La conquête normande de l'Angleterre est l'invasion du royaume d'Angleterre par le duc de Normandie Guillaume le Conquérant en 1066 et son occupation du pays dans les années qui suivent.
Le roi d'Angleterre Édouard le Confesseur meurt au début de l'année 1066 sans laisser d'enfant. Son beau-frère Harold Godwinson est choisi pour lui succéder, mais d'autres prétendants se font connaître. L'un d'eux, le roi norvégien Harald Hardrada, débarque en Angleterre au mois de septembre. Il est vaincu et tué par Harold à la bataille de Stamford Bridge, le . Guillaume, duc de Normandie, petit-cousin d’Édouard le Confesseur, débarque à son tour dans le Sussex quelques jours plus tard. Harold se porte à sa rencontre et l'affronte à la bataille d'Hastings le . Cet affrontement décisif voit la mort d'Harold et la victoire de Guillaume, qui est sacré à l'abbaye de Westminster le jour de Noël.
La disparition des principaux rivaux de Guillaume n'apporte pas la tranquillité à l'Angleterre, qui est secouée par de nombreuses révoltes jusqu'en 1072. Pour mieux contrôler son royaume, Guillaume fonde de nombreux châteaux à des endroits stratégiques et redistribue à ses fidèles normands les terres confisquées à la noblesse anglo-saxonne ou danoise. L'invasion normande a des conséquences profondes pour l'histoire de l'Angleterre où la nouvelle classe dominante tient ses fiefs directement du roi et parle normand. Aux échelons inférieurs de la société, l'esclavage disparaît dans les décennies qui suivent la conquête, mais il s'agit peut-être de l'accélération d'un processus déjà en cours.
Contexte
L'Angleterre et la Normandie au
vignette|Évolution territoriale du duché de Normandie de 911 à 1050.|alt=Carte illustrant l'expansion normande : le don original à Rollon en 911 ne représente qu'un territoire réduit autour de la ville de Rouen, mais dès 933, les Normands se sont étendus vers l'ouest pour gouverner toute la Normandie actuelle. Le peuplement scandinave reste cependant concentré sur le littoral, autour de Cherbourg, Caen et Rouen notamment.
En 911, le traité de Saint-Clair-sur-Epte, conclu entre Charles III le Simple, roi de Francie occidentale, et le chef viking Rollon, autorise ce dernier à s'établir dans la basse vallée de la Seine, dont il est chargé en contrepartie d'assurer la défense contre les raids d'autres Vikings. La région prend le nom de Normandie en référence à ces « Hommes du Nord », qui abjurent la religion nordique, se convertissent au christianisme et adoptent la langue d'oïl parlée dans la région. Enrichie de vocabulaire norrois, celle-ci donne naissance au normand. Les Normands étendent rapidement leur autorité vers l'ouest sur le Bessin, le Cotentin et l'Avranchin.
Le roi anglais Æthelred le Malavisé se marie en 1002 avec Emma, la sœur du duc Richard II de Normandie. Leur fils Édouard le Confesseur monte sur le trône d'Angleterre en 1042 après avoir passé la plus grande partie de sa jeunesse en exil dans le duché de Normandie. N'ayant pas pu se constituer de clientèle dans son pays, il s'appuie principalement sur des Normands pour régner contre le puissant earl Godwin de Wessex et ses fils : il invite des courtisans, des soldats et des religieux à le rejoindre et les nomme à des positions de pouvoir, en particulier dans l'Église. Sans enfant pour lui succéder, il est possible qu'il ait encouragé les visées du duc Guillaume, petit-fils de Richard II, sur le trône anglais.
