Jérôme Savonarole (en italien : Girolamo Savonarola, en latin : Hieronymus Savonarola) né le À quelques exceptions près, dont le Dictionnaire encyclopédique Mourre (24 septembre), le , jour de la saint Mathieu, est la date la plus souvent citée par les sources. à Ferrare et mort exécuté le à Florence, est un frère dominicain ascétique., prédicateur et réformateur actif dans la Florence de la Renaissance, qui, de 1494 à 1498, a dirigé un régime théocratique dans la république de Florence.
Il est connu pour ses prophéties de gloire civique, son plaidoyer en faveur de la destruction de l’art et de la culture séculiers, et ses appels au renouveau chrétien, dénonçant de façon véhémente la corruption du clergé catholique, sans remettre en cause le dogme, le régime despotique et l’exploitation des pauvres. En , lorsque envahit l'Italie et menace Florence, les prophéties de Savonarole semblent sur le point de s'accomplir. Pendant que le moine intervient auprès du roi de France, les Florentins expulsent les Médicis du pouvoir et, à la demande de Savonarole, établissent une république « bien accueillie », sous le contrôle de Savonarole. En déclarant que Florence serait la Jérusalem céleste, le centre mondial de la chrétienté et « plus riche, plus puissante, plus glorieuse que jamais », il institue une campagne moraliste extrême, avec l'aide de la jeunesse florentine.
En 1495, lorsque Florence refuse de rejoindre la Ligue catholique du pape contre les Français, le Saint-Siège convoque Savonarole à Rome. Il désobéit et défie le pape, en appuyant sa campagne de réformes par des processions, des bûchers des vanités, dont celui du , le plus connu, dans lequel ont disparu de nombreux livres et œuvres d’art ainsi que des représentations théâtrales pieuses. En , le pape l'excommunie et menace de placer Florence sous interdit. En , un prédicateur florentin rival propose une ordalie afin de tester le mandat divin de Savonarole, celle-ci tourne au fiasco et l'opinion populaire se retourne contre lui. Savonarole et deux de ses frères partisans sont emprisonnés. Le , les autorités ecclésiastiques et civiles condamnent, pendent et brûlent les trois frères sur la place principale de Florence. Les partisans de Savonarole, les Piagnoni ont maintenu ses idées de liberté républicaine et de réforme religieuse en vie jusqu'au siècle suivant. Les Médicis, rétablis au pouvoir à Florence en 1512 avec l'aide de la papauté, finissent par affaiblir le mouvement des Piagnoni. Certains des premiers protestants, y compris Martin Luther, ont considéré Savonarole comme un précurseur essentiel de la Réforme protestante..
Origines familiales et jeunesse (1452-1482) vignette|redresse|alt=Façade de maison en brique rouge avec à l'étage Quatre fenêtres multicolores, avec à son centre un grand portail vert clair à arc de cercle avec de chaque côté une fenêtre à barreaux, surmonté d'une fenêtre terrasse|Maison familiale à Ferrare. vignette|redresse |alt=Portrait d'une moine en toque noire et chef couvert, regardant fixement de biais vers le spectateur, tenant d'une main posée sur un dossier une longue plume enrobée d'un ruban|Alessandro Bonvicino, Portrait fantaisiste de Girolamo Savonarola, 1524, musée de Castelvecchio.
