Le « Processus de réorganisation nationale » (« ») est le nom que s'est officiellement donné la dictature militaire argentine de 1976 à 1983, qui imitait ainsi le de la dictature uruguayenne. Elle a fait près de () et fusillés, politiques, et d'exilés pour 32 millions d'habitants Martine Déotte, « L’effacement des traces, la mère, le politique », Socio-anthropologie , 2002, mis en ligne le 15 mai 2004 ., ainsi qu'au moins 500 bébés enlevés aux parents desaparecidos et élevés par des familles proches du pouvoir Thierry Oberlé, Dictature argentine : un procès pour les victimes françaises, Le Figaro, 8 décembre 2009 .

Trois ans après la fin de la dictature de la Révolution argentine (1966-1973), la junte militaire prit le pouvoir dans un contexte tendu d'affrontements entre les péronistes de gauche et de droite, qui culmina dans le massacre d'Ezeiza le jour du retour du général Juan Perón, en exil depuis vingt ans en Espagne franquiste. Après le renversement le par un coup d'État du gouvernement d'Isabel Perón, le général Videla dirigea la junte, formée d'un représentant de la Marine, d'un autre de l'Armée de terre et d'un de l'aviation.

Quatre juntes militaires se sont succédé jusqu'en 1983. Le régime fut responsable de la mort ou de la disparition de (les ), de l'exil de millions d'Argentins et de la guerre des Malouines avec le Royaume-Uni. Nombre de militaires étaient proches du nazisme, certains obligeant ainsi les incarcérés dans les centres clandestins de détention à écouter des discours d'Hitler ; l'un des tortionnaires, Jorge Antonio Olivera, devint par la suite l'avocat de l'ex-SS Erich Priebke.

Le volet militaire du programme nucléaire argentin développé sous la dictature sera arrêté lors du retour à la démocratie en 1983 par le président Raúl Alfonsín. Lors de sa présidence, pendant la transition démocratique, un procès de la junte eut lieu, mais les généraux ont par la suite été amnistiés par le président Carlos Menem.

Quatre juntes successives 1976-1981 : Jorge Rafael Videla, Emilio Eduardo Massera et Orlando Ramón Agosti 1981-1981 : Roberto Eduardo Viola, Armando Lambruschini, Omar Domingo Rubens Graffigna 1981-1982 : Leopoldo Galtieri, Basilio Lami Dozo et Jorge Isaac Anaya 1982-1983 : Cristino Nicolaides, Rubén Franco, Augusto Jorge Hughes

L'idéologie national-catholique de la junte

Le putsch avait été soutenu par l'Église catholique Laura Graciela Rodríguez et Germán Soprano (2009), « La política universitaria de la dictadura militar en la Argentina: proyectos de reestructuración del sistema de educación superior (1976-1983) », Nuevo Mundo Mundos Nuevos, Cuestiones del tiempo presente, 2009 , tandis que la junte reprenait la rhétorique national-catholique de la « Révolution argentine », entrelaçant les thèmes du rétablissement de l'ordre moral chrétien et de la défense de la « civilisation occidentale chrétienne » avec l'anti-communisme Cyrus Stephens Cousins (Université du Texas, 2008), General Ongania and the Argentine (Military) Revolution of the Right: Anti-Communism and Morality, 1966-1970, Historia Actual, (automne 2008), , publié en ligne le 15 octobre 2008 . Les secteurs les plus extrémistes de l'armée se reconnaissaient dans la revue intégriste et antisémite Cabildo; les forces armées en général ont été influencées par le catholicisme intégriste développé par « des groupes et des individus tels que la Cité catholique, Jean Ousset, Carlos Sacheri, Jordán Bruno Genta, l'abbé Julio Meinvielle ou la Congrégation des coopérateurs paroissiaux du Christ-roiMario Ranalletti (2010), « Aux origines du terrorisme d'État en Argentine », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, , janvier-mars 2010, (citation ). »Sur la Cité catholique et les liens avec l'OAS et l'Argentine, voir chapitre spécifique in , 2008

