vignette|Carte de la liberté de la presse en 2026 : Reporters sans frontières classe la Tunisie à la 137 place du classement dans une situation difficile.

On désigne par censure en Tunisie les tentatives par les gouvernements de Tunisie d'empêcher ou de restreindre l'échange d'informations à contenus indésirables et de contrôler la diffusion ainsi que le contenu des échanges d'informations, principalement par les médias de masse. Dans l'histoire de la Tunisie, des mesures pour le contrôle de l'information sont prises à partir de l'apparition du quatrième pouvoir, les médias, au , tout en servant divers intérêts selon l'arrière-plan historique, et impliquant donc différents acteurs. Tandis que dans la première moitié du , pendant le protectorat, on tente de réprimer le mouvement de libération, les mesures de censure, après la fondation de la République tunisienne, sont principalement dirigées contre les critiques du régime, des abus politiques et sociaux, ainsi que contre les activités des groupes et syndicats d'opposition. La censure du paysage médiatique sous-jacent a continuellement évolué : jusqu'au milieu du siècle, c'était principalement la presse, notamment les journaux, qui était touchée par la censure. Puis les médias radiophoniques se sont développés, ainsi que des œuvres artistiques, théâtrales, par exemple, et ont attiré l'attention. Finalement Internet et le passage à l'ère de l'information ont représenté pour les censeurs un nouveau défi.

Les efforts de la censure ont pris une ampleur particulière sous la gouvernance autoritaire du président Zine el-Abidine Ben Ali entre 1987 et 2011, période pendant laquelle de puissants instruments et structures de contrôle de presque tous les domaines de la communication publique sont créés. À cette époque, la Tunisie occupait l'une des dernières places dans les classements internationaux sur la liberté de pensée et de la presse. Néanmoins, la censure ne jouait que rarement un rôle dans la perception publique du pays, la communauté internationale se retenant de jugements défavorables.

Après la révolution de 2011, la situation s'améliore sensiblement. Les instruments et lois permettant la censure sont largement supprimés, bien que des structures informelles du gouvernement précédent continuent à empêcher parfois la liberté de pensée et de la presse. D'autre part, la critique de l'armée ou de la religion sont des sujets sensibles voire tabous. Des attaques régulières sur des journalistes sont également enregistrées. Avec l'influence croissante des courants islamistes et du parti Ennahdha, on craint et observe de nouvelles restrictions.

Considérations légales L'article 31 de la Constitution de 2014 déclare que . De plus, les droits d'accès à l'information et aux réseaux de communication sont garantis dans l'article 32. Cependant, et sous l'influence des représentants du parti islamiste Ennahdha majoritaires à l'assemblée constituante, l'article 6 de la Constitution de 2014 interdit l'atteinte au sacré.

Situation avant l'indépendance Les premiers médias qui ont pu atteindre une grande extension en Tunisie sont, au début du , des journaux imprimés à l'étranger et principalement destinés aux immigrés italiens. En 1838, le premier journal imprimé en Tunisie paraît : Il Giornale di Tunisi e di Carthagine. Ce n'est qu'en 1860 qu'est fondé un journal arabophone, Arra'id Attunisi, destiné surtout à la population locale ; il sert aussi à la publication des nouveaux édits des beys. L'impression de publications privées est interdite, mais comme la bourgeoisie exprime le besoin pour ses propres médias, et a les moyens pour se les procurer, ceux-ci sont fabriqués à l'étranger et importés..

Après l'occupation de la Tunisie par la France en 1881, les organes de l'administration du protectorat installée ont d'abord une position difficile, et ce n'est qu'en 1884 qu'elle réussit à diffuser un bulletin officiel français. La même année, l'interdiction générale de la presse privée est supprimée, néanmoins, le , un décret établit un cautionnement de pour chaque journal politique et de pour les hebdomadaires non politiques.. De nombreux projets de petits journaux dépérissent vite ou ne peuvent pas surmonter cet obstacle initial. Par la suite ne se développent que des plus grands journaux, qui reflètent le point de vue du gouvernement du protectorat et évitent les thèmes critiques. Avec le temps, il se développe aussi une presse bourgeoise, qui représente les premiers médias de masse tunisiens indépendants, même s'ils s'ils n'atteignent que des couches définies et restreintes de la société.

