La Commission d’enquête sur la situation de la langue française et des droits linguistiques au Québec (également connue sous le nom de Commission Gendron) est une commission d’enquête québécoise créée le 1968 par le gouvernement Jean-Jacques Bertrand. Elle était présidée par Jean-Denis Gendron, linguiste et professeur à l'Université Laval.

Instituée à la suite de la crise de Saint-Léonard à l’automne 1968, la commission devait servir au départ à appuyer un projet de loi du gouvernement Bertrand encadrant les droits linguistiques dans le milieu scolaire – la loi 85 (retirée puis présentée à nouveau sous le nom de Loi pour promouvoir la langue française au Québec; la loi 63). Toutefois, face à la montée de l’opposition à ce projet de loi et à la crise sociale qu’il a engendrée (opposant les partisans de l’enseignement en français pour tous et les partisans du libre choix voulant conserver l’enseignement en anglais), le mandat de la commission fut revu afin de dépasser le simple cadre scolaire et de faire un portrait d’ensemble de la situation du français au Québec.

Malgré la méfiance qu’elle a suscitée chez les Québécois francophones à l’époque, la commission Gendron s’inscrit dans une série d’efforts visant à mettre en place une première politique linguistique officielle au Québec. Elle s’inscrit également dans un contexte de grandes tensions sociales et politiques de la fin des années 1960, marqué par une volonté de plus en plus grande de la population de donner à la langue française la position qui lui revenait au Québec, d’en faire la langue d’usage dans tous les secteurs d’activité et la langue commune à tous les Québécois, peu importe leur langue maternelle.

Le rapport Gendron, publié à la fin de 1972, a servi de source de réflexion pour les premiers pans d'une politique linguistique au Québec. En collaboration avec l'Office de la langue française, elle a notamment servi à définir un cadre et des méthodes pour franciser tous les milieux de travail au Québec, ainsi qu'à rédiger la Loi sur la langue officielle (aussi connue sous le nom de loi 22) adoptée en 1974.

Contexte

Le français au Québec dans les années 1960

Durant la Révolution tranquille, la société québécoise connaît une période d’effervescence sans précédent. L’action entraînante du gouvernement Jean Lesage, « intensément réformiste » et « intensément nationalisteLucia Ferretti, « La révolution tranquille », L’Action nationale, vol. 89, no 10, décembre 1999, . » selon la formule de Lucia Ferretti, modifie les structures traditionnelles de la société québécoise. Ces transformations opérées à partir des hautes sphères de l’État québécois, régulièrement commentées par les médias de l’époque, transforment non seulement les structures, mais aussi les mentalités. Alors qu’une certaine attitude de résignation à l'égard de leur langue pesait sur l'esprit collectif des Québécois durant les années 1950, à partir des années 1960, une nouvelle génération d’intellectuels a pris en charge de redonner le contrôle de la société aux Québécois francophones.

Toutefois, ceux-ci faisaient face à un problème très complexe et de taille considérable ; bien que les Québécois francophones constituassent la majorité de la population, les commerces, les affaires et les administrations des entreprises demeuraient largement dominés par la langue anglaise et par une minorité d’anglophones unilingues.

Cette situation du français au Québec, la langue considérée comme de seconde classe et facultative pour tous sauf les francophones, était à la source de nombreuses injustices. Ce sentiment d'humiliation à l'égard de la langue ressenti depuis des générations est ressorti de façon spectaculaire dès l'automne 1960, à la suite, entre autres, de la parution de l’essai Les insolences du Frère Untel. La mauvaise qualité du français parlé (joual), ses emprunts excessifs à l’anglais et le faible intérêt qu'il suscitait pour les anglophones et les immigrants en fit rapidement l’un des sujets les plus souvent discutés dans l’actualitéEn effet, entre 1959 et 1975, plus de « 2 523 articles et ouvrages » sont « rédigés par 1 303 auteurs différents » sur cette question. Voir Paul Daoust, Les jugements sur le joual (1959-1975) à la lumière de la linguistique et de la sociolinguistique, thèse de doctorat, Université de Montréal, Département de linguistique et philologie, 1983, cité dans Marcel Martel, Martin Pâquet, Langue et politique au Canada et au Québec. Une synthèse historique, Boréal, Montréal, 2010, p. 131.. De plus, l'apparition d’un nouveau mouvement indépendantiste durant cette période donnait également une pertinence politique à ce sujet, longtemps traité d’un point de vue uniquement linguistique.

La commission Laurendeau-Dunton

Pour répondre à ces préoccupations, le gouvernement fédéral de Lester Pearson décide de créer en une Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme (aussi connue sous le nom de commission Laurendeau-Dunton). Celle-ci se voit chargée de faire enquête sur la situation des langues anglaise et française et des rapports entre les deux peuples fondateurs du Canada‘’Rapport de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme’’, Livre 1 : ‘’Les langues officielles’’, Ottawa, 1965, p. 179-180.. Dotée d’un budget considérable et d’une équipe de chercheurs multidisciplinaires, cette commission fait l’objet d’une attention soutenue dans les médias. Les différentes tranches du rapport de la commission sont ensuite publiées progressivement entre 1965 et 1970, alimentant l’actualité et les débats politiques au Québec.