Girolamo Francesco Maria Matteo Savonarola nait le à Ferrare. Il est le troisième fils du marchand Niccolò di Michele dalla Savonarola, né à Ferrare dans une famille originaire de Padoue, et d'Elena Bonacolsi (ou Bonacossi), descendante de la noble famille Bonacossi, anciens seigneurs de Mantoue. Ils ont sept enfants, dont Girolamo est le troisième : il a deux frères aînés, Ognibene et Bartolomeo ; deux autres frères, Maurelio et Alberto, naissent après lui ; il a aussi deux sœurs, Beatrice et Chiara. On sait qu'Alberto est devenu médecin et que Maurelio est entré dans l'ordre dominicain, comme Girolamo. L'éducation de Girolamo est supervisée et façonnée par son grand-père paternel, Michele Savonarole, professeur, médecin renommé et polymathe réputé, aux mœurs et aux principes religieux stricts, grâce auquel la famille a accumulé une grande richesse, et qui espère que son petit-fils deviendra médecin. Savonarole s'intéresse davantage aux œuvres de Platon et d'Aristote, citées par Thomas d'Aquin et par la Bible. Dès sa jeunesse, il s'intéresse aux Saintes Écritures, dont il mémorise des parties. Après la mort de son grand-père en 1468, Savonarole fréquente probablement l'école publique dirigée par Battista Guarino, fils de Guarino de Vérone, où il aurait reçu son introduction aux classiques, ainsi qu'à la poésie et aux écrits de Pétrarque, père de l'humanisme de la Renaissance. Diplômé « ès arts » de l'université de Ferrare (premier cycle des études universitaires avant toute spécialisation), il se prépare à entrer à la faculté de médecine, suivant ainsi les traces de son grand-père.
Son penchant moraliste et réformateur apparaît dès ses premiers écrits où il exprime sa préoccupation de l’état de l’Église et du monde. Il commence à écrire des poèmes à caractère apocalyptique, notamment De Ruina Mundi en 1472, un poème qu'il écrit à 20 ans, où il dénonce l'avilissement de la société, le déclin de la moralité et l'ascendant de la luxure et de l’impiété, et De Ruina Ecclesiæ en 1475, un poème allégorique qui révèle son mépris envers la Curie romaine, qu’il décrit comme une , dans lesquels il dénonce spécifiquement la cour papale de Rome. Il y accuse l'Église d'arrogance et d'abus. Ces canzoni font écho à sa nostalgie pour l'idéal du christianisme primitif. À peu près à la même époque, il semble envisager une vie dans la religion. Comme il le raconte à son biographe, il entend un sermon d'un prédicateur de Faenza qui le persuade d'abandonner le monde.
La plupart de ses biographes rejettent ou ignorent le récit de son jeune frère et disciple, Maurelio (plus tard fra Mauro), selon lequel, dans sa jeunesse, Girolamo a été repoussé par une voisine, Laudomia Strozzi, à qui il avait proposé le mariage. Dans une lettre qu'il écrit à son père lorsqu'il quitte la maison pour rejoindre les dominicains, il laisse entendre qu'il est troublé par les désirs de la chair. On raconte aussi qu'à la veille de son départ, il rêve qu'il est purifié de ces pensées par une pluie d'eau glacée, ce qui le prépare à la vie ascétique. Dans le traité inachevé qu'il laisse derrière lui, appelé plus tard De contemptu Mundi (Du mépris du monde), il appelle les lecteurs à fuir ce monde d'adultère, de sodomie, de meurtre et d'envie.
Le , il se rend à Bologne, où il frappe à la porte du couvent San Domenico, de l'ordre des Prêcheurs, un ordre mendiant, où il demande à être admis. Dominique de Guzmán mourut dans ce monastère en 1221, où une règle monastique stricte est appliquée. Comme il le dit à son père dans sa lettre d’adieu, il veut devenir « chevalier du Christ ».
Frère Dominicain (1475-1486) vignette|redresse |alt=Cellule monacale avec bureau surplombé d'un cadre pieux et petite porte ouverte à droite|Cellule monacale de Savonarole au couvent San Marco de Florence.
