Jean Dubuffet, né le au Havre et mort le à , est un peintre, sculpteur et plasticien français, le premier théoricien d'un style d'art auquel il a donné le nom d'« art brut », des productions de marginaux ou de malades mentaux : peintures, sculptures, calligraphies, dont il reconnaît s'être lui-même largement inspiré.
Notoriété Le , la première dans Paris libéré est celle de ses œuvres à la galerie René Drouin, alors qu'il n'est encore qu'un peintre inconnu, provoquant un véritable scandale. Il est aussi l’auteur de vigoureuses critiques de la culture dominante, notamment dans son essai, Asphyxiante culture (1968), qui crée une polémique dans le monde de l'art. À l'occasion de la première exposition de sa collection d'art brut qu'il organise en 1949, il rédige un traité, L'Art brut préféré aux arts culturels.
Propulsé sur le devant de la scène artistique par une rétrospective de , gouaches, dessins et sculptures qui a lieu au Musée des arts décoratifs de Paris du au , l'artiste français à la fois le plus contesté et le plus admiré de l'après-guerre crée l'événement de ce début d'année. Il devient l'inspirateur de nombreux artistes, adeptes de « l'art autre », variante de l'art brut, parmi lesquels Antoni Tàpies, ainsi que des adeptes de la contestation artistique comme le groupe espagnol Equipo Crónica.
Son œuvre est composée de peintures, d'assemblages souvent qualifiés à tort de collages, de sculptures et de monuments dont les plus spectaculaires font partie de l'ensemble L'Hourloupe (1962-1974), ainsi que des architectures : la closerie Falbala et la villa Falbala. Il a fait l'objet de rétrospectives au palais Grassi de Venise, au musée Solomon R. Guggenheim.
Sa collection personnelle, qui regroupait depuis 1945 des artistes découverts dans les prisons, les asiles, des marginaux de toutes sortes, alors propriété de la Compagnie de l'art brut fondée en 1948, devait rester à Paris. Mais les atermoiements de l'administration française ont poussé Dubuffet à accepter l'offre de la ville de Lausanne en Suisse, où la collection a été installée au château de Beaulieu et définitivement donnée au bien nommé musée la Collection de l'art brut.
Considéré comme peu amène et procédurier, il avait la réputation de se fâcher régulièrement avec son entourage. Daniel Cordier, qui a écrit que de toutes les personnes qu'il a connues « Jean Dubuffet seul [lui] a donné le sentiment du génie »., a aussi souligné qu'il avait « un charme menaçant qui guettait sa proie pour l'engloutir » et que c'était un « crocodile impitoyable » en affaires, « méchant » voire féroce même à l'égard de ses amis. Avant la mort de Dubuffet, en 1985, Jean-Louis Prat a eu toutes les peines du monde à organiser la rétrospective de de l'artiste, qui s'est finalement tenue du au à la fondation Maeght Jean-Louis Ferrier, Yann Le Pichon, ..
En revanche, il était généreux, comme en témoignent ses amis, Alexandre Vialatte, Alphonse Chave ou Philippe Dereux, et les nombreuses donations qu'il a faites de son vivant — entre autres, un ensemble de 21 tableaux, 7 sculptures et 132 dessins au musée des arts décoratifs de Paris, provenant de sa collection personnelle.
Biographie L'homme qui cherche Entre commerce et art, 1908-1935 thumb|École supérieure d'art du Havre en 2007. thumb|Entrepôts de Bercy, quartier du commerce des vins en gros en 1908.
Fils de Charles-Alexandre Dubuffet et de Jeanne-Léonie Paillette, négociants aisés en vin, Jean Dubuffet appartient à la bonne bourgeoisie havraise.. Il entre au lycée du Havre où il fera toutes ses études secondaires. Parmi les élèves du lycée se trouvent Armand Salacrou, Georges Limbour et Raymond Queneau.. Dubuffet n'est pas passionné par ses études. Il préfère le dessin et il s'inscrit dès la classe de seconde à l'école des beaux-arts du Havre, qui compte aussi parmi ses anciens élèves Georges Braque, Raoul Dufy et Othon Friesz. L'été 1917, il prend des cours auprès de Hélène Guinepied, à Saint-Moré (Yonne), qui enseigne sa méthode de dessin libre à grande échelle, dite Méthode Helguy et compte parmi ses élèves Gaston Chaissac.
