La Messe en si mineur (en allemand h-Moll-Messe) est une œuvre musicale composée par Jean-Sébastien Bach (BWV 232), pour un chœur, cinq chanteurs solistes (deux sopranos, un contralto, un ténor, une basse) et un orchestre.
Composé originellement dans les années 1730, dans une version brève, pour solliciter le titre de compositeur à la cour de Frédéric-Auguste II à Dresde, cet ouvrage a été complété par Bach au soir de sa vie comme une sorte de testament musical, de synthèse de tout son art musical.
Il réalise alors essentiellement un assemblage de diverses pages puisées dans plusieurs de ses œuvres et réécrites par lui selon le procédé dit de la parodie : par exemple la cantate BWV 12 a fourni la matière du Crucifixus, l’Hosanna est repris de la cantate BWV 215, l’Agnus Dei provenant quant à lui de l’Oratorio de l'Ascension (BWV 11). Seul un tiers de l'œuvre environ consiste en compositions « originales ». Les quelques pièces composées à cette occasion (Credo, Incarnatus, Confiteor) font partie des toutes dernières œuvres de Bach.
La tonalité de si mineur, comme le veut l'usage, vient de la première pièce (Kyrie eleison), les autres numéros étant, à l'exception du n° 26 (Agnus Dei en sol mineur), dans les tons voisins, particulièrement dans la gamme relative, c'est-à-dire ré majeur (13 sur les 27 numéros).
Histoire Bach a travaillé sur cette œuvre à deux périodes principales séparées de plus de vingt ans.
Version de 1733 thumb|upright|left|Frédéric-Auguste II de Saxe, dédicataire de la Missa brevis. Au début des années 1730, Bach recherche une reconnaissance officielle pour son travail. Il occupe alors un poste important de cantor à Leipzig, mais il est lassé de la routine et des conflits avec ses supérieurs. Il aspire à un témoignage de reconnaissance qui pourrait améliorer sa position sociale et apaiser les tensionsp. 262-266.
Une occasion se présente en 1733 à la mort d'Auguste le Fort, roi de Pologne et électeur de Saxe. Bach la saisit pour demander le titre de musicien de la cour au nouveau souverain, Frédéric-Auguste II.
Pour appuyer sa requête, il compose alors une Missa Brevis voulant montrer l'étendue de ses talents de compositeur, dans des styles variés. Cette Missa Brevis est constituée de pièces composées pour l'occasion en 1733, comme le Kyrie et le Gloria, mais aussi de parodies de cantates composées précédemment. Il compose probablement ces nouvelles pièces pendant le deuil national de quatre mois suivant la mort d'Auguste le Fort, pendant lequel il n'eut pas à faire exécuter de cantates à Leipzig.
Il envoie à Dresde la partition et les parties séparées de sa Missa, accompagnée d'une supplique : thumb|Parties séparées pour une exécution à Dresde.
Cependant, la succession d'Auguste le Fort est contestée, ce qui retarde la nomination de Bach. Il a fallu attendre 1736 et l'intervention probable du baron von Kayserling, admirateur de Bach et ambassadeur de Russie en Saxe, pour que la demande aboutisse. Bach donne un récital d'orgue à Dresde en , après quoi le titre de compositeur de la cour lui est officiellement accordé, mais de manière purement honorifique et sans les fonctions et émoluments associés.
Version de 1748-1749 thumb|upright|Credo du Symbolum Nicenum, composé en 1748-49. En 1733, Bach considérait cette oeuvre comme achevée, comme en témoignent les mentions Fine et Soli Deo Gloria à la fin du Gloria. Cette forme de Missa brevis est de plus la forme la plus courante de messe musicale protestante et n'appelle pas de complémentp. 264.
En 1748, Bach se décide pourtant à élargir cette oeuvre en Missa tota, en ajoutant les parties traditionnelles du Missale Romanum : le Credo, Sanctus et les parties finales de la messep. 267-268. Bach est alors sur la fin de sa vie (il mourra en 1750), devient aveugle, n'a presque plus d'activité de Cantor et ne compose plus que très peu (mais, dira son biographe Johann Nikolaus Forkel, ). Les raisons qui le poussent à produire cet effort restent sans explication établie, malgré les intenses recherches sur ce sujet.
Il s'agirait même véritablement de la toute dernière œuvre composée et constituée par Bach, plutôt que L'Art de la fugue comme on l'a longtemps cru, selon les études graphologiques des deux partitions. Ces études graphologiques semblent montrer également une participation d'autres personnes à la constitution de la partition manuscrite, et notamment de Johann Christoph Friedrich Bach, montrant une implication et une motivation certaine à obtenir une partition utilisable, avec peut-être des parties séparées destinées à une exécution réellep. 268-273. On ne sait pas pourquoi cet homme fatigué et malade a interrompu la composition de L'Art de la fugue, pourtant destiné à la publication, pour réaliser principalement un assemblage d'anciennes pièces, dans le but de développer une œuvre dont la tradition luthérienne ne demandait pas de complément, et injouable dans des offices normaux du fait de sa longueur et de l'effectif instrumental qu'elle exigeaitp. 280.
Une hypothèse plausible consiste à voir dans ce travail une commande du comte Johann Adam von Questenberg (1678-1752), aristocrate morave, mélomane, catholique, et surtout membre de la Congrégation musicale de Vienne. Cette société avait pour tradition de faire exécuter en concert une messe importante, le jour de la Sainte-Cécile (fête des musiciens), qui devait donc être prête pour le p. 281. La datation du manuscrit et de l'accélération des travaux est compatible avec cette hypothèse, suggérée par la découverte en 1981 d'une correspondance du comte Questenberg avec l'entourage de Bach, mais sans éléments explicites.
