Le terme Thraco-Romain se rapporte à la culture et à la langue des populations d'origine thrace des Balkans, incorporées dans l'empire romain.

Étymologie Le terme a été forgé en 1901 par Ovid Densusianu., pour décrire l', quand le latin vulgaire parlé dans les Balkans entre le et le , avec ses caractéristiques propres, a évolué en ce que nous connaissons comme le proto-roumain. Par extension, les historiens ont commencé à utiliser ce terme pour se référer à la période de l'histoire des proto-Roumains jusqu'au .

Enjeux et usages L'usage du terme s'inscrit dans les controverses nationalistes des et du suivant, concernant l'origine des roumanophones. Selon une partie de l'historiographie austro-hongroise, russe ou bulgareEduard Robert Rössler, 2.3.1836 à Olmütz/Olomouc – † 19.8.1874 à Graz : Romänische Studien : untersuchungen zur älteren Geschichte Rumäniens, Leipzig, 1871 ; ; Béla Köpeczi (dir.), Histoire de la Transylvanie, Akadémiai Kiado, Budapest, 1992 ; ; M. B. Mitine, Faits et arguments contre les falsifications concernant les nationalités de l'Union soviétique, Chișinău 1973 ; R. L. Wolff, The Second Bulgarian Empire, its origin and history to 1204 Speculum 24, , ed. Kroraina, Sofia 2008 ; Большая советская энциклопедия (Grande encyclopédie de l'académie bulgare) : Болгария v Исторический очерк Период феодализма (« La Bulgarie à l'époque du féodalisme ») et Steven Runciman, A history of the First Bulgarian Empire, G. Bell & Sons publ., Londres 1930, nient ou occultent l'ancienneté des Roumains et Aroumains en Europe du Sud-Est, or si les langues romanes orientales ne proviennent pas de la romanisation des langues paléo-balkaniques par l'Empire romain (comme l'affirment unanimement les linguistes) alors seule l'hypothèse de Vladimir Jirinovski (qui n'est ni linguiste, ni historien) peut constituer une alternative : selon lui, les roumanophones proviendraient d’un « mélange de colons italiens venus sur les nefs génoises et de Tziganes danubiens, mélange qui a envahi des terres appartenant légitimement à la Bulgarie, à la Hongrie et à la Russie » : , les locuteurs des langues romanes orientales apparaissent seulement à partir du (sans qu'une explication cohérente de leur apparition puisse être fournie) et il n'existe pas de preuve de filiation entre eux et les populations antiques des Balkans, dont la romanisation ne serait que très partielle et éphémère. Toutes les cartes historiques inspirées par ces positions omettent de mentionner la présence de populations romanophones en Europe du Sud-Est avant la fondation des principautés danubiennes. Pour sa part, l'historiographie roumaineDont les principaux représentants sont Florin Constantiniu, Constantin et Dinu C. Giurescu, Nicolae Iorga, Alexandru Philippide, Ioan Scurtu, Alexandru Xenopol considère cette romanisation comme démontrée au nord de la ligne Jireček, et se trouvant à l'origine des langues romanes orientales à la fois au nord du Danube (Roumains) et au sud du fleuve (Aroumains).

La présence des Thraco-Romains est signalée en 579 par Théophane le Confesseur et Théophylacte Simocatta dans la chronique d'une bataille contre les tribus des Avars, les romanophones combattant dans les rangs de l'armée romaine d'orient dite « byzantine ». À cette époque, les chroniqueurs byzantins appelaient Ῥωμαίοι - Rhômaíoi ou Romées, soit « Romains » en grec tous les citoyens de la Βασιλεία των Ῥωμαίων - Basileía tôn Rhômaíôn : « empire des Romains » en grec), et, pour distinguer parmi eux les romanophones des Balkans, ils utilisaient le nom de Besses (une ancienne tribu thrace : ainsi, en 570, le pèlerin Antonin de Plaisance en visite au monastère Sainte-Catherine du Sinaï décrit les langues les plus parlées par les moines byzantins : « grec, latin, syriaque, copte et besse »). Un autre terme, l'exonyme (d'origine germanique : voir l'histoire du terme Valaque) entre en usage au : dans son Strategikon, Kékauménos précise au que les romanophones de Thessalie descendent des anciens Thraces et Daces et qu'on les appelle Besses ou Valaques.. devient fréquent dans le cadre du , au , pour distinguer les romanophones (organisés en Βλαχίες, « valachies ») des Grecs (organisés en κεφαλίες, « céphalies ») et des Slaves (organisés en Σκλαβινίαι, « sklavinies »)Raymond Detrez, Historical Dictionary of Bulgaria, 2-nd ed. 2006 ; Alain Ducellier, Michel Kaplan, Bernadette Martin et Françoise Micheau, Le Moyen Âge en Orient, Paris, 2014 ; Éric Limousin, Le Monde byzantin du milieu du à 1204 : économie et société, ed. Bréal 2007 ; Arnold Toynbee, Nevil Forbes et al., The Balkans : a history of Bulgaria, Serbia, Greece, Rumania, Turkey, ed. Clarendon Press, Oxford 1916, 407 p..

