La bataille des Trois Rois, bataille de l'oued al-Makhazin ou bataille de l'Alcazar KébirÉgalement orthographiée « Alcácer-Quibir », « Alcazarquivir » ou « el-Ksar el-Kébir ». () a été une bataille décisive ayant mis fin au projet d'invasion du Maroc du roi portugais en se soldant par la victoire du sultanat marocain. Elle eut lieu sur les rives de l'Oued al-Makhazin, affluent du Loukos iriguant Ksar El Kébir dans la province de Larache.
La bataille a opposé d'un côté l'armée du sultan marocain nouvellement porté au pouvoir, Abu Marwan Abd al-Malik, composée majoritairement de cavaliers, fantassins marocains, et d'arquebusiers andalous répondant à l'appel de la guerre sainte et renforcée par une participation ottomane, rangée sous la bannière saadienne (composée de cavaliers zouaouas et d'artilleurs turcs).., et de l'autre côté l'armée portugaise du roi assisté de son allié le sultan marocain déchu, Muhammad al-Mutawakkil, principalement composée de volontaires castillans ainsi que de mercenaires italiens, flamands et allemands qui lui avaient été accordés par le roi Philippe II d'Espagne.
Les trois principaux protagonistes périrent au cours de cette bataille.
Contexte
Géopolitique de la Méditerranée Le bassin méditerranéen est, en cette seconde moitié du , disputé par deux autres grands empires : l'Espagne d'une part, alliée selon les circonstances au Portugal, et l'Empire ottoman à la fin de son apogée après le règne de Soliman le Magnifique d'autre part.
En plus de telles actions à l'encontre des intérêts ibériques, l'expansion ottomane en Afrique du Nord inquiétait particulièrement les puissances méditerranéennes, l'emprise de la Sublime Porte s'étendant à présent aux frontières du Maroc. La tentative des Marocains de s'emparer de Tlemcen provoque une réplique des Ottomans les repoussant au-delà de la Moulouya en 1551, y fixant temporairement la frontière ; le Maroc recherche dès lors l'alliance espagnole pour contrer les tentatives ottomanes.
En 1555, le préside de Bougie est repris aux Espagnols par la régence d'Alger, et le siège est mis devant celui d'Oran l'année suivante. L'expédition espagnole de Mostaganem de 1558 fait suite à l'annexion ottomane de la régence d'Alger, mais c'est un véritable désastre qui vit l'ensemble de la force d'expédition annihilé. En 1563, Oran est à nouveau assiégé en même temps que Mers el-Kébir. La bataille de Lépante (1571) vient arrêter l'expansion navale ottomane, mais la conquête de Chypre concrétise la mainmise des Ottomans sur l'Orient méditerranéen. Tunis prise par la flotte espagnole en 1573 est reprise l'année suivante par la flotte ottomane.
Fin des conquêtes portugaises au Maroc
Depuis le , le royaume du Portugal s'est étendu au-delà du continent européen, visant notamment le contrôle du détroit de Gibraltar, puis la domination de la côte atlantique. Toutefois, limités par leur faible démographie et leurs ressources financières, une partie des souverains portugais préfèrent le développement de leurs colonies américaines et asiatiques, ce qui ne permet pas aux ambitions portugaises au Maroc de se concrétiser davantage.
Du côté marocain, le déclin de la dynastie wattasside permet à ces ambitions de se réaliser. Toutefois, à partir de 1515, des mouvements tribaux se rassemblent autour de chefs religieux, motivés par le rejet de l'étranger. Le chérif Abou Abdallah al-Qaim, fondateur de la dynastie des Saadiens, et ses fils Ahmed al-Araj et Mohammed ech-Cheikh, permettent en 1550 un retrait des forces portugaises de la majeure partie des conquêtes, Ceuta, Tanger et Mazagan exceptées.