Après avoir passé son baccalauréat, il s'inscrit à Paris à l'Académie Julian. Quand il constate qu'il préfère apprendre seul, il quitte l'académie et établit un atelier au 37, rue de la Chaussée-d'Antin, dans une dépendance de l'affaire familiale. Suzanne Valadon et Élie Lascaux lui présentent alors Max Jacob, Charles-Albert Cingria et Roger Vitrac. Bien qu'il ait rencontré Fernand Léger, André Masson et Juan Gris, Dubuffet choisit de vivre en reclus, d'étudier les langues. Il s'essaie aussi à la littérature, à la musique et se disperse.
Il voyage en Italie, en Suisse, il cherche sa voie. Il est convaincu que l'art occidental meurt sous le foisonnement des références plus ou moins académiques : Il décide de se consacrer au commerce, et après un voyage d'affaires à Buenos Aires, il retourne au Havre où il travaille dans l'affaire de son père. Il se marie avec Paulette Bret (1906-1999) en 1927 et il décide de s'installer à Bercy, où il fonde un commerce de vins en gros. Mais après un voyage en Hollande en 1931, le goût de la peinture lui revient et il loue un atelier, rue du Val-de-Grâce, où il va travailler régulièrement. Dès 1934, il met son commerce en gérance et se consacre à de nouvelles expérimentations artistiques. Il est à la recherche d'une forme d'expression nouvelle. Il se lance dans la fabrication de marionnettes et de masques sculptés d'après les empreintes de visagesGeorges Limbour, Dans le secret des ateliers, Paris, L'Elocoquent, 1986, ., sans grand succès. Il a installé son atelier au 34, rue Lhomond et il envisage de se faire montreur de marionnettes..
En réalité, Dubuffet est un autodidacte, ce qui explique sa curiosité pour les trouvailles d'artistes « non culturels », pour « l'art des fous », et sa révolte aussi contre l'art des musées qui lui vaudra de multiples inimitiés nées de multiples bataillesDubuffet, cité par ..
Expérimentations, 1937-1943 Découragé, Dubuffet reprend son activité commerciale en 1937. Il a divorcé de Paulette en 1935. En 1937, il épouse Émilie Carlu., née le à Tubersent. et morte le au Touquet-Paris-Plage, deux ans après la reprise de son activité commerciale, en 1939, et cette même année, il est mobilisé au ministère de l'Air, à Paris. Mais il est bientôt envoyé à Rochefort pour indiscipline. Au moment de l'exode, il se réfugie à Céret où il est démobilisé. Et il reprend ses affaires à Paris en 1940. Mais dès 1942, il décide pour la troisième fois de se consacrer exclusivement à la peinture. Dubuffet est un peintre « quasi clandestin », selon Gaëtan Picon..
Il réalise plusieurs tableaux dont le premier véritablement important est Les Gardes du corps, huile sur toile (, collection privée), considéré comme le point de départ de l'œuvre.. À la fin de cette même année, son ami Georges Limbour, qui lui achète les Gardes du corps, le sort de sa « clandestinité » en le présentant à Jean Paulhan. Dubuffet, qui vient de s'installer dans un nouvel atelier au 114 bis, rue de Vaugirard, a déjà réalisé de nombreux tableaux notamment des gouaches : Les Musiciennes (). Il participe par l'intermédiaire de Jean Paulhan à l'exposition « Le Nu dans l'art contemporain » à la galerie Drouin, avec Femme assise aux persiennes (), huile sur toile (). et dans la même galerie, en juillet, il présente Vingt et un paysages et Paysage herbeux et terreux.
Les Gardes du corps marquent une rupture brutale dans la peinture de l'artiste qui s'éloigne du souci de ressemblance de ses tableaux précédents. Cette œuvre est considérée par Gaëtan Picon comme .
