vignette|Le Caravage, Saint Matthieu et l'Ange (1602), église Saint-Louis-des-Français de Rome.
L'inspiration biblique, ou inspiration divine des Écritures, ou encore théopneustie, est un concept du christianisme affirmant que la Bible provient directement de Dieu, grâce à son « souffle », c'est-à-dire l'Esprit saint.
L'Église catholique et l'Église orthodoxe s'accordent sur l'idée que l'Écriture est divinement inspirée. Elles estiment aussi que l'Esprit saint n'a pas quitté l'Église du Christ à la fin de l'Âge apostolique, c'est-à-dire après la mort de Pierre, de Paul et des autres disciples. Par la succession apostolique, l'Esprit demeure au sein de l'Église et continue d'inspirer la foi des croyants par le truchement de la Tradition. Pour le protestantisme, en revanche, la théopneustie ne concerne que la Bible.
Ce concept, qui existe en tant que tel dans plusieurs textes du Premier Testament et du Nouveau Testament, s'est d’abord développé dans une perspective d’affirmation et de défense de la « pleine inspiration », en lien étroit avec l'inerrance biblique. Par la suite, il a fait l’objet de lectures et de traitements différents.
L'inspiration divine La notion d'inspiration divine apparaît déjà dans le monde antique, notamment en Égypte et en Grèce, où les révélations des dieux s'adressaient à l'humanité par le truchement de personnages « inspirés ». Ainsi en allait-il également à Babylone du « scribe des dieux » Nabû, fils de Marduk, ou du dieu-scribe égyptien Thot, précurseur de l'Hermès grec.
L'Ancien Testament considère que l'Esprit de Dieu agit sur ceux qui exercent des responsabilités complexes, tels les rois, les juges ou les prophètes, à tel point que les paroles prophétiques sont souvent précédées par la formule « ainsi parle YHWH »Augustin Bea, Inspiration, Geschichte der kath. Lehre, in Josef Höfer, Karl Rahner (éd.), Lexikon für Theologie und Kirche, 2e éd., vol. 5, Herder, Fribourg-en-Brisgau, 1960..
Judaïsme D'emblée, dès le Talmud, le judaïsme s'interroge sur la nature et la portée de l'inspiration divine des Écritures, notamment en ce qui concerne la Torah au sens strict, c'est-à-dire le PentateuqueDavid Banon, « Sous la dictée de Dieu ? », Pardès 2011/2, n° 50, p. 155-164.. Une question se pose en particulier : si Moïse en est l'« auteur », comment a-t-il pu écrire le récit de sa propre mort ?
En 1927, Franz Rosenzweig évoque la nouvelle traduction de la Bible qu'il a réalisée avec Martin Buber en tenant compte des découvertes de l'exégèse historico-critique : « Nous traduisons la Bible comme une unité. Pour nous c’est l’œuvre d’un seul esprit. Nous ne savons pas qui en est l’auteur. Que ce fût Moïse, nous n’y croyons pas. Mais entre nous, nous le mentionnons par le signe conventionnel de la critique historique R qui signifie le rédacteur final de la Bible. Seulement bien loin d’être l’auteur anonyme de la Bible, ce R est pour nous l’initiale de RabbénouRabbénou, en hébreu, signifie « notre maître ».. »
Christianisme vignette|Rembrandt, Saint Matthieu et l'Ange, 1661, musée du Louvre. L'inspiration divine de la Bible est une doctrine fondamentale de la théologie chrétienne. Elle affirme que ceux qui ont rédigé les textes saints et ceux qui en ont établi le canon ont été guidés par Dieu, de sorte que ces écrits peuvent être considérés comme la parole de DieuBruce M. Metzger et Michael D. Coogan, The Oxford Guide to Ideas & Issues of the Bible, Oxford University Press, 2001 , p. 216 sq.. Cette notion