Le site archéologique de Grand se situe dans le village de Grand et alentour, dans le département français des Vosges en région Grand Est.
Il correspond probablement à la ville gallo-romaine d', relevant de la des Leuques, qui devait compter près de répartis sur une étendue dépassant largement celle du village actuel.
Le site archéologique, géré par le conseil départemental des Vosges, comprend l'amphithéâtre de et la mosaïque de pavant un édifice traditionnellement dénommé « basilique », tous deux classés au titre des monuments historiques respectivement en 1846 et en 1884. Comme un sanctuaire dédié à Apollon Grannus est mentionné dans différents textes, les archéologues cherchent depuis le à retrouver ce bâtiment, mais leurs efforts sont restés vains.
Géographie Géologie D'un point de vue géologique, la région de Grand se trouve au contact de deux formations du Mésozoïque, le Séquanien et le Rauracien. Le Séquanien présente une alternance de calcaires compacts et de calcaires coralliens avec, à la base de l'étage, des marnes argileuses bleuâtres et parfois de vraies argiles ; cette disposition aurait pu favoriser le jaillissement de sources au niveau des marnes imperméables, ce qui n'est pas le cas aux environs immédiats de Grand. Le Rauracien, en strates de calcaire dur, généralement oolithique, fournit une pierre de taille très gélive..
Topographie D'un point de vue topographique, la région de Grand se trouve sur un vaste plateau aux ondulations accentuées, qui s'étend à une altitude supérieure à , entre la haute vallée de la Marne à l'ouest et celle de la Meuse à l'est, toutes deux orientées approximativement du sud au nord et distantes d'une quarantaine de kilomètres. Ce « haut pays », aujourd'hui recouvert en majeure partie de forêts, est compartimenté par les affluents des deux rivières. Le site de Grand occupe une clairière dans la forêt entre l'Ognon à l'ouest et la Maldite à l'est (ouvrage de synthèse sur la ville gallo-romaine)..
Frontières et voies romaines vignette|droite|upright=1.1|alt=Représentation de la voie romaine entre Reims et Metz sur une ancienne carte du .|Vue partielle de la table de Peutinger : voie romaine Reims-Metz ( est au centre).
Malgré l'absence de voie d'eau navigable, les Romains implantent une ville en bordure du grand axe routier de Lyon (, capitale des Trois Gaules) à Reims (, capitale de la Gaule belgique) ; s'il s'agit de l' figurant sur la table de Peutinger., cette cité présente une vignette caractéristique des villes thermales.
À la frontière entre la Gaule belgique et la Germanie durant le Haut-Empire., l'antique cité de Grand se trouve dans le territoire des Leuques, peuple gaulois dont le nom signifie les « fulgurants », les « vigilants ». Toutefois, la frontière avec la cité des Lingons n'était guère éloignée (moins de )..
Historique des recherches Découverte de l'amphithéâtre et de la mosaïque Le site de Grand fait l'objet de mentions dès le avec notamment celle de Dom Calmet dans sa Notice sur la Lorraine (1756) ou celle du comte de Caylus.. C'est en 1820 seulement que Jean-Baptiste Prosper Jollois, fort de son expérience acquise lors de l'expédition scientifique de la campagne d'Égypte (1798-1801), amorce l'étude de l'amphithéâtre et la réalisation d'une première carte archéologique, complétée plus tard par une seconde publication.
Au cours des décennies suivantes, la recherche sur ce site repose sur les conservateurs du musée départemental des Vosges, d'abord Jules Laurent (1800-1877)., puis Félix Voulot qui lui succède en 1878 et découvre en 1883 la et la riche mosaïque qu'elle abrite ; ..
Il s'ensuit, de 1884 à 1936, une période où il n'y eut pas de fouille méthodique entreprise sur le site, mais quelques découvertes eurent tout de même lieu, notamment par Maurice Toussaint, juste avant la Deuxième Guerre mondiale.
