la tentative à la même époque (par l'ami d'Ivan Chtcheglov Henry de Béarn) de dynamiter la tour Eiffel, a compté parmi les actes ayant amené à la formation de l’I.L. (Guy Debord, Correspondance volume 7, Librairie Arthème Fayard, Paris, 2008, page 79)..

Prémices Comme souvent, la formulation d’une idée ne s’avère être finalement que la mise en mots d’une réalité déjà éprouvée. C’est ainsi le cas pour la construction du nouveau regroupement en tant que courant distinct du lettrisme originel dont plusieurs manifestations du premier semestre 1952Détaillées au début de la conférence Histoire de l’Internationale lettriste enregistrée le 6 décembre 1956 in Guy Debord, Enregistrements magnétiques (1952-1961), Nrf Gallimard, Paris, 2010, page 41. ont sans doute servies de révélateurs d’une convergence d’idées et de comportements à ceux qui y participaient. Relèvent de ceux-ci, la présentation le à Paris au ciné-club d’Avant-Garde du musée de l’Homme du film de Gil J Wolman L’Anticoncept qui déclenche une bataille entre les jeunes lettristes et le publicCe film consistant en une projection en alternance de ronds blancs et noirs rythmés sur ballon-sonde fera l’objet d’une décision d’interdiction par la Commission de censure le 2 avril 1952. Scénario intégral et documents annexes, L'Anticoncept, Editions Allia, Paris, 1995 . Existe également en VHS chez ce même éditeur.. Également marquantes, les irruptions agitées de commandos de lettristes débarqués de Paris pour perturber le Festival international du film de Cannes du au et faire connaître la sortie de la revue Ion de Marc-Gilbert Guillaumin (Marc'O) entièrement consacré aux films, en cours ou réalisés, du groupe lettristeÀ l’occasion de cette agitation d’opposition à la tenue du Festival qui a donné lieu à une dizaine d’arrestations, un tract Fini le cinéma français est diffusé et de nombreuses affiches du festival placardées dans la ville sont recouvertes de slogans (« Le cinéma est mort »). Cf. Christophe Bourseiller, Vie et mort de Guy Debord, 1931-1994, Paris, Plon, 1999, page 51-52 ; Guy Debord, Œuvres, Quarto Gallimard, Paris, 2006, pages 44 et 59 ; Andrew Hussey, Guy Debord, 2001, traduction 2014, Paris, Globe, l’école des loisirs, pages 80-81.. Et, dans le même ordre d’idée, le sabotage, à la fin du mois de mai suivantcf. Guy Debord, Enregistrements magnétiques (1952-1961) , Nrf Gallimard, Paris, 2010, p. 16 et Potlatch n° 21, page 150 de l'édition Gérard Lebovici., du Congrès de la Jeune Poésie réunissant au Musée pédagogique de la rue d’Ulm à Paris des néo-réalistes et des sous-surréalistescf. Jean-Paul Curtay, La poésie lettriste, Éditions Séghers, Paris, 1974, page 104.. Là encore, l’intervention de nombreuses forces de police contre les manifestants lettristes entraine le retrait de nombreux participants et, partant, le succès de l’opération. À n’en pas douter également, les déroulements particulièrement animés des deux premières séances de présentation du film Hurlements en faveur de Sade de Guy Debord les au ciné-club d’Avant-Garde (projection interrompue par l’assistance au bout de dix minutes) et en intégralité le au ciné-club du Quartier latin dans la salle des Sociétés savantes, 8, rue DantonOn en trouve le récit détaillé fait par Maurice Rajsfus dans Une enfance laïque et républicaine, Manya, 1992, repris dans Jean-Michel Mension, La Tribu, Éditions Allia, Paris, 1998, pages 97 à 100 (notes)., n’ont pu que conforter les quatre lettristes dissidents Debord, Wolman, Brau et Berna dans leur volonté de constituer le groupe qu’ils projetaient.

