François Alexandre Frédéric de La Rochefoucauld, duc de La Rochefoucauld, d'Estissac et duc de Liancourt (. - ) est un homme politique, militaire, scientifique, philanthrope et pair français.
Épris de progrès technique, il a notamment fondé la ferme modèle de Liancourt en 1769, l'École nationale supérieure d'arts et métiers en 1780 et la Caisse d'Épargne et de Prévoyance de Paris (première caisse d'épargne en France) en 1818. Il était aussi membre de l'Académie des sciences.
Biographie
Famille et formation militaire Fils de Louis François Armand de La Rochefoucauld de Roye, duc d'Estissac grand maître de la garde-robe du Roi, et de Marie, seconde fille d'Alexandre, duc de La Rochefoucauld (1690-1762), François Alexandre Frédéric de La Rochefoucauld prend d'abord du service dans les carabiniers et se marie en 1764.
Connu dans sa jeunesse sous le titre de comte de La Rochefoucauld, il obtient les honneurs du Louvre le et prend le nom de duc de Liancourt, nom d'une terre possédée par sa famille.
En 1765-1766, il emmène dans son « Grand Tour » d'Italie le peintre et graveur lyonnais Jean-Jacques de BoissieuMusée des beaux-arts du Canada (1739-1810). Il visite l'Angleterre en 1769, y fait connaissance de Walpole.
Il devient colonel d'un régiment de cavalerie de son nom le , brigadier de dragons le , puis grand'maître de la Garde-Robe du Roi et duc héréditaire d'Estissac, par succession paternelle, le . Comme survivancier de son père en la charge de grand-maître de la garde-robe, il en remplit les fonctions dans les dernières années de Louis XV, et les continue pendant le règne de Louis XVI. Mais le duc de Liancourt ne fait à Versailles que de courtes apparitions, et vient mettre en pratique dans sa terre de Liancourt les améliorations industrielles et agricoles qu'il avait observées dans ses voyages. Il fonde d'abord une ferme modèle dans laquelle il cherche à propager la culture des prairies artificielles, à supprimer le système des jachères, et à élever des bestiaux venus de Suisse et d'Angleterre.
Fondation de l'École des enfants de l'armée
En 1780, il fonde à Liancourt, une école pour instruire les enfants des soldats pauvres de son régiment. Cette institution prendra une grande extension et comptera en 1788 (année où elle devient l'École des Enfants de la PatrieAlexis-François Artaud de Montor, Encyclopédie des gens du monde, Treuttel et Würtz, 1842, sous la protection du roi) jusqu'à 130 élèves. Elle deviendra en 1806 l'École d'Arts et Métiers de Châlons-sur-Marne, à l'origine de l'actuelle école d'ingénieurs Arts et Métiers ParisTech et de toute l'histoire de ses élèves, les gadzarts.
Critique de l'esclavage colonial Entre 1781 et 1783, François de La Rochefoucauld-Liancourt effectue deux voyages d'études à travers la France. À chaque étape, il relate avec soin tout ce qu'il a vu dans un journal très détaillé, Voyages en France, qu'il destine à son père. Lors de son passage par Nantes, alors deuxième port négrier français après Bordeaux, il critique particulièrement la traite négrière et l'esclavage dans les colonies :« La manière dont les pauvres noirs sont traités fait vraiment tort à notre humanité. Premièrement, ce sont des prisonniers de guerre, pris avec nos armes, avec celles que nous leur donnons en échange. Ils sont chargés au nombre de quatre ou cinq cents sur un de nos vaisseaux à l’entrepont sans voir le jour, les fers aux pieds et aux mains toute la journée. On les conduit, l’un après l’autre, sur le pont, pour respirer le bon air et se dissiper de l’ennui qui les dévore ; on les nourrit avec des haricots, principalement, et du pain ; arrivés aux îles, on les vend sur le pied de mille à douze cents francs. Le capitaine du vaisseau a dans la main le succès de cette entreprise. Si son bâtiment marche bien, s’il traite les nègres avec douceur, s’il les nourrit, il en meurt peu et il n’y a pas de révolte. Aussi sont-ils pour l’ordinaire, intéressés du tiers dans le chargement. Mais pour revenir aux nègres, il faut qu’on les traite bien cruellement pour que sur 80 000 nègres que l’on compte à la Martinique il en meurt quinze à vingt mille par an. Il faut bien, il est vrai, que les lois soient sévères pour maintenir 80 000 noirs sous la domination de 10 000 blancs, mais il faut aussi qu’on les traite avec une cruauté bien affreuse pour qu’il en meurt une quantité annuelle aussi considérable. »
Chevalier des ordres du Roi et maréchal-de-camp Le duc de Liancourt est nommé et reçu chevalier des ordres du Roi les et . En 1786, il fait visiter à Louis XVI les établissements agricoles et industriels de la Suisse. Il est créé maréchal-de-camp le .
