La bataille de Tondibi (Mali) a lieu le 1591. C'est une bataille capitale dans l'Histoire de l'Afrique de l'Ouest précoloniale. Elle oppose les armées de l'Empire songhaï des Askias, dont la capitale est Gao, commandées par l'askia Ishaq II et un corps expéditionnaire commandé par Djouder Pacha envoyé par le sultan saadien du Maroc Ahmed IV el-Mansour.

L'artillerie marocaine concourt de manière décisive à la défaite des armées songhaïs, même si les dissensions internes de l'Empire songhaï à la fin du permettent de comprendre comment une simple défaite se transforme en effondrement d'une civilisation. La défaite des armées songhaïs marque également la fin des grands empires multi-ethniques en Afrique de l'Ouest, entraîne l'atomisation politique du Soudan mais marque aussi le début de l'enracinement de l'Islam dans les couches rurales et populaires du bassin du fleuve Niger.

Contexte Crises économique et politique de l'Empire songhaï Les grands empires soudanais (du Sahel) du Moyen Âge (Ghana, Mali, Songhaï) vivent essentiellement du commerce transsaharien, organisant les flux de sel et d'or vers le Maghreb, et l'Europe, via les réseaux de commerce arabes et italiens installés dans les villes marchandes du littoral méditerranéen.. Car si le Nord a , il y a . au Sud. Les empires soudanais exercent sur l'imaginaire arabe et européen un fort attrait essentiellement par l'abondance d'or qui semble en émaner. Les souverains soudanais apparaissent dans l'iconographie entourés d'or, certains auteurs prétendant même qu'au Soudan , dans les champs.. Les marchands arabes et italiens descendent parfois très profondément dans le Sahara jusqu'aux dernières villes caravanières berbères juste avant les pistes et les oasis.. L'Empire songhaï, comme ses prédécesseurs, sert en particulier de plaque tournante entre les mines aurifères de la savane arborée, au sud du Sahel (mines du Bambouk le long du Sénégal, de Bure entre les affluents du Niger, au sud de Niani, et en pays akan.) et les marchands arabes du Maghreb.. L'or est loin d'être la seule marchandise commercialisée via les empires soudanais : esclaves et noix de kola remontent des frondaisons de la forêt de Guinée, les peaux d'antilopes et même d'hippopotames qui permettent la confection de boucliers légers et extrêmement résistants sont convoyés également. Le sel descend à partir des mines de Teghazza (Sud algérien) d'abord et Taoudéni (Mali) dans le dernier quart du .

thumb|Carte de l'Empire songhaï au .

Le contournement par les Portugais du cap Bojador (1434) puis l'installation des Européens sur les comptoirs du golfe de Guinée (comme São Jorge da Mina, 1476), détournent progressivement une partie des flux aurifères vers le sud, ce qui a pour conséquence une diminution des recettes fiscales du Songhaï. Plus encore, l'arrivée massive de métaux précieux d'Amérique, l'or des cités mexicas du Mexique conquis par Hernàn Cortès (1521) puis l'argent des mines des Andes après la conquête de l'Empire incas par Pizarro (1534), entraîne une moindre demande d'or africain. L'économie fondée sur le commerce de l'or décline, les ressources du Songhaï en sont directement affectées : l'économie mondiale se détourne lentement de l'Afrique soudanaise dont le rôle de pourvoyeur de métaux précieux s'amenuise...

L'Empire songhaï sort également d'une longue guerre civile qui a entraîné la fracture de facto de toute la province de l'Ouest, située autour de Djenné. À la mort de l'Askia Muhammad III (1586) une guerre civile éclate entre une faction établie à Tombouctou regroupée autour du Balama Al Saddik (le Balama Sadiki des sources soudanaises), prince du sang, frère du défunt, et une faction légitimiste regroupée à Gao, la capitale politique, autour d'abord de Muhammad IV Bâno (1586-1588) puis de l'Askia Ishaq II (1588). Proclamé Askia à Tombouctou, Al Saddik est vaincu par Ishaq II devant Gao (1588). La campagne de répression est féroce et si l'unité de l'empire est formellement rétablie, une cassure idéologique s'est faite au sein de la famille régnante : le Kurmina (ensemble des provinces situées au sud de Tombouctou, dans la boucle du fleuve Niger, légèrement en aval du delta intérieur) se désolidarise du cœur politique et historique de l'empire. Les princes du sang impliqués dans la révolte sont prêts à un renversement d'alliance avec le premier compétiteur qui se présentera..

Arrivée au pouvoir des Saadiens au Maroc alt=Vue panoramique des jardins et des murs de fortification du palais saadien El Badi de Marrakech.|vignette|Le palais El Badi à Marrakech est construit par les sultans saadiens, essentiellement par Ahmed IV el-Mansour qui exprime là auprès des ambassades étrangères sa puissance.

Au contraire de l'Empire songhaï secoué par des turbulences politiques et économiques, le Maroc est entré dans une phase d'essor géopolitique spectaculaire, incarné par la dynastie des sultans saadiens (1549-1660). La tentative de croisade portugaise (bataille des Trois Rois, Ksar el-Kébir, 1578) a échoué et les rivalités politiques internes sont en voie d'apaisement. La monarchie peut ambitionner à la fois la vassalisation du Sahara et du Sahel et envisager d'exporter la violence latente aux frontières en envoyant dans le Songhaï vassalisé les populations les plus remuantes du Royaume. L'intérêt premier reste l'appât du gain : la mainmise sur le commerce du sel.. et les profits qu'il engendre, celle sur le trésor songhaï. Pourtant, Ahmed IV el-Mansour souhaite aussi s'emparer des flux du commerce des esclaves, car les cultures de cannes à sucre, qu'il développe, nécessitent une importante population servile qui a largement fait les frais des guerres civiles marocaines des décennies précédentes..