Une succession disputée
En l'absence d'héritier indiscutable, la mort d'Édouard, le , donne lieu à une crise de succession. L'earl de Wessex Harold Godwinson, qui est le plus riche et le plus puissant membre de la noblesse anglaise en plus d'être le beau-frère du roi défunt, est élu par le Witenagemot et sacré dès le lendemain de la mort d'Édouard. Deux adversaires de taille ne tardent pas à contester la succession du roi défunt. Le duc Guillaume de Normandie affirme qu'Édouard l'avait choisi comme successeur, et qu'Harold avait juré de respecter cet arrangement, tandis que le roi de Norvège Harald Hardrada met en avant un accord conclu entre son prédécesseur, Magnus le Bon, et Harthacnut, le prédécesseur d'Édouard, en vertu duquel l'Angleterre et la Norvège reviendraient à l'autre si l'un d'eux mourait sans laisser d'héritier. Guillaume et Harald rassemblent leurs forces respectives pour envahir le royaume qu'ils estiment leur revenir de droit.
L'invasion norvégienne
vignette|La bataille de Stamford Bridge vue par Matthieu Paris vers 1250-1260, dans une hagiographie d'Édouard le Confesseur.|alt=Enluminure montrant une mêlée confuse entre deux armées, l'une avec des boucliers rouges et l'autre avec des boucliers bleus. Les soldats portent des casques ou des heaumes et des cottes de mailles. L'un d'eux, au centre, brandit une grande hache, les autres sont armés d'épées.
Au début de l'année 1066, Tostig Godwinson, un frère exilé d'Harold, mène des raids dans le Sud-Est de l'Angleterre à la tête d'une flotte assemblée dans le comté de Flandre. Menacé par les navires d'Harold, Tostig prend la direction du Nord et attaque l'Est-Anglie et le Lincolnshire, mais il est repoussé par les earls Edwin de Mercie et Morcar de Northumbrie. Abandonné par la plupart de ses partisans, Tostig se réfugie en Écosse. Les forces terrestres et navales d'Harold, principalement composées de miliciens, passent l'été de 1066 à attendre l'invasion normande sur la côte sud de l'Angleterre. Le roi les renvoie chez eux le afin qu'ils puissent participer aux récoltes.
Harald Hardrada quitte la Norvège au mois d'août à la tête d'une flotte de 300 navires transportant environ . Il reçoit le soutien de Tostig dans son invasion. Les Norvégiens débarquent dans le Yorkshire et remportent la bataille de Fulford sur les earls Edwin et Morcar le . Ces derniers sortent vivants de l'affrontement, mais cette défaite écrasante les empêche de jouer un rôle dans la suite des opérations. La ville d'York ouvre ses portes à l'armée d'Harald, qui se porte ensuite sur le village voisin de Stamford Bridge.
En apprenant la nouvelle de l'invasion norvégienne, probablement vers le , Harold Godwinson se précipite vers le nord en recrutant des troupes sur son chemin. Il couvre la distance entre Londres et York en neuf jours, soit une vitesse moyenne de par jour, et arrive à York à l'aube du . De là, il se rend à Stamford Bridge, prenant les Norvégiens par surprise. La bataille de Stamford Bridge se solde par une victoire anglaise décisive : Harald et Tostig sont tués, et les pertes norvégiennes sont si importantes que 24 des 300 navires de la flotte d'invasion suffisent à ramener les survivants chez eux. L'armée anglaise n'en est cependant pas sortie indemne, et elle se trouve très loin de la Manche.
L'invasion normande
Les préparatifs du duc Guillaume
Le duc Guillaume rassemble ses barons à Lillebonne au mois de et leur annonce sa décision de revendiquer par les armes le trône d'Angleterre. Les préparatifs prennent plusieurs mois car il faut rassembler une armée suffisamment forte, d'une part, et construire une flotte suffisamment grande pour la transporter, d'autre part. Son armée, réunie à Dives-sur-Mer, puis à Saint-Valery-sur-Somme, est composée non seulement de Normands, mais également de contingents venus de Bretagne et de Flandre, entre autres. Certaines chroniques normandes attribuent également à Guillaume des préparatifs diplomatiques, avec notamment l'envoi d'une bannière par le pape en signe de soutien. Cependant, les récits contemporains ne parlent pas de cette bannière, qui n'est mentionnée que par Guillaume de Poitiers plusieurs années après les faits. L'imposition, en 1070, d'une pénitence générale à tous les soldats de Guillaume ayant tué ou blessé un adversaire lors de la bataille plaide également en défaveur de l'envoi d'une bannière au duc par .