Révolution française Lorsque les États généraux sont convoqués il est élu, le , député de la noblesse par le bailliage de Clermont-en-Beauvaisis. Défenseur dans l'Assemblée de la monarchie constitutionnelle, il essaye de concilier les idées nouvelles avec l'Ancien Régime et apporte dans cette assemblée les mêmes principes de réforme et les mêmes sentiments d'équité et de modération que ceux professés par le duc de La Rochefoucauld, son cousin germain.vignette|282px|Dans la nuit du 14 au 15 juillet 1789, M. de Liancourt fait au roi le récit des événements à Paris.|gauche
Lors de l'insurrection populaire du , le duc de Liancourt, , va éveiller ce prince dans la nuit de ce même jour au 15, lui fait part des événements de Paris et de la prise de la Bastille. Son mot au roi est bien connu : Et après lui avoir dépeint le caractère menaçant de cette fatale insurrection, il conjure S. M. de se rendre à l'Assemblée Nationale, d'accorder le rappel de , l', au principal ministère, enfin d'ordonner le départ des troupes étrangères cantonnées aux environs de Versailles et de Paris. On peut lire dans Courcelles, Histoire généalogique et héraldique des pairs de France, tome VIII, 64-66 :
Commandant en Normandie lors du projet du départ du roi concerté avec M. le Fort, maréchal-de-camp, en , le duc de Liancourt, qui déjà avait eu l'occasion de faire offrir à S. M., par l'organe de , son ministre, toute sa fortune sous la seule réserve de de rente, et qui même avait été assez heureux pour faire accepter un premier prêt de avec la promesse de réaliser et d'y joindre dans la première quinzaine d'août, avait désigné Gaillon comme la ville où par son grade, sa fortune et son crédit, il pouvait servir le plus utilement la famille royale. La reine avait d'abord approuvé ce projet ; mais partageant les préventions de la cour contre le chef chargé de l'accomplir, cette princesse finit par en dissuader le roi et par faire rejeter cette mesure. Il est vrai que le roi seul connaissait les véritables sentiments du duc de Liancourt : car lorsqu'il fit à l'offre d'un million pour être mis à la disposition du roi, ce ministre ne fut pas maître de contenir sa surprise. Le duc de Liancourt en parut affecté, et lui dit :
Toute la vie politique du duc de Liancourt est tracée dans ce passage et dans le discours qu'il prononça à la tribune le . Alors il défendait de tous ses moyens la monarchie constitutionnelle, comme depuis la Restauration il n'a cessé de concourir au maintien de la monarchie selon la Charte.
Après la prise de la Bastille, le duc de Liancourt fut investi de la présidence de l'Assemblée, qui accueillit ses rapports sur la mendicité, sur l'état des hôpitaux du royaume, sur la formation d'ateliers de secours pour les indigents, etc. Adversaire de la loi contre les émigrés, il se prononce d'autre part pour la liberté de conscience et pour la liberté individuelle, et s'honore, en proposant le premier l'abolition du supplice de la corde.
En même temps il continuait de s'occuper avec ardeur de la fondation à Liancourt d'une filature de coton, où de nouveaux procédés furent mis en œuvre.