L'autre œuvre marquante est Métro (), huile sur toile ()., présentant des bonshommes et bonnes femmes serrés comme des harengs, avec des nez immenses et des chapeaux rigolos. Dubuffet a choisi des couleurs crues posées rapidement sur la toile. Sur ce thème, il fera une série composée d'huilesVoir une huile de la série Métro au Centre Pompidou de Metz. et de gouaches, isolant parfois deux personnagesVoir une gouache de la série Métro au centre Pompidou Paris.. Son autre thème d'inspiration est la foule qu'il initie avec La Rue (), huile sur toile (), qui sera exposée à la galerie Drouin en 1944 et en , à la galerie Pierre Matisse de New York. Un thème qu'il reprend plus tard dans un nouveau style : Rue passagère (1961), huile sur toile ()Voir Rue passagère au Centre Pompidou, Paris..
L'événement de l'après-guerre, 1944-1981 thumb|upright=3|center|Place Vendôme, le où se trouvait la galerie Drouin est occupé actuellement par la banque Sepah. La première exposition personnelle de Dubuffet à la galerie René Drouin située alors 17, place VendômeRené Drouin (1905-1979) ne doit pas être confondu avec l'homme politique homonyme. Sa galerie a été fondée en 1939. comprend et datées d', la préface du catalogue est signée Jean Paulhan.
Les œuvres de Dubuffet exposées entre 1944 et 1947 à la galerie Drouin sont chamarrées, d'allure « barbare » et délirante, dont certains amateurs s'entichent, tandis que la majorité du public crie à la provocation et à l'impostureLettre de Jean Dubuffet à Paul Monnier.. Les expositions suivantes : « Mirobolus, Macadam et Cie », « Hautes Pâtes », reçoivent le même accueil controversé. Dubuffet répond aux détracteurs : L'artiste, qui a pourtant de solides connaissances en art (il a fait les Beaux-Arts du Havre), campe sur sa volonté anti-culturelle. Il présente dans ces expositions des œuvres qui jouent avec la gaucherie, le gribouillage, la matière brute où se trouve l'origine de l'art.. Ces œuvres rappellent les dessins d'enfant et aussi, pour Dubuffet, l'importance des œuvres des malades mentaux dont il est un grand collectionneur et dont il reconnaît s'être inspiré.
« Hautes Pâtes » présente des œuvres de couleurs sombres, boueuses ou en pâte épaisse.
À vrai dire, Dubuffet ne cherche pas à plaire. Il ne cherche même pas à vendre, puisqu'il est dégagé de tout besoin matériel par la fortune familiale. Il cherche et recherche, en quête d'une voie plastique nouvelle que quelques rares initiés apprécient fortement. Francis Ponge, Paulhan, Limbour, et bientôt d'autres, comme André Breton, soutiendront sa démarche. Mais en attendant, le , .
Évolution du peintre La spontanéité inventive et la tendresse barbare thumb|right|Le désert d'El Goléa, le « rien » dont Dubuffet a besoin. thumb|right|Le village d'El Goléa où Dubuffet est retourné trois fois.
C'est uniquement sous cette forme que l'artiste conçoit la création. Dubuffet refuse l'idée de don, la vocation-privilège et ses implications. Sans doute le don est-il remplacé par le « travail » dont il donne une définition particulière.. Mais c'est surtout le fait qu'un artiste puisse avoir la « main heureuse » qui lui paraît important :
De 1947 à 1949, Dubuffet a effectué trois voyages au Sahara, notamment à El Goléa, attiré par une « table rase » dont l'artiste a besoin pour parachever son « déconditionnement ». Car malgré ses recherches pour se libérer de toute influence, Dubuffet se heurte encore à certaines limites, notamment le furieux scandale provoqué par ses expositions. Dans le désert, il trouve le « rien » sur lequel il peut construire.. De cette période datent Marabout, Arabe, chameau entravé (janvier-), peinture à la colle (), collection privée, New York ; Chameau entravé accroupi (1948), encre de Chine ; Traces de pas sur le sable, dessin à la plume ().
De son troisième voyage, il tire des paysages : Paysage blanc (1949), huile sur toile de jute () ; Paysage avec trois personnages (1949), huile sur isorel intitulé au dos Paysage grotesque () ; Paysage pêle-mêle (1949), huile sur toile ().. Il réalise aussi trois carnets de croquis : El Goléa I, II et III, dont il a donné une partie au MoMa : Arabe, marabout et Traces dans le sable (1948), encre sur papier, El Goléa II ().