Au début du , des historiens de renom comme Camille Jullian et Albert Grenier étudient cette importante agglomération antique ; .. Dans les années 1960, Édouard Salin relance les recherchesÉdouard Salin, « La reprise des fouilles de Grand », Le Pays lorrain, 1963.. À la même époque, la fouille méthodique de l'amphithéâtre, notamment par le couple Jean-Paul et Chantal Bertaux sous la direction de Roger Billoret, souligne le caractère original du plan adopté, en demi-amphithéâtre.
Recherche du sanctuaire d'Apollon Grannus vignette|left|alt=Photographie d'un fragment de marbre commençant par les lettres A, P et O.|Fragment d'une inscription latine dédiée au dieu ApollonOn peut y lire Apo[llini ?] / e[t(?) ---] / sa[crum ? ----] (le nombre de lettres manquantes à droite et en dessous est inconnu)c: « Sanctuaire d'Apollon et ??? »..
Supposée par Jollois, la théorie de la présence d'un temple d'Apollon à Grand trouve ses racines du côté des théories romantiques sur la nature et les eaux, puis se développe progressivement sans pourtant jamais avoir été confirmée. Tout commence quand Camille Jullian reprend le mythe développé par le pionnier de l'archéologie gauloise et gallo-romaine, Alexandre Bertrand, qui puise dans la de Jakob Grimm pour écrire, entre autres :
Suivant la même inspiration, Jullian écrit : et fait naître l'hypothèse d'un temple des eaux appartenant à Apollon Grannus situé à Grand.. Il met en relation Grannus et le site de Grand, .. Grand serait cité par la Passion tardive de saint ÉlopheActes des Saints, 16 octobre, . martyrisé en compagnie de sa sœur Libaire par l'empereur Julien. D'après Jullian, Apollon aurait été l'héritier de l'antique dieu gaulois Bélénus..
Cette hypothèse, confortée par la présence probable d'une importante source, se transforme progressivement en certitude : tout en citant la position réservée d'Auguste Allmer, pour qui Grannus n'était pas un dieu de la Gaule, Albert Grenier note que .. Dans la troisième partie de son Manuel, Grenier consacre plusieurs pages à l'amphithéâtre de Grand : il qualifie la ville de . et explique que les inscriptions découvertes à Grand corroborent la présence d'un sanctuaire d'Apollon Grannus.. Dès lors, il ne fait plus aucun doute que Grand fut un site célèbre en raison de son temple oraculaire d'Apollon Grannus, Panégyrique de Constantin, VII, 21, 3-4..
Visites hypothétiques de Caracalla et Constantin La notoriété du sanctuaire aurait attiré la visite de Caracalla en 213., durant la guerre de Germanie d'après le résumé de Dion Cassius, Histoire romaine 77, 15, 3-7 (= Xiphilin, , 21-28 R. St.) , puis celle de Constantin qui aurait eu la vision d'Apollon accompagné de la Victoire. en 309Panégyrique de Constantin, VII, 21, 3-4. ()... Édouard Salin présume que le vaste édifice est ..
Toutefois Caracalla n'est jamais allé à Grand, mais au sanctuaire d'Apollon Grannus de Faimingen, en Rhétie, et la vision de Constantin a pu se produire ailleurs qu'à Grand (par exemple à Aix-la-Chapelle, où il y a d'importantes sources thermales, même si le toponyme n'est pas attesté avant le )..
Remise en question de la présence du sanctuaire L'existence du temple n'est cependant toujours pas prouvée, même si Jean-Claude Golvin l'a représenté dans l'une de ses aquarelles représentant le site. Le mythe d'un culte primitif des eaux, largement diffusé par la phénoménologie religieuse de Mircea Eliade., donne bien naissance à une reconstruction de la topographie et de l'histoire du site.
En 2007, l'équipe du conseil général des Vosges dirigée par Thierry Dechezleprêtre, archéologue départemental, et groupée autour d'un Conseil scientifique présidé par John Scheid, professeur au Collège de France spécialiste du culte à l'époque romaine, relance la recherche, exhume les archives, et amorce des travaux de terrain à Grand et dans le périmètre du territoire des Leuques.. Les travaux récents remettent en question la théorie du sanctuaire dédié à Apollon Grannus.