Le 6 octobre 1789 de la même année, le duc de Liancourt accompagna la famille royale et demeura auprès du roi à l'Hôtel-de-Ville de Paris. Le , il défend à l'assemblée nationale le comte d'Albert de Rions, chef d'escadre, contre lequel le peuple de Toulon s'était soulevé, s'oppose à ce que les clubs révolutionnaires ou autres assemblées délibérantes puissent admettre dans leur sein les militaires retirés du service.
Le , sur la proposition de La Rochefoucauld, l'Assemblée nationale confirme la décision de démolir conjointement le château de la Tournelle et la porte Saint-Bernard (qui était située juste à côté) pour la somme d'un million de francsSigismond Lacroix, Actes de la commune de Paris pendant la révolution du 14/1/1791, L. Cerf, . Peu de jours après le de Varennes, il ose démasquer à la tribune les « projets des démagogues », dans la séance du : Chargé après la session du commandement d'une division militaire en Normandie, le duc de Liancourt s'efforce d'y pacifier les esprits. Il commandait à Rouen comme lieutenant-général à l'époque du 10 août 1792. Lorsque la nouvelle de ces événements lui parvient, il fait prêter serment de fidélité au roi et à la constitution, par toutes les troupes régulières et milices sous son commandement.
Émigration
Destitué peu de jours après et vivement poursuivi par ses ennemis, il ne parvient à leur échapper qu'en s'embarquant au Crotoy. et en passant en Angleterre, où il séjourne jusqu'en 1794 dans la petite ville de Bury. Il s'y lie avec le célèbre Arthur Young. De l'exil il écrit, lors du jugement du roi, à Barère, président de la Convention, pour lui demander à témoigner en faveur du roi ; mais cette démarche est vaine.
Le duc de La Rochefoucauld (il avait repris ce titre depuis la mort de son cousin germain tué à Gisors, le , qui fit du duc de Liancourt le chef des nom et armes de sa maison) quitte alors l'Europe en 1794, et parcourt en observateur et en philosophe les États-Unis.
Participant aux travaux de la Société d'émancipation de Pennsylvanie, il est témoin des astuces et combats juridiques menés autour de cette émancipation, l'une d'entre elles consistant à placer les esclaves sous un contrat de travail courant jusqu'à l'âge de 28 ans, permettant de déjouer la colère des États esclavagistes et des colons français de Saint-Domingue réfugiés en Amérique.
Il publie pendant cette période, plusieurs essais relatifs à ses expériences : Notice sur l’impôt territorial en Angleterre (1790) et Des prisons de Philadelphie (1796).
En 1795, il entame avec cinq compagnons un voyageGérard Bergeron, Quand Tocqueville et Siegfried nous observaient, PUQ, 1990, qui couvre une grande partie des États du Nord et du Canada. Lui et ses compagnons traversent le Niagara pour Fort Érié et croisent aussi le Fort Chippawa. À Newark (Niagara-on-the-Lake), avec Aristide du Petit-Thouars, il est accueilli par le lieutenant-gouverneur John Graves Simcoe. Mais il n'obtient pas l'autorisation de poursuivre son voyage et reçoit de Lord Dorchester, gouverneur du Canada, un ordre d'expulsion. Dépité il s'en retourne aux États-Unis en rejoignant Albany.
Au cours de ses différents voyages en Amérique septentrionale, il a rédigé une dizaine de volumes de carnetsFrançois-Alexandre-Frédéric, duc de La Rochefoucauld-Liancourt, Voyage dans les États-Unis d'Amérique, fait en 1795, 1796 et 1797, Dupont, Paris, 1799, qu'il annotera ensuite durant toute sa vie. Ces manuscrits sont conservés aux Archives Nationales à Paris. Une édition en 8 volumes en a été publiée dès son retour en France en 1799, dans l'indifférence générale. Quelques exemplaires en subsistent aujourd'hui, dont l'un est conservé aux Archives gadzarts de Liancourt, dans l'Oise. En 2009, la Fondation Arts et Métiers en a réédité une version brochée, à quelques centaines d'exemplaires.
Des États-Unis il revint en Europe vers la fin de l'année 1798, puis voyagea en Hollande, dans le nord de l'Allemagne et au Danemark.