Politique intérieure marocaine vignette|305x305px|Les possessions portugaises dans Maghreb au XVIe siècle Après 1554, date à laquelle le dernier souverain wattasside est tué à la bataille de Tadla, Mohammed ech-Cheickh (qui a évincé son frère aîné) réunifie le Maroc autour de sa bannière, et transfère la capitale à Marrakech. Ech-Cheikh cherche alors à se prémunir des prétentions des communautés religieuses qui l'ont amené sur le trône, tout en s'assurant que les Ottomans (que les Wattassides avaient appelé à l'aide) ne deviennent pas une menace trop tangible. Ayant réussi son premier objectif, il assure le second en s'alliant à l'Espagne, bien que catholique. Mais le souverain saadien est assassiné en 1557 sur instigation de la régence d'Alger. Son fils Abdallah el-Ghalib lui succède, maintenant l'alliance espagnole tout en essayant de reconquérir - vainement - Mazagan en 1562. Il décède en 1574, après avoir désigné son fils Muhammad al-Mutawakkil comme héritier.
Or, selon la règle dynastique des Saadiens, le pouvoir devait normalement revenir au frère le plus âgé du sultan décédé, à savoir Abu Marwan Abd al-Malik. Ce dernier, avec ses frères, trouve refuge auprès des Ottomans auxquels il demande une aide afin de reconquérir le pouvoir. Abd al-Malik participera par la suite aux côtés des Ottomans au siège de Tunis de 1574 contre les Espagnols.
Abd al-Malik, qui finit par chasser son neveu du pouvoir avec l'aide des Turcs lors de la bataille d'al-Rukn en 1576, a conscience que cette aide est également une menace hégémonique étant donné que ces derniers contrôlent déjà Tunis et Alger. Il pense qu'il doit se défaire de l'influence turque, ces derniers lorgnant sur le Maroc afin d'obtenir une base atlantique permettant d'assurer un harcèlement maritime optimal. Le sultan leur accorde, après un compromis des plus âpres à négocier, le port de Salé qui devint alors une base corsaire notoire. Il fait ensuite connaître à Philippe II ses intentions pacifiques, afin d'obtenir une certaine neutralité du côté de l'Espagne.
Si Abd al-Malik reconnait l'autorité de la Sublime Porte pendant les premiers mois de son règne (frappant monnaie et faisant prononcer le prêche du vendredi au nom de Murad III tout en versant un tribut quasi-semestriel en contrepartie d'un statut spécial – du moins c'est ce que laisserait entendre la correspondance du Padichah), les relations du sultan marocain avec les Ottomans restent très ambiguës et évoluent vers une forme de rupture, Abd al-Malik concevant cette alliance comme temporaire car potentiellement fatale à sa dynastie. En 1578, ayant rassuré les Espagnols, Abd al-Malik ne craint plus non plus les forces ottomanes, celles-ci étant désormais plus occupées par la guerre contre la Perse que par le théatre méditerranéen.
Un nouveau souverain portugais En 1557, le roi Jean III meurt, laissant son trône à son seul héritier direct, son petit-fils Sébastien, qui a alors trois ans. Une régence s'installe de 1557 à 1568 pour assurer le pouvoir d'une dynastie dont la succession ne tient qu'à la potentielle descendance du nouveau souverain. À partir de 1568, Sébastien gouverne directement.
Le roi Sébastien du Portugal, en plus d'appuyer le prétendant Muhammad al-Mutawakkil, voit une expédition au Maroc comme un moyen de freiner l'avancée « turque » ; une occupation du pays par les ottomans risquerait d'asphyxier économiquement le royaume du Portugal. Cette expédition serait aussi une occasion de reprendre les ports marocains. Abu Marwan Abd al-Malik se prépare à l'arrivée des Portugais en proclamant le jihad dans tout le pays et en recrutant au moyen des réseaux confrériques jazulites et zarruqides. Une dernière tentative de dissuasion des Portugais par le roi d'Espagne échoue, et ce dernier se retire de l'affaire sous la pression des Ottomans.