Composantes de l'agglomération antique Un habitat romanisé
À son apogée, Grand a pour surface soixante hectares, pour une moyenne de « Grand. À la recherche du fil conducteur », L'enthousiaste et Vous, octobre 2016, , ..
Cette ville présente différents types d'habitat avec notamment l'exemple de la de la Fontainotte découverte lors de fouilles préventives effectuées par l'Institut national de recherches archéologiques préventives (INRAP). D'une manière générale, il semble que dès le , l'habitat soit fortement caractérisé par le processus de romanisation. Les recherches actuelles font état de quatre thermes romains à .
Des habitats privés ont été repérés devant l'amphithéâtre et au nord du village. Il s'agit de quartiers résidentiels organisés en îlots le long de voies de circulation : salles à hypocauste, enduits peints et dalles de calcaires sciées en guise de couverture caractérisent ces bâtiments romanisés. Au sud du village, les prospections aériennes ont permis d'identifier plusieurs (grandes exploitations agricoles installées à proximité de terres cultivables). L'une d'entre elles, la , a fait l'objet de fouilles archéologiques dans les années 1970Catalogue de l'exposition du 15 mai au 14 novembre 2010, « Sur les traces d'Apollon. Grand (Vosges), de découvertes », Somogy, Éditions d'Art, ..
Le parcellaire cadastral du village révèle un espace circulaire de de diamètre matérialisé par un chemin de ceinture appelé . Cette dernière rappelle une organisation de la trame viaire qui coexistait avec le réseau rayonnant des rues permettant d'entrer et de sortir de la ville. L'habitat s'étend surtout à l'extérieur d'une enceinte monumentale au sein de laquelle se concentre la parure monumentale, à l'exception de l'amphithéâtre situé à l'est.
Une enceinte urbaine vignette|alt=Photographie des fondations restaurées d'un reste de rempart protégeant le cœur de la cité.|Restes du rempart entourant le cœur de la cité. Une enceinte honorifique de de périmètre délimitait un espace de au cœur de la ville ; rarissime dans la moitié nord de la Gaule, un tel rempart n'a pas le rôle défensif qu'ont les enceintes urbaines en Gaule romaine contemporaines derrière lesquelles se protègent les villes du Bas-Empire romain. Citée dès le par Rupert de Deutz., la muraille est progressivement démantelée jusqu'à disparaître au .
Durant les années 1960-1970, Chantal Bertaux mène un travail fondamental qui permet de bien connaître l'enceinte. Elle présentait un aspect de polygone irrégulier à six côtés, dont les murs, majoritairement réalisés en petit appareil, étaient épais de à et devaient s'élever sur une hauteur d'environ jusqu'à un parapet crénelé. Tous les , des portes et des tours (au nombre de dix-huit), scandaient régulièrement l'ensembleConsulter deux ouvrages :
, dont on trouve des synthèses dans (ouvrage de synthèse sur la ville gallo-romaine)..
Des aqueducs souterrains et de nombreux puits Une quinzaine de kilomètres de galeries souterraines, de à de profondeur, conduisent l'eau dans le plateau karstique et agissent sur la résurgence. Les études menées par Pierre Delétie et Marc Albouy, dans le cadre du mécénat technologique d'EDF (1989-1991), révèlent la présence au centre de ce réseau d'une résurgence située sous l'église Sainte-Libaire de Grand).. Encore visitables au début des années 2000, ces aqueducs souterrains sont maintenant modélisés grâce à un logiciel 3D permettant une visite sans danger. sont également répertoriés sur l'ensemble du site. Ces puits peuvent être considérés comme de , puisqu'ils ont livré des noyaux de fruits cultivés et sauvages, des pépins de raisin, des graines de pommes, de poires et une grande variété de semences et de fruits de plantes sauvages..
Un amphithéâtre vignette|gauche|alt=Photographie d'ensemble de l'amphitéâtre restauré.|Amphithéâtre de Grand avec ses gradins en iroko.