L’enquête révèle de manière très précise les déséquilibres socioéconomiques entre les francophones et les anglophones ainsi que le peu de considération à l’égard des francophones et de la langue française dans l’économie du Canada (et du Québec). En 1961, le revenu annuel moyen d’un travailleur d’origine anglaise au Canada était de et par rapport à pour un travailleur d’origine française (soit une différence de près de )‘’Rapport de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme’’, Livre 3 : ‘’Le monde du travail’’, Ottawa, 1969, p. 16-17.. Cet écart de 20 % dans l’ensemble du Canada grimpait à 40 % au Québec, avec de revenu annuel moyen pour un anglophone contre pour un francophone‘’Rapport de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme’’, Livre 3 : ‘’Le monde du travail’’, Ottawa, 1969, p. 23.. De plus, l’enquête révèle que, contrairement à la croyance répandue, le bilinguisme ne constitue pas un avantage au Canada. Même au Québec, « les anglophones unilingues ont un revenu moyen de , les francophones bilingues, de , les francophones unilingues, de ‘’Rapport de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme’’, Livre 3 : ‘’Le monde du travail’’, Ottawa, 1969, p. 21. ». La maîtrise du français n’offrait donc aucun avantage supplémentaire pour les anglophones, tandis que la maîtrise de l’anglais constituait une contrainte pour les francophones voulant améliorer leur sort.

Enfin, autre fait important, l’enquête révélait la différence profonde entre Canadiens français et Canadiens anglais dans leur conception même de ce qu’était le Canada. Pour les Canadiens français, l’avis général était que le Canada était fondé sur un pacte d’honneur entre deux peuples égaux, l’un français et l’autre anglais. L’objectif était donc la recherche d’une pleine égalité entre les deux peuples fondateursRapport préliminaire de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, Ottawa, 1965, p. 37-38.. Pour les Canadiens anglais, le Canada était une union de provinces britanniques (dont l’une de langue française) dans lesquelles s’était ajoutée une multitude de groupes de différentes origines. L’objectif était d’unir les différents groupes afin de former une seule identité, une seule nationRapport préliminaire de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, Ottawa, 1965, p. 38-39]..

Réactions

Pour les francophones (les Québécois tout particulièrement), ces résultats font l’effet d’un coup de tonnerre. L’enquête révélait l’étendue du mépris à l’égard de leur langue et de leur culture dans leur propre pays. Ce mépris avait été déjà relevé de manière intuitive par la Commission Parent, dans son rapport d’enquête sur l’éducation au Québec : « L’école aura beau faire, le français sera sans cesse menacé d’effritement et de disparition au Québec si l’enseignement qu’on en donne ne s’appuie pas sur de solides motivations socioéconomiques. […] Le gouvernement du Québec tout entier doit, tout en veillant à ne pas isoler le Québec en un ghetto, adopter des mesures très fermes pour protéger le français non seulement dans les écoles et dans les universités, mais dans toute la vie publique. […] Aucun écolier ne prendra le français au sérieux à l’école si, à Montréal particulièrement, les ouvriers, administrateurs et hommes d’affaires sont obligés de parler anglais dans leur travail quotidien ou pour obtenir une promotionRapport Parent. Rapport de la Commission royale d’enquête sur l’enseignement dans la province de Québec, tome 2 : Les structures pédagogiques du système scolaire, paragraphe 621. ».

Face à l’ampleur des inégalités socioéconomiques entre francophones et anglophones, de plus en plus de Québécois réclamaient que leur gouvernement intervienne afin de redonner au français une place qui lui revenait de droit dans la société. Néanmoins, malgré le fait que plus de 80 % de la population québécoise avait le français pour langue maternelle, et que moins de 20 % de la population ne parlait pas du tout le français, à cette époque, la plupart des hommes politiques étaient fort réticents à l’idée d’intervenir dans le domaine des droits linguistiquesJean-Claude Corbeil, L’embarras des langues : origine, conception et évolution de la politique linguistique québécoise, Québec Amérique, 2007, p. 125-126..

Malgré les réformes mises en place par la commission Parent dans le système scolaire, le gouvernement du Québec ne s’était pas encore doté d’une politique linguistique officielle. Les événements allaient toutefois lui forcer la main à partir de l’automne 1968.

La crise de Saint-Léonard

Le 1968, la commission scolaire de Saint-Léonard décide que l’enseignement dans les écoles de son territoire se fera uniquement en français à la rentrée de l’automne. Le , la commission scolaire régionale Jérôme Le Royer décide de fermer la seule école secondaire française de Saint-Léonard pour relocaliser ses élèves dans d’autres établissements, afin d’accommoder une clientèle grandissante d’élèves choisissant l’école anglaise. La situation se transforme en crise lorsque le , un groupe d’élèves se barricade dans cette école secondaire et refuse d’en sortir jusqu’à ce que l’enseignement en français soit rétabliJean-Claude Corbeil, L’embarras des langues : origine, conception et évolution de la politique linguistique québécoise, Québec Amérique, 2007, p. 134-137..

D’un côté se trouvent les parents francophones de Saint-Léonard, favorables à l’enseignement en français pour tous, et de l’autre se trouvent les parents italophones, souhaitant conserver la liberté de choix de la langue d’enseignement afin de préserver l’enseignement en anglais pour leurs enfants. Après plusieurs jours de manifestations et de négociations, les représentants des parents francophones et le ministre de l’Éducation arrivent à un compromis : l’enseignement public en français est conservé, avec des mesures transitoires pour les enfants italiens des classes bilingues. L’Association of Parents of Saint-Léonard refuse le compromis et appelle au boycottage de l’école française. Des manifestations sont organisées en soutien à l'école française. Le , une émeute éclate sur la rue Jean-Talon entre manifestants pour l'école française et contre-manifestants pour l'école en anglais.