Savonarole occupe les emplois de tailleur et de jardinier. Il fait le vœu d'obéissance à son ordre, avant de prendre l’habit de moine en 1476. Il vit alors dans un strict ascétisme« Savonarole et le radicalisme mystique », Revue des Deux Mondes, 1854.. Ordonné prêtre, il étudie les Saintes Écritures, la logique, la philosophie aristotélicienne et la théologie thomiste au studium dominicain, pratique la prédication auprès de ses confrères et s'engage dans des disputes théologiques. Il s'inscrit à la faculté de théologie de l’université de Bologne, une des plus importantes de l’époque, pour préparer un diplôme supérieur. Alors qu’il continue à écrire des ouvrages de dévotion et à approfondir sa vie spirituelle, il critique ouvertement ce qu’il perçoit comme un déclin de l’ascèse du couvent. En 1478, ses études sont interrompues lorsqu'il est envoyé au prieuré dominicain de Santa Maria degli Angeli à Ferrare comme assistant maître des novices. Cette mission aurait pu être une pause normale et temporaire dans la routine académique, mais dans le cas de Savonarole, elle constitue un tournant. Une explication possible est qu'il s'aliène certains de ses supérieurs, notamment fra Vincenzo Bandello, professeur au studium et futur maître de l'ordre des Prêcheurs, qui s'oppose à l'objection du jeune frère à la modification des règles de l'Ordre contre la propriété immobilière.
En 1482, au lieu de retourner à Bologne pour reprendre ses études, Savonarole est nommé lecteur, ou professeur, au couvent San Marco à Florence. Il y enseigne la logique aux novices, écrit des manuels d'instruction sur l'éthique, la logique, la philosophie et le gouvernement, compose des œuvres de dévotion et prépare des sermons pour les congrégations locales. Apprécié, il étudie l'Apocalypse et les prophètes de l'Ancien Testament et donne des cours sur ceux-ci. À Florence il consacre ses premières années à l'étude, à l'ascèse et à la prédication. À cette époque, il est plus reconnu pour les deux premières que pour la dernière. Comme il l’a écrit dans ses notes, sa prédication n’est pas entièrement couronnée de succès. Les Florentins sont rebutés par son discours ferrarais à consonance étrangère, sa voix stridente et (surtout pour ceux qui apprécient la rhétorique humaniste) son style inélégant.
Tandis qu'il attend un ami au couvent San Giorgio, il étudie l'Écriture lorsqu'il conçoit soudain « environ sept raisons » pour lesquelles l'Église est sur le point d'être attaquée et transformée. En 1485 et en 1486, il aborde ces thèmes apocalyptiques à San Gimignano où il se rend comme prédicateur du Carême. Au cours de ces méditations du Carême, il appelle avec insistance l'Église à se réformer et à se renouveler. Le supérieur général de l'ordre, Joachim de Turriani (1487-1500), pressent des difficultés avec la famille Médicis du fait de ce style de prédication et transfère Savonarole à Brescia en Lombardie d'où Savonarole poursuit ses prédications avec succès à Gênes et Pavie, trouvant un public enthousiaste parmi la petite bourgeoisie. Lorsqu'il quitte San Marco pour une nouvelle mission, il se tait sur les « révélations de San Giorgio » à Florence.
Prédicateur (1487-1491) vignette|redresse |alt=Tombeau en marbre blanc avec gravure surmontée d'un buste sculpté dans une niche à arcade|Monument à Savonarole au couvent San Marco, Florence.
En 1487, Savonarole occupe un poste de maître d'études à Bologne, puis part prêcher dans plusieurs villes de la région. Au cours des années, il vit comme prédicateur itinérant, portant un message de repentance et de réforme dans les villes et les couvents d'Italie du Nord. Comme le montrent ses lettres à sa mère et ses écrits, sa confiance et son sens de la mission grandissent à mesure que sa réputation s'accroît. Sa carrière de prédicateur intransigeant commence alors. Il exhorte les masses populaires à revenir aux préceptes de l'Évangile, n’hésitant pas à s’attaquer aux Médicis, qui gouvernent la République de Florence après avoir écrasé l'opposition après la conjuration des Pazzi en 1478. Son ascendant sur les foules grandit et trouve un écho auprès de certains érudits de l’époque, notamment le comte philosophe et humaniste Pic de la Mirandole, qui entend Savonarole lors d'une dispute officielle à Reggio d'Émilie et est impressionné par son érudition et sa piété. Savonarole en devient le confesseur de Pic de la Mirandole.