Les romanophones eux-mêmes s'auto-désignaient comme , , , ou et quelques autres variantes conservées dans les langues romanes orientales (et attestées par écrit à partir du )Tranquillo Andronico écrit en 1534 que les roumains () ().En 1532 Francesco della Valle accompagnant le gouverneur Aloisio Gritti note que les ont préservé leur nom de et qu'. Il cite même une phrase : (, en roumain contemporain : ).Ferrante Capeci écrit vers 1575 que les habitants des s’appellent eux-mêmes roumains ()Pierre Lescalopier remarque en 1574 que .Le saxon transylvain Johann Lebel note en 1542 que les Valaques se désignent eux-mêmes sous le nom de ..Le chroniqueur polonais Stanislaw Orzechowski observe en 1554 qu'.Le croate Antonio Veranzio remarque vers 1570 que les Valaques se nomment eux-mêmes .Le hongrois transylvain Martinus Szent-Ivany cite en 1699 les expressions : ( et en roumain contemporain ) et ( et en roumain contemporain .Grigore Ureche écrit : .Dans son testament littéraire, Ienăchiță Văcărescu écrit : .

Historiographie Il existe une historiographie, notamment hongroiseBéla Köpeczi, Erdély rövid története, Akadémiai Kiadó, et bulgaro-russeRoumen Daskalov et Aleksander Vezenkov, Entangled Histories of the Balkans - Shared Pasts, Disputed Legacies, tome 3, Balkan Studies Library, Brill (Leyden, 2015), , qui se base sur les récits d'EutropeEutrope, livre IX, 15. relatant l'évacuation de la Dacie par les Romains en 275, interprète la pénurie de sources anciennes selon l'axiome « absence de preuve égale preuve d'absence », dénie toute crédibilité aux sources anciennes byzantines (Théophane le Confesseur, Théophylacte Simocatta, Cécaumène, Anne Comnène, Apocaucos), russes (Chronique des temps passés) ou hongroises (Gesta Hungarorum) ainsi qu'aux travaux des linguistes, et utilise la méthode hypercritique contre les arguments des historiens roumains, pour purement et simplement nier la persistance du roman oriental durant le millénaire inscrit entre 275 et le : cela diffuse dans les sources secondaires internationales l'idée d'une mystérieuse émergence tardive du diasystème roman de l'est, que Gheorghe I. Brătianu a décrite comme <ref>Gheorghe Brătianu, O enigmă și un miracol istoric: poporul român, ed. Fundația Academia Civică, Bucarest 2019, .</ref>.

La réalité des Thraco-Romains est pourtant difficilement contestable, vue l'existence des langues issues du roman oriental, mais l'enseignement scolaire, imprégné comme les sources secondaires par les controverses nationalistes du , néglige cette période tant en Roumanie qu'en Bulgarie, et s'en tient au postulat historique que la romanisation a concerné en premier lieu les Daces du nord du Danube (en Roumanie actuelle, même si la domination romaine n'y a duré que ) et très peu les Thraces du sud du fleuve (en Bulgarie actuelle, même si la domination romaine y a duré six siècles en comptant l'Empire romain d'Orient). Cette historiographie scolaire enseigne que les Slaves ont rencontré et slavisé, au sud du Danube, des Thraces non romanisés, et que les minorités romanophones des Balkans seraient tardivement () venues de Dacie. Ces positions sont les réponses bulgare et roumaine à la théorie inverse austro-hongroise qui enseigne, elle, que les Roumains sont tous tardivement venus des Balkans où ils se seraient initialement formésEduard-Robert Rösler, Romänische Studien : untersuchungen zur älteren Geschichte Rumäniens déjà cité, développe les théories de Franz Josef Sulzer, Josef Karl Eder et Johann Christian von Engel..

Toutefois, dans le milieu historique universitaire, on admet que la zone géographique où s'accomplit le processus de romanisation des Thraces correspond à un territoire limité à l'ouest par l'aire de romanisation des parlers illyriens, dont est issue la langue dalmate (une langue romane disparue), au sud par la ligne Jireček, à l'est par les cités grecques de la mer Noire, et au nord par une « zone grise » fluctuant à travers l'ancienne Dacie antique, au gré de la transhumance pastorale des populations romanisées et des évènements historiques (avec des replis vers le sud face aux invasions comme celles des Huns, des Gépides ou des Avars, et des remontées au nord dans le cadre du Premier Empire bulgare ou pour fuir les guerres bulgaro-byzantines à l'époque de l'empereur Basile II)..

Romanisation

Si au sud de la ligne Jireček, les élites Thraces étaient depuis longtemps hellénisés lorsque les Romains commencent la conquête des Balkans, au nord en revanche, la population locale thrace s'implique de plus en plus dans la vie économique, militaire, culturelle et politique de l'Empire romain, notamment en Mésie qui, étant une province frontalière longeant le Danube, est puissamment fortifiée, colonisée et développée par l'Empire. Y acquérir la citoyenneté romaine constitue un « ascenseur social » que beaucoup d'habitants souhaitent utiliser, et que l'édit de Caracalla de 202 (ou ) promulgué par Caracalla, rend accessible. Légalement, tous les hommes nés libres dans l'Empire romain possédaient la pleine citoyenneté romaine, ainsi que toutes les femmes nées libres qui étaient mises sur un pied d'égalité avec les femmes romaines. La tradition concernant les origines thraces de certains empereurs romains date du . Le premier fut peut-être Regalianus, et Galère qui avait des origines daces par sa mère. À partir du , les Thraco-Daces ont constitué une partie importante de l'armée romaine.