Sébastien de Portugal, dans une croisade contre l'infidèle mais également pour étendre l'Algarve d'Outre-Mer, décida de mener lui-même une expédition, contre l'avis de tous ses proches et conseillers.. Lors de l'entrevue diplomatique de Guadaloupe ( - ), avec son oncle Philippe II, Sébastien plaide pour l'expédition contre le « péril turc » ; le roi d'Espagne apporte son soutien sous conditions que l'expédition doit se dérouler courant 1577, et ne pas aller plus loin que Larache.. Mais le roi d'Espagne finit par faire faux-bond au roi du Portugal, sans doute en partie à cause de la reprise des hostilités en Flandres, et en partie également à cause du manque de préparatifs du côté portugais. Côté espagnol, cette expédition venait compliquer un peu plus les pourparlers entre l'Espagne et le Maroc au sujet d'une alliance visant à contrecarrer l'influence ottomane en Afrique du Nord..
Préparatifs
Débarquement portugais Malgré les avertissements de son entourage qui tentait de le dissuader de mener l'expédition, l'année 1578 vit le roi Sébastien , âgé de vingt-quatre ans, regrouper dans le port de Lagos, la plus grande baie portugaise, capable de rassembler toute la flotte portugaise en eaux profondes, une armée chrétienne forte de plus de seize mille hommes (, plus de et quelques centaines de surnuméraires) capable selon lui de conquérir le Maroc, de remettre son allié sur le trône, permettant enfin de contrôler le détroit de Gibraltar, chose déjà amorcée par l'occupation portugaise de Ceuta, et ainsi arrêter l'expansion militaire continentale vers l'Atlantique de l'Empire ottoman. L'armée portugaise se composait principalement de mercenaires « allemands » (en fait flamands, envoyés par Guillaume de Nassau, ou d'autres provenances), italiens (devant être envoyés par le grand-duc de Toscane, et finalement subtilisés au papeLa troupe avait été recrutée par un Anglais, Thomas Esternulie ou Stukeley , créé récemment marquis par le pape, et doit servir à lutter contre Élisabeth , en Irlande. Sébastien convainc le marquis de se joindre à son expédition.) et castillans J. M. Anderson, The History of Portugal, Ed. Greenwood Publishing Group, 2000, et suivantes , . (enrôlés directement par Sébastien). La moitié environ des troupes n'est pas portugaise.. . Les non-combattants, regroupant religieux, domestiques et prostituées, forment un train très important.
thumb|right|250px|El Kasr El Kébir, rives du Loukos (ou Loukkes). Abd al-Malik recrute des mercenaires et des troupes en dehors de son territoire : c'est le cas notamment de soldats zouaouas (le nom de Zouaoua est donné aux tribus kabyles, vassales du roi de Koukou). Larache est renforcé par une troupe de et en plus de sa garnison ordinaire.
Partie de Lisbonne le (ou le 24, jour de la Saint-Jean), l'expédition portugaise s'arrête à Tanger le , où le roi et le sultan déchu se rencontrent.
Trois jours après Tanger, les troupes s'embarquent pour Arzila (qui s'ouvre grâce à leur allié Muhammad), où, arrivées le , elles attendent encore douze jours les fournitures de l'expédition. Abd al-Malik, après un court affrontement avec les Portugais, envoie par lettre des remarques à Sébastien, notamment sur le fait que le roi de Portugal soutient celui qui a assiégé Mazagan, et y a massacré des chrétiens ; malgré les promesses de Muhammad, ce dernier n'a aucun territoire sous son autorité alors qu'Abd al-Malik peut proposer, en échange de la paix, de donner certains territoires et villes mineurs au protégé du Portugal. Sébastien voit cette missive comme une preuve de la terreur que ses troupes susciteraient chez l'ennemi, et convoque aussitôt un conseil de guerre pour décider de la conduite à tenir.