Le conséquentialisme fait partie des éthiques téléologiques et constitue l'ensemble des théories morales qui soutiennent que ce sont les conséquences d'une action donnée qui doivent constituer la base de tout jugement moral de ladite action. Ainsi, d'un point de vue conséquentialiste, une action moralement juste est une action dont les conséquences sont bonnes. Plus formellement, le conséquentialisme est le point de vue moral qui prend les conséquences pour seul critère normatif. On oppose généralement le conséquentialisme aux éthiques déontologiques, lesquelles mettent l'accent sur le type d'action plutôt que sur ses conséquences, et à l'éthique de la vertu, laquelle se concentre sur le caractère et les motivations de l'agent.
Définition Le terme « conséquentialisme » a été inventé par Elizabeth Anscombe dans son article Modern Moral Philosophy publié en 1958Elizabeth Anscombe - Nécrologie du Guardian par Jane O'Grady, 11 janvier 2001Anscombe, G.E.M. (1958) « Modern Moral Philosophy » dans la revue Philosophy 33, p. 1-19, essai critique envers ce point de vue moral. Depuis lors, le terme a largement investi la théorie morale anglophone.
C'est dans l'utilitarisme que se trouvent ses racines historiques, bien que des théories morales antérieures aient déjà souvent considéré les conséquences d'une action comme pertinentes pour un débat moral. En raison de ce lien historique à l’utilitarisme, ces deux termes sont parfois utilisés (à tort) comme synonymes, ce qui peut se comprendre car l'utilitarisme possède la caractéristique formelle de toute théorie conséquentialiste : il met l'accent sur les conséquences des actions. Le conséquentialisme assimile conséquence visée et conséquence prévue, ce qui pousse Cyrille Michon à dire qu'il constitue une corruption de la pensée morale.
Le conséquentialisme, comme son nom l'indique, affirme que dans un débat moral, on doit attribuer plus de poids aux résultats d'une action qu'à toute autre considération. La plupart des théories conséquentialistes se concentrent sur les situations optimales : après tout, si quelque chose est bien, une plus grande quantité de cette chose est généralement meilleure encore. Cependant, toutes les théories conséquentialistes n'adoptent pas cette idée. Certaines affirment que l'agent moral doit agir de manière à produire de bonnes conséquences, même s'il ne produit pas les meilleurs résultats possibles.
En dehors de ce noyau de base, on ne peut affirmer que peu de choses sur le conséquentialisme en général. Cependant, certaines questions se retrouvent dans maintes théories conséquentialistes, entre autres : Qu'est-ce qui détermine la valeur des conséquences ? En d'autres termes, qu'est-ce qui détermine un 'bon' état de choses ? Qui est le principal bénéficiaire d'une action morale ? Qui juge, et comment, ce que sont les conséquences d'une action ?
Quels genres de conséquences ? Une manière de classer les différents conséquentialismes est d'observer pour chacun quel type de conséquences importe le plus, autrement dit, quels résultats sont jugés être de bons états de choses. Du point de vue de l'utilitarisme classique, une action est bonne s'il en résulte un accroissement global de bonheur, et la meilleure action est celle qui donne lieu au maximum de plaisir et au minimum de peine. Assez proche à première vue, se trouve le conséquentialisme eudémonique, qui considère comme but, une vie remplie, épanouie, ce qui peut aller de pair ou pas avec un grand bonheur collectif. Dans la même veine, on trouve aussi le conséquentialisme esthétique, qui adopte pour but de produire du beau. Cependant, il est également possible de considérer comme pertinents des effets non psychologiques. Ainsi, on peut chercher à accroître l'égalité matérielle, ou la liberté politique à la place de plaisirs plus éphémères.
D'autres théories adoptent simultanément plusieurs biens, qui doivent tous être promus sans que l'un soit prioritaire sur les autres. Comme il n'y a dans ce cas aucune conséquence suprême à viser, les conflits entre les différents biens doivent être résolus par l'intuition et le discernement de l'agent, selon le contexte.
Cependant, même dans un système conséquentialiste visant un unique bien, il faut s'attendre à faire face à des choix difficiles entre plusieurs bons états de choses. On peut enfin suivre la voie tracée par G.E. Moore en affirmant l'impossibilité d'analyser ce qu'est le bien, et en concluant que les bons états de choses n'ont pas forcément d'autre propriété commune que celle d'être bonsMoore, G.E. (1903) Principia Ethica Cambridge University Press .
Des conséquences sur qui ? sur quoi ? Une action a toujours un effet, les conséquences, sur des êtres vivants et/ou sur des choses. On peut distinguer divers types de conséquentialismes selon les êtres affectés qu'ils prennent en compte et dans quelle mesure :
Agent intéressé ? Le premier clivage sépare les théories permettant que l'agent suive, au moins partiellement, son propre intérêt ou sa propre motivation et les théories requérant que l'agent poursuive certaines fins indépendamment de ses propres intérêt et motivation. On parle respectivement de théories centrées sur l'agent ou au contraire, neutres pour l'agent.
Un conséquentialisme neutre pour l'agent ignore la valeur spécifique que peut avoir un état de choses pour un agent donné. Ainsi dans une théorie neutre pour l'agent, mes propres buts ne comptent pas plus que ceux des autres dans l'évaluation morale déterminant quelle action je devrais choisir d'effectuer.
Un conséquentialisme centré sur l'agent, au contraire, met l'accent sur les besoins particuliers de l'agent moral. Ainsi, d'un point de vue centré sur l'agent tel que celui mis en avant par Peter Railton, je peux me soucier du bien-être général, mais je m'occupe plus de mon propre bien-être immédiat ainsi que de celui de mes amis et de ma familleScheffler, Samuel (Ed.) (1988) Consequentialism and Its Critics Oxford University Press . Ces deux approches peuvent être conciliées en faisant état des tensions existant au sein des intérêts de l'agent, pris comme individu ou pris comme membre de différents groupes, et en cherchant une certaine optimisation entre ces différents intérêts.