Ces groupes ont interprété la guerre froide en termes de « choc de civilisation » et leur action en termes de défense de la chrétienté, considérant par ailleurs toute attitude de réforme ou de contestation comme symptôme du « mal communiste »Mario Ranalletti (2010), « Aux origines du terrorisme d'État en Argentine », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, , janvier-mars 2010, . Des penseurs de l'Inquisition ont même été utilisés par les théologiens néo-thomistes afin de justifier l'usage de la torture et de l'extermination des « infidèles », 2008. Sur quatre-vingt-cinq évêques, seuls cinq se sont opposés à la dictature (dont trois seront assassinés).

Jusqu'à présent, l'Église s'est refusée à reconnaître son rôle dans la légitimation de la dictature et des crimes commis par celle-ci. À l'issue de la condamnation, en , du prêtre Christian von Wernich, accusé d'avoir activement participé aux interrogatoires au cours desquels la torture était employée, le cardinal Jorge Bergoglio (futur pape François) a ainsi déclaré « si un membre quelconque de l'Église avait cautionné, par recommandation ou par complicité, la répression violente, il aurait agi sous sa responsabilité, péchant ainsi gravement contre Dieu, l'humanité et sa conscience »Monique Mas, Prison à vie pour un prêtre collaborateur de la dictature, RFI, 10 octobre 2007. Le père Ruben Capitanio, lui-même victime de la dictature, a été l'un des rares à avouer la responsabilité de la hiérarchie ecclésiastique.

Selon le journaliste Hernán Brieza, une trentaine d'autres prêtres, certains étant déjà morts, auraient pu être inculpés d'actes de tortureAlexei Barrionuevo, Argentine Church Faces ‘Dirty War’ Past, New York Times, 17 septembre 2007. Malgré l’orientation antisémite de la junte, Israël lui fournit une assistance militaire contre les mouvements guérilleros.

Contexte et déroulement du coup d’État du 24 mars 1976

Le coup d’État a lieu le , trois ans après le coup d’État en Uruguay tandis que le Chili, la Bolivie et le Brésil étaient également gouvernés par des juntes militaires. L’Argentine est ainsi le dernier pays du Cône sud à basculer dans la dictature. Cependant, elle n’avait connu que trois ans de démocratie dans un contexte fragile de crise politique (huit chefs d'État en 20 ans), précédés de la dictature catholique-nationaliste de la « Révolution argentine » (1966-73). Les élections de mars 1973, marquant le triomphe du péronisme et le retour au pouvoir du général Juan Perón, avaient été les premières élections véritablement démocratiques, « sans proscription des secteurs majoritaires [ndlr du péronisme] ni limitation grave des libertés civiques », depuis les élections de 1946 Alain Rouquié, « Le vote péroniste en 1973 », in Revue française de science politique, , , 1974. . . Cependant, dès , le massacre d'Ezeiza signalait l'intensité des conflits politiques, qui explose à la mort de Perón (). Le coup d'État de 1976 s'inscrit donc dans un contexte d'une crise politique qui durait depuis trente ans, avec tout au long de ces décennies, marquées par une crise économique persistante et l'incapacité de la dictature du général Ongania (1966-70) à y répondre, l'influence déterminante de l'armée sur la scène politique.