Fondation-Constitution Même si Guy Debord, et Gil J Wolman indiquent avoir fondé « arbitrairement à Bruxelles »Guy Debord, Enregistrements magnétiques, Histoire de l'Internationale lettriste (1956), Nrf Gallimard, Paris, 2010, page 42. un groupe distinct, comme tendance à l’intérieur du mouvement lettriste en Guy Debord, Correspondance volume « 0 », Librairie Arthème Fayard, Paris 2010, page 17., lors d’un déplacement pour y préparer la projection du film d'Isidore Isou Traité de bave et d’éternité, la première expression publique attestant de la constitution d’un groupe autonome manifestant la rupture avec le système Isou fut le scandale perpétré le à l'encontre de Charlie Chaplin, vedette unanimement aimée du public, lors de la conférence de presse organisée pour la sortie de son dernier film, scandale dont Isidore Isou se désolidarisera publiquementC'est effectivement à cette occasion que l’Internationale lettriste manifeste spectaculairement son existence pour la première fois à Paris le 29 octobre 1952, en attaquant au Ritz la conférence de presse tenue par Charlie Chaplin pour la promotion de son film Les Feux de la rampe (). Berna, Brau, Debord et Wolman y lancent un tract d'insulte (Finis les pieds plats !) traitant notamment Chaplin d'« escroc aux sentiments » et de « fasciste larvé ». Seuls Jean-Louis Brau et Gil J Wolman purent pénétrer dans la salle de la conférence de presse et y jeter les tracts. Guy Debord et Serge Berna furent arrêtés par la police (qui les prenait pour des admirateurs) en essayant de s’introduire frauduleusement par les cuisines du Ritz. Isou, Pomerand et Lemaître, refusant de cautionner cette action, publièrent aussitôt un démenti dans le journal Combat du 1er novembre 1952. L’ensemble de ces échanges est relaté dans la première publication du groupe Internationale lettriste publiée dans le courant du mois de novembre avec le texte de Guy-Ernest Debord, Mort d’un commis voyageur.. Ce désaveu officiel acheva de marquer la séparation idéologique des lettriste historiques avec la nouvelle génération radicale.

Cette rupture dûment établie, l’existence de cette nouvelle avant-garde est formalisée par l’organisation de la première conférence de l’Internationale lettriste qui se tient à Aubervilliers, ville dont le père de Jean-Louis Brau est maire-adjoint, le en présence des quatre fondateurs ayant participé à l’action récente contre Charlie Chaplin. Le protocole final de la conférence fut déchiré et introduit dans une bouteille jetée dans le canal Saint-Denis, Jean-Louis Brau la repêchant le lendemain. Ces statuts très radicaux, « pour solde de tout compte », (notamment le point 4 prévoyant l’exclusion ipso facto pour collaboration à des activités isouïennes ou publication sous son nom d’œuvres commerciales), entérinent le point de non-retour vis-à-vis des anciennes pratiques lettristesJean-Michel Mension, La Tribu, éditions Allia, Paris, 1998, pages 62-63.

Une fois ce travail d’émancipation achevé, le groupe au départ constitué des seuls quatre fondateurs historiques va se donner plus de consistance. Naturellement, c’est parmi ceux qu’ils fréquentent habituellement que se constitue ce rassemblement informel, c’est-à-dire dans les nombreux cafés de Saint-Germain-des-Prés à Paris et notamment le bistrot Chez Moineau, situé 22, rue du Four où se croisaient ces années là, outre les jeunes lettristes, un ensemble hétéroclite d’artistes plus ou moins connus, peintres, cinéastes, poètes expérimentaux, asociaux divers, ivrognes, toxicomanes, petits délinquants, filles mineures et ratés autoproclamésSelon le témoignage de Vali Meyers parmi cette faune se trouvaient « (...) des enfants déracinés venus de tous les coins d'Europe. Beaucoup n'avaient ni toit, ni parents, ni papiers. Pour les flics, leur statut légal, c'était celui de « vagabonds ». C'est pourquoi ils finissaient tous par se retrouver à la Santé. On vivait dans la rue, les cafés, comme une bande de chiens bâtards. On avait notre hiérarchie, nos codes bien à nous. » cité dans Jean-Michel Mension, La Tribu, éditions Allia, Paris, 1998, page 29.. On retrouve alors bon nombre de ces habitués parmi les signataires des nombreux textes collectifs du groupe, dont notamment, le Manifeste ouvrant le d’Internationale LettristeRédigé le 19 février 1953, il est signé Sarah Abouaf, Serge Berna, P.-J. Berlé, Jean-L. Brau, [René] Leibé, Mohamed Dahou (ou |Midhou Dahou), Guy-Ernest Debord, Linda [Fryde], Françoise Lejare, Jean-Michel Mension, Éliane Pápaï, Gil J Wolman in Guy Debord, Œuvres, Quarto Gallimard, Paris 2006, page 95.. Et, comme parmi ceux-ci figurent quelques étrangers en rupture de ban et des nord-africains, dont par exemple Mohamed (Midhou) Dahou, qui adhère dès le début de l’année 1953, le qualificatif d’internationale est d’autant plus justifié pour ce regroupement naissant qui se caractérise par son extrême jeunesse. À l’été de 1953, la moyenne d’âge de la bande des lettristes – internationalistes s’établissait légèrement au-dessous de 21 ansInternationale Situationniste , page 12 et Éliane Brau, Le situationnisme ou le Nouvelle Internationale, Nouvelles éditions Debresse, Paris, 1968, p. 118. et elle se trouvait en capacité, une fois la rupture avec le lettrisme d’Isou dûment consommée, de pouvoir, tout en prolongeant les théories du Soulèvement de la Jeunesse et de la destruction des arts prônés par Isou, radicaliser ses positions théoriques et pratiques issues du lettrisme en se rapprochant tout à la fois du marxisme révolutionnaire que du dadaïsme berlinois et des pensées nihilistes et anarchistes.