Une forte attaque contre la liberté de la presse a lieu en 1904, quand un décret français étend les droits et possibilités des journaux français, mais restreint fortement les libertés des journaux arabes et privés, allant jusqu'à la possibilité de leur interdiction. On voit là un conflit entre la et les efforts tunisiens d'établir leurs propres médias. Cette mesure doit étouffer en germe les efforts nationalistes et les idées d'indépendance. Les autorités coloniales, au travers d'un arrêté du grand vizir du , interdisent les journaux arabes, à l'exception dAl Zûhra, à la suite de l'affaire du Djellaz. La Première Guerre mondiale occasionne un nouveau revers, par l'interdiction de tous les journaux arabophones, en soumettant même la presse française à de fortes restrictions. Des éditeurs importants sont incarcérés ou partent en exil. À partir de 1920, des assouplissements et une reviviscence de l'offre en journaux ont lieu, mais le conflit demeure entre intérêts français et efforts d'indépendance tunisiens. L'influence de la presse locale est freinée par des interdictions et des poursuites politiques.. Le texte du oblige ainsi la presse arabe et juive d'attendre, après remise du récépissé de déclaration, l'autorisation du parquet pour être publiée alors que la presse française peut sortir après l'obtention de ce récépissé. Cinq ans après la levée de l'état de siège, en 1921, les décrets du répriment les délits politiques et instituent les mesures de suspension administrative. Les gérants des journaux et des périodiques politiques de langues européennes doivent par ailleurs être de nationalité française.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, le paysage médiatique tunisien est très largement paralysé. En , des troupes allemandes et italiennes occupent le pays, et peu de journaux, autorisés par l'occupant, peuvent paraître. Peu de mois après, la campagne de Tunisie des alliés chasse de Tunisie les forces de l'Axe. Ce n'est qu'en 1947 que la situation se normalise avec la suppression de l'état d'exception et un relâchement dans le domaine des médias. Même si La Dépêche tunisienne qui existe depuis 1887 comme journal colonial continue à être la plus importante publication avec par édition., le combat pour l'indépendance de la Tunisie devient une force motrice des médias tunisiens. Les années jusqu'en 1956, date de l'indépendance, sont certes marquées par des mesures aiguës contre la presse nationale mais, malgré de grandes difficultés, une grande part de la population peut être atteinte par l'idée d'une Tunisie indépendante.

Situation après l'indépendance : la censure sous Bourguiba

vignette|upright|Habib Bourguiba, premier président de la Tunisie, entre 1957 et 1987.

Dès 1920, avec l'émergence d'un nationalisme tunisien, est fondé le parti du Destour, qui soutient l'indépendance du pays. Plus tard, il s'en détache une aile moderniste et laïque, le Néo-Destour. Au moment de la déclaration d'indépendance, il existe deux grands journaux, bien que pas ceux à plus grand tirage, qui soutiennent particulièrement le point de vue de ce parti. Entre 1955 et 1958, un autre journal de ce bord important en Tunisie, l'hebdomadaire L'Action tunisienne présente une grande offre de nouvelles et des rapports critiques. Avant que Habib Bourguiba, le fondateur et acteur principal du Néo-Destour devienne en 1959 le premier président de la République tunisienne, il se brouille avec la rédaction, lui retire sa confiance et force le journal à fermer. Pendant cette période de bouleversements, il y a d'autres adversaires politiques de Bourguiba et des médias d'opposition qui sont atteints par des poursuites, comme le journal islamiste As-Sabah, l'un des cinq plus grands journaux du pays, qui est interdit pour quelques mois, Bourguiba lui reprochant d'avoir pris parti pour son adversaire au sein du parti, Salah Ben Youssef..

Avec l'indépendance, de nouvelles lois voient le jour, la Constitution tunisienne de 1959 garantissant la liberté de la presse et la liberté de pensée. Mais une loi sur la presse amène des restrictions, se présentant sous la forme d'une interdiction de la publication d'informations fausses, ou d'un règlement des atteintes à l'ordre public. La critique du président ou du gouvernement peut aboutir à la fermeture d'un média. La coexistence des médias officiels, et privés est ainsi troublée par les directives et les poursuites politiques. Les médias imprimés privés pendant la présidence de Bourguiba gardent largement une position passive, la critique ne se dirigeant au mieux que sur des thèmes concernant l'ensemble de l'Afrique ou du monde arabe. Pendant les troubles politiques intérieurs à partir de la fin des années 1970, il existe des tentatives isolées d'établir des informations d'opposition, ou critiques, mais elles échouent rapidement.

Après l'indépendance, se développe en Tunisie la radio, qui reçoit une importance particulière en raison de l'analphabétisme encore très répandu, avant tout dans les couches les plus simples des régions rurales. Le gouvernement hérite du protectorat une station de radio, qui émet un programme gouvernemental en français et en arabe. Bourguiba peut alors contrôler l'opinion publique avec des discours hebdomadaires avec lesquels il peut atteindre presque toutes les couches de la société. Une loi introduite en 1957 garantit le monopole d'État sur les émetteurs radio et empêche toute concurrence..

L'indépendance est suivie d'une modernisation culturelle, qui s'exprime notamment dans les œuvres littéraires et artistiques de l'époque. La littérature tunisienne a déjà publié des travaux critiques qui se rapportent en particulier à l'oppression de l'homme. Après la fondation de l'État, les problèmes politiques et sociaux de la nouvelle Tunisie sont aussi abordés.. Sur les scènes de théâtre encore jeunes, les pièces s'émancipaient progressivement des modèles européens qui étaient venus dans le pays avec la période française, et tentent là aussi d'établir une dimension politique. Parmi une génération de jeunes créatifs du théâtre, bien formés à l'étranger au moyen de bourses d'État, sont nés dans quelques villes de l'intérieur de la Tunisie des groupes de théâtre fortement politisés. Bien que ceux-ci n'atteignent qu'un public restreint, étant repoussés voire méprisés par une grande partie de la population, le ministère de la Culture établit une commission pour des pièces.. Elle censure toujours plus de livres en les raccourcissant, en les émoussant voire en les interdisant complètement. Sur le plan local, il reste aussi des structures destinées à vérifier l'adéquation des pièces de théâtre pour la région. La censure représente, en partie, de lourdes pertes financières pour les producteurs de théâtre..