En 1975, l’Argentine s'enfonce dans la spirale de la violence, marquée par l'action des guérillas (Montoneros et ERP), de l'extrême-droite (CNU) et du terrorisme d'État, qui préexiste au putsch de avec l'action de l'escadron de la mort de la Triple A, pilotée par le ministre José López Rega, ainsi que par celle des services de police et de l'armée 30 ANIVERSARIO DEL GOLPE MILITAR EN ARGENTINA ; DOCUMENTOS MUESTRAN APOYO DE EEUU Y LA BRUTAL REPRESION DE LA DICTADURA (disponible en anglais), documents et analyse de la National Security Archive (George Washington University), 30 mars 2006 . Dès , le gouvernement d'Isabel Perón ordonne ainsi l'Opération Indépendance contre l'ERP dans la province de Tucuman (qui s'inspire de la bataille d'Alger) et signe en juillet les « décrets d'annihilation de la subversion » qui étendent l'état d'urgence à tout le pays: la « guerre sale » a déjà commencé, avec les premières disparitions forcées (900 desaparecidos avant Hipólito Solari Yrigoyen, primera victima de la Triple A. Isabel y López Rega vinieron a verme cuando estaba internado, Clarín, 19 janvier 2007 ). Les méthodes d'extermination furent toutefois systématisées après le coup d'État. À cette date, les guérillas sont déjà pratiquement démantelées: le dernier assaut de l'ERP fut le , et ses cadres dirigeants furent envoyés en exil trois mois après le coup d'État, bientôt suivis des cadres Montoneros. Peu après la réussite du putsch, le général Iberico Saint-Jean déclare publiquement « d'abord, nous tuerons tous les subversifs, ensuite leurs collaborateurs, ensuite leurs sympathisants, puis ceux qui demeurent indifférents et, enfin, nous tuerons les indécis. »

Une semaine avant le coup d'État, l'ambassadeur des États-Unis, Robert Hill, informe William D. Rogers, sous-secrétaire d'État chargé de l'Amérique latine, que l'amiral Emilio Massera lui a demandé d'être mis en contact avec des firmes américaines de relations publiques afin de soigner l'image du futur régime militaire: le président Gerald Ford et Henry Kissinger sont donc au courant des préparatifs du coup d'État, et ce dès le . Cependant, étant donné en particulier la mauvaise image de la dictature de Pinochet, ils préfèrent soutenir prudemment l'armée argentine, tandis que celle-ci décide dès le début de réprimer la population de façon secrète et en dehors du cadre juridique, afin de ne pas alarmer l'opinion publique. Deux jours après le coup d'État, Kissinger déclare vouloir aider les militaires. Le , le FMI accorde un prêt de 127 millions de dollars à la junte.

Le , l'ambassadeur Hill, dépeignant Videla (nommé commandant en chef de l'armée par Isabel Perón et leader du putsch) comme un « modéré », déclare (confidentiellement) à la Maison Blanche : . Il ajoute que les États-Unis doivent se montrer favorables à toute demande d'assistance. Début , le Congrès accepte la demande de Gerald Ford, rédigée par Kissinger, de fournir 50 millions de dollars en aide militaire aux généraux.

Le , le HCR lance un appel demandant que des visas soient accordés pour permettre aux cibles de la dictature de quitter l'Argentine, la junte s'opposant à leur exil Fiche 8/12 du dossier : Réflexions sur la constitution de réseaux de solidarité autour des exilés argentins dans les années 1970, sur le site d'Irénées.net .

Résolution

La première « Résolution » de la junte priva de leurs droits politiques 36 personnalités du Parti justicialiste (PJ), dont Carlos Menem, Carlos Ruckauf, et Juan Abal Medina, le frère du Montonero abattu en 1970 et secrétaire général du Conseil du PJ de 1971 à 1972 Habla Juan Manuel Abal Medina; Recuerdos de la muerte, Clarín, 7 avril 1996 .

La « guerre sale » et l'opération Condor

La junte organisa alors, de manière méthodique et planifiée, la répression massive et systématique des opposants en dehors de tout cadre juridique, via la tactique des disparitions forcées et des vols de la mort. La planification de l'extermination, qualifiée par les militaires de « guerre sale », fut décidée avant même le coup d'État, le contre-amiral Luis María Mendía expliquant par exemple à des marins que, pour sauver l'« idéologie chrétienne et occidentale », la marine devrait, vêtue de civil, pratiquer la torture et mettre en place... un système d'élimination physique à travers les avions qui, en vol, jetteraient les corps vivants et drogués dans le vide, afin de leur donner ainsi une « mort chrétienne »Diego Martínez, Para reabrir las causas en Bahía Blanca, Página/12, 23 janvier 2006.

De même, à la fin de 1977, le général Ibérico Saint-Jean, gouverneur de Buenos Aires, déclarait :