Quoi qu'il en soit, il est généralement admis que Bach, dont les forces physiques étaient déclinantes, a donné à cette œuvre une valeur de testament musicalp. 273.
Postérité
Exécutions Bach n'a jamais entendu la messe dans son intégralité. Seul le Sanctus, composé en 1724, a été exécuté par Bach à diverses reprises à Leipzig, seul, dans sa version de la Messep. 274-276.
On a cherché, sans succès, des interprétations complètes de la Messe dans la seconde moitié du siècle, après la mort de Bach. Mais on sait que son fils Carl Philipp Emanuel Bach a donné pour un concert de charité le Symbolum Nicenum, à Hambourg le , avec semble-t-il un succès considérable, rapporté par la presse. Soucieux de la postérité de son père, CPE Bach a permis l'étude et la copie de la partition, et on a retrouvé une douzaine de copies complètes, datant de la seconde moitié du , dont une en possession de Josef Haydn. En 1810, Beethoven était au courant de son existence, et en a demandé à plusieurs reprises une copie. thumb|Singakademie de Berlin où a été créée la Messe en si, en 1834. À partir de 1811, la partition est étudiée à la Singakademie de Berlin, sous l'impulsion de Carl Friedrich Zelter, grand admirateur de Bach, qui n'hésite pas à qualifier l'oeuvre de . Diverses parties de l'oeuvre sont exécutées à Berlin à diverses occasions, entre 1827 et 1831. Et le , la première exécution intégrale de la Messe en si est donnée à la Singakademie sous la direction de Carl Friedrich Rungenhagen le successeur de Zelter.
Ce n'est qu'en 1859 que la Messe est créée à Leipzig même, en concert public, à l'Église Saint-Thomas, par Carl Riedel, dans une traduction allemande.
En France, il faut attendre 1875 pour une exécution partielle (le Symbolum Nicenum) au Conservatoire de Paris, et 1886 à Strasbourg (alors sous occupation allemande), pour une exécution complète, et 1891 à Paris, toujours au Conservatoire.
Depuis 2015, le manuscrit de Bach de la partition est inscrit au registre international « Mémoire du monde » de l'Unesco.
Edition thumb|upright|Page de garde de la première édition partielle de 1833, par Nägeli/Simrock.
L'édition de la Messe en si représente un travail et des défis considérables et a posé pendant longtemps des problèmesUwe Wolf Many problems, various solutions : editing Bach's B-minor Mass. p. 165.
Dès 1816, Samuel Wesley, qui a beaucoup oeuvré pour la redécouverte de Bach, envisage d'éditer le Credo, mais sans succès.
L'éditeur Nägeli à Zurich acquiert les droits de l'autographe en 1806., et lance une souscription en 1818 pour une édition intégrale, avec un succès limité. En définitive, seule la version de 1733 (Missa brevis) est publiée en 1833, pour le centenaire de la composition. L'intégralité ne parait qu'en 1845, en association avec un autre éditeur, N. Simrock de Bonn. C'est à cette occasion que l'oeuvre, qui n'avait aucun titre particulier auparavant, est nommée Die Hole Messe in H moll, (La Grande Messe en si mineur).
En 1850, la Bach-Gesellschaft veut commencer l'édition intégrale des oeuvres de Bach par la Messe en si, mais n'y parvient qu'en 1856, après de nombreuses difficultés. Notamment, la BG n'a pas eu accès à l'autographe de Nägeli, et s'est fondé sur l'édition de Nägeli et quelques parties recopiées.
C'était également le premier volume prévu de l'édition de la Neue Bach-Ausgabe en 1955, sous la houlette de Friedrich Smend, mais qui là encore a été publié avec difficulté, après les cantates, et fut le volume le plus critiqué de cette édition.
Des éditions plus définitives sont apparues à la fin du siècle et au début du . Notamment, l'édition Peters de 1997, l'édition Breitkopf de 2006 par Joshua Rifkin, et l'édition révisée de la NBA en 2010.
Signification liturgique Certains musicologues (en particulier Gilles Cantagrel et Philippe CharruPhilippe Charru et Christoph Theobald, L'Esprit créateur dans la pensée musicale de Jean-Sébastien Bach, Mardaga, 2002 ) ont noté le côté œcuménique de l'ouvrage, catholique par sa forme et luthérienne dans son esprit. Le credo est noté Symbolum Nicenum (Symbole de Nicée) dans la partition ; il s'agit de la profession de foi chrétienne œcuménique, commune aux églises catholique, protestante et orthodoxe. Même le mot du Credo (et in unam sanctam catholicam et apostolicam Ecclesiam) est interprété par les Luthériens dans son sens propre de "universelle", et non dans le sens de "papiste"p. 276-277.
Le dédicataire initial (le prince électeur de Dresde, qui était catholique) peut en être une explication partielle, la cité abritant les deux confessions.
La Messe en si mineur était considérée comme une œuvre catholique par la famille BachRegistre de succession de Carl Philipp Emanuel Bach, 1790, bien que le texte et la structure s'éloigne de la liturgie catholique en plusieurs points : Dans le Gloria après Domine, fili unigenite, Jesu Christe, le mot altissime fait référence à la liturgie de Martin Luther. Dans le Sanctus on trouve gloria eius au lieu de gloria tua. Le Sanctus est isolé dans la Messe en si, alors qu'il est relié au Benedictus et à l' Hosanna dans la liturgie catholique. Mais il ne s'agit peut-être pas d'une volonté, mais du simple fait de la récupération d'un Sanctus composé précédemment.
Structure et correspondances