Les sources contemporaines donnent des valeurs allant de pour l'armée de Guillaume, et une liste d'époque parle de fournis par normands, un nombre peut-être exagéré. Les historiens modernes proposent des estimations plus modestes : entre , dont , pour Matthew Bennett ; pour Christopher Gravett ; pour Pierre Bouet ; , dont , pour Peter Marren. L'armée se compose de fantassins, de cavaliers et d'archers ou d'arbalétriers, avec environ autant de cavaliers que d'archers, et autant de fantassins que de cavaliers et d'archers réunis. Ces soldats ne proviennent pas uniquement de Normandie, mais également de Bretagne et d'autres régions de France. Il subsiste plusieurs listes de compagnons de Guillaume le Conquérant, mais bon nombre des noms qui y figurent sont des ajouts ultérieurs, et ils ne sont qu'une trentaine dont la présence sur le champ de bataille est un tant soit peu assurée.
Le débarquement normand et la marche d'Harold
vignette|Le débarquement normand sur la tapisserie de Bayeux.|alt=Broderie montrant de manière stylisée des navires à voile en train d'accoster. Des chevaux sont conduits hors de celui qui est le plus près du rivage.
Les forces de Guillaume sont prêtes à traverser la Manche aux alentours du , mais les opérations sont retardées pendant plusieurs semaines. Les chroniqueurs normands expliquent que ce délai est dû au mauvais temps, mais il est plus plausible que Guillaume ait préféré attendre qu'Harold renvoie sa flotte pour s'assurer une traversée plus facile. Les Normands débarquent finalement le à Pevensey, dans le Sussex. Guillaume fait construire un château en bois à Hastings, d'où il lance des attaques sur la région alentour. Des fortifications sont également édifiées à Pevensey.
Pendant ce temps, Harold, après avoir laissé une bonne partie de ses troupes dans le Nord, avec les earls Morcar et Edwin, prend la direction du Sud à marche forcée. Il apprend vraisemblablement la nouvelle du débarquement normand en route. Son armée couvre les qui la séparaient de Londres en l'espace d'une semaine à peine, soit une moyenne de par jour. Harold passe ensuite quelques jours à Londres. La nuit du , il campe avec son armée sur la colline de Caldbec, à une quinzaine de kilomètres du château édifié par Guillaume à Hastings.
Les sources donnent des nombres très variés pour l'armée d'Harold : certaines sources normandes font état de d'hommes, alors que la plupart des sources anglaises donnent des valeurs très faibles, peut-être dans l'intention de rendre la défaite plus acceptable. Les historiens offrent des estimations allant de , la plupart tournant autour de , en comptant aussi bien le , une milice de fantassins qui forme le gros des troupes, que les housecarls, des soldats professionnels qui servent de garde rapprochée au roi et constituent l'armature de son armée. On ne connaît qu'une vingtaine d'individus ayant combattu du côté anglais, dont deux des frères du roi, Gyrth et Leofwine.
Les éclaireurs du duc lui rapportent l'arrivée d'Harold, réduisant à néant tout éventuel effet de surprise. Les sources offrent des récits contradictoires des événements ayant immédiatement précédé l'affrontement mais elles s'accordent à dire que Guillaume conduit son armée hors de son château pour se porter à la rencontre d'Harold, dont l'armée est positionnée au sommet de la colline de Senlac, à une dizaine de kilomètres d'Hastings.
Hastings
vignette|Position des armées au début de la bataille d'Hastings.|alt=Plan montrant deux armées alignées : celle de Harold sur la colline de Senlac et celle de Guillaume face à elle.