Si les motivations d'Ahmed el-Mansour sont d'abord d'ordre économique, les historiens anglo-saxons rappellent que les ambitions du sultan saadien sont aussi d'ordre spirituel et qu'il souhaite établir un califat sur l'ensemble du Soudan, rivalisant avec le Califat ottoman basé à Constantinople et rappelant les grandes heures de la dynastie des Omeyyades, et plus généralement du califat de Cordoue. Le palais El Badi, dont les plans s'inspirent de l'Alhambra de Grenade semble en offrir une bonne illustration.

Cependant, l'essor marocain se heurte à deux dynamiques géopolitiques concurrentes. D'une part celle des Portugais qui, à travers l'empire du Grand Jolof via le fleuve Sénégal puis le Saloum, tentent, sans succès, d'atteindre Tombouctou (1565). Si au les tentatives portugaises d'annexion des royaumes wolof se heurtent à une vive résistance, leur présence, ancienne sur les côtes de l'actuelle Mauritanie, se renforce également le long de la Gambie. Des flux d'or et d'esclaves de plus en plus importants sont drainés vers la côte, échappant à la fois à l'empire déclinant du Mali, mais aussi aux ports caravaniers du MaghrebAu milieu du , l'arrivée des caravelles portugaises ouvrit une ère nouvelle pour la Sénégambie dont la côte devint lieu de contacts et d'échanges. Ce Soudan extrême-occidental devint un Soudan atlantique.. La raréfaction de l'or soudanais menace la stabilité des États maghrébins dont le monnayage est en or et qui ne profitent pas immédiatement des afflux d'or américain, comme c'est le cas au contraire de l'Europe de l'Ouest. Les Saadiens, dont la politique de puissance régionale et le maintien de l'ordre intérieur nécessitent des sommes importantes de numéraire, sont directement concernés.

D'autre part, l'Empire ottoman dont c'est le nouvel âge d'or, resserre son emprise sur le littoral méditerranéen et effectue une série d'expéditions armées au cœur du Sahara : Salah Raïs (1552) sur Ouargla, Djafer Pacha sur le Fezzan (1557) dans le Sud libyen, et celle plus menaçante de Hasan Veneziano sur le Touât (1579) et ses oasis.

Les relations avec l'Empire ottoman sont par ailleurs exécrables (conflit maroco-ottoman) et ambiguës depuis la montée au pouvoir de la dynastie : les Turcs assiègent Oran (1554-1557) tenue par les Espagnols alliés des Saadiens, font assassiner le sultan Mohammed ech-Cheikh la même année, et s'immiscent dans les affaires internes du Royaume en faisant porter au pouvoir le sultan Abu Marwan Abd al-Malik (1576) dont Ahmed IV el-Mansour, le vainqueur du Songhaï, est le frère. La conquête du Songhaï est donc le produit de dynamiques complexes qui s'enchevêtrent : l'indéniable appât du gain que les auteurs des TarikhsLa translittération de l'arabe à l'alphabet latin a suivi des règles très diverses depuis le . Sauf dans les sources où les titres des Tarikhs reprennent la graphie utilisée par les traducteurs et les critiques de l'époque, les Tarikhs seront écrits Tarikh es-Soudan et Tarikh el-fettach, tels que proposés dans les entrées d'articles de Wikipédia. (Tarikh es-Soudan et Tarikh el-fettach) soulignent, mais aussi la volonté pour El-Mansour d'ajouter à la gloire de Ksar el-Kébir, acquise essentiellement par son frère, la sienne propre, ainsi que la fermeture de la Méditerranée par les Turcs qui viennent appuyer la régence d'Alger (1516-1659), ce qui contraint les Saadiens à une expansion vers le sud.

Prémices de guerre entre l'Empire songhaï et le Maroc (1546-1585) thumb|Les tombeaux des empereurs songhaïs (ici à Gao, Mali) : leur forme pyramidale est caractéristique. On en trouve des alignements sud-est / nord-ouest dans tout le Soudan jusqu'au nord de Zinder (Niger). Le sultan saadien Ahmed el-Mansour hérite largement de la guerre entre le royaume saadien et l'Empire songhaï autant qu'il l'accentue. La guerre commence au milieu du par une série de raids armés sur les périphéries des deux États, les Saadiens faisant razzier Teghazza et ses mines de sels, et les askias lançant leurs alliés touaregs contre le Drâa marocain.

En 1585., un détachement marocain effectue un raid sur la mine de sel de Teghaza, raid sans lendemain et qui ne débouche sur aucune occupation, car le Songhaï avait déjà entamé l'exploitation de la saline de Taoudeni au sud de Teghaza. Dix ans plus tard, les Marocains s'emparent définitivement de Teghaza, la grande mine de sel administrée par les Songhaï mais exploitée par des populations touarègues grâce à une population servile soudanaise. L'askia régnant Dawud (1549-1583) entame une épreuve de force et lance des raids touaregs sur les marges du royaume marocain. Un accord est trouvé avec le sultan marocain, pour le paiement d'une redevance prélevée par les Marocains sur les taxes perçues sur le commerce du sel de Teghazza, d'un montant de dinars. Les troupes marocaines se retirent de Teghazza. Mais les populations touarègues qui exploitaient les mines de sel de Teghazza se replient à l'intérieur des terres du Songhaï (1583) quand les Marocains s'emparent définitivement des mines (1582-1586).. Comme dit précédemment, Les Touaregs fondent un nouveau complexe minier deux cents kilomètres au sud, à Taoudéni (Taghazza al-Ghizlan, « Taghazza des Gazelles »). Le complexe minier des salines de Teghaza tombe en ruine, faute de main d’œuvre servile, et les revenus marocains s'effondrent.