On peut envisager, par exemple, de dire qu'une action est bonne pour quelqu'un en tant qu'individu, mais qu'elle est mauvaise pour lui en tant que citoyen de son pays.
Anthropocentrisme ? De nombreuses théories conséquentialistes semblent ne prendre en compte que des humains et leurs relations avec d'autres humains. Certains philosophes cependant, affirment que nous ne devrions pas nous limiter, dans nos questionnements moraux, à considérer les intérêts des seuls êtres humains. Pour Jeremy Bentham lui-même, souvent perçu comme le fondateur de l'utilitarisme, les animaux non humains font l'objet d'un véritable questionnement moral. Il défendait ce point de vue en affirmant que ces animaux sont capables de ressentir du plaisir ou de la peine, et que les conséquences qu'une certaine ligne d'action peut avoir sur eux entrent donc directement en ligne de compte dans une réflexion moraleJeremy Bentham (1996) An Introduction to the Principles of Moral Legislation Oxford University Press . Plus récemment, Peter Singer a défendu l'idée qu'il était irrationnel de ne pas accorder aux intérêts des animaux, lorsque l'on doit choisir la manière de les traiter, une considération égale à celle que l'on porte aux intérêts des humainsPeter Singer (2002) Helga Kuhse ed. Unsanctifying Human Life, Blackwell . On notera toutefois que considération égale des humains et des non-humains n'implique pas traitement identique (il n'est pas dans l'intérêt d'un porc de lui donner un ordinateur), pas plus qu'une considération égale des intérêts de tous les humains n'implique un traitement identique de tous les humains.
Guide moral Une propriété importante de nombreuses théories morales normatives telles que les conséquentialismes est leur capacité à produire des jugements moraux concrets. Au minimum, toute théorie morale conséquentialiste doit définir le critère déterminant si les conséquences sont bonnes et dans quelle mesure. Ce qui est d'abord en jeu ici, c'est la responsabilité de l'agent.
L'observateur parfait Une tactique classique chez les conséquentialistes, en particulier ceux défendant un conséquentialisme altruiste consiste à imaginer un observateur parfait, neutre, chargé de rendre les jugements moraux. Les spécificités de cet observateur parfait peuvent varier selon les théories, de l'observateur omniscient, capable de prendre en compte toutes les conséquences d'une action, à l'observateur bien informé, qui sait tout ce que l'agent peut raisonnablement savoir, tant des circonstances que des conséquences éventuelles d'un choix d'action. Les conséquentialismes qui adoptent un tel modèle tiennent pour juste l'action capable d'engendrer les meilleures conséquences du point de vue de cet observateur parfait.
John Rawls, critique de l'utilitarisme, lui reproche, de même qu'à d'autres formes de conséquentialismes, de reposer sur l'idée d'un tel observateur.
L'observateur réel En pratique, bien sûr, il paraît très difficile de toujours adopter le point de vue de l'observateur parfait omniscient. Un agent moral individuel, après tout, ne connaît qu'une petite partie de la situation dans laquelle il se trouve, et donc des conséquences que peut avoir une ligne de conduite donnée. C'est pourquoi certaines personnes ont affirmé qu'une théorie conséquentialiste ne peut exiger plus de l'agent, que de choisir l'action qui lui paraît la meilleure compte tenu de sa connaissance de la situation. Une conception naïve de ce point de vue (qui ne prendrait pas en compte les conséquences d'une inaction ou d'une non-réflexion comme elle prend en compte une action) peut cependant mener à des résultats indésirables, par exemple si l'agent moral ne fait pas l'effort de chercher à savoir ce qu'il ignore. Agir sans s'être auparavant informé peut, même avec les meilleures intentions du monde, aboutir à des conséquences très négatives. Certaines personnes ont alors rétorqué que l'agent a l'obligation morale de s'informer autant que possible sur la situation avant de déterminer la ligne de conduite la mieux appropriée. Cette obligation découle évidemment d'une réflexion sur les conséquences : un agent mieux informé est en mesure de faire advenir de meilleures conséquences.
Types Le conséquentialisme peut prendre de nombreuses formes. Cependant, quatre conceptions se détachent et servent de référence.
L'utilitarisme
170px|thumb|left|Jeremy Bentham thumb|right|200px|John Stuart Mill L'utilitarisme est, historiquement, la principale théorie morale conséquentialiste. Il tient pour juste l'action qui engendre le plus de bonheur pour l'ensemble de tous les agents, le bonheur étant défini comme la maximisation des plaisirs et la minimisation des peines. Ainsi défini, l'utilitarisme affirme que ce qui compte est la somme totale de bonheur, ou bonheur agrégé, le bonheur de tous et non pas le bonheur de quelques-uns ou le bonheur d'une personne particulière. John Stuart Mill, dans son exposé de l'utilitarisme, a proposé de hiérarchiser les plaisirs, c'est-à-dire d'attribuer une valeur plus importante à la poursuite de certains types de plaisirs qu'à la poursuite de certains autresJohn Stuart Mill (1998), Utilitarianism, Oxford University Press .
Cependant, certains utilitaristes contemporains tels que Peter Singer préfèrent prendre pour objectif la maximisation de la satisfaction des préférences (« utilitarisme des préférences »). Divers autres remodelages actuels de l'utilitarisme peuvent refléter les formes de conséquentialisme décrites ci-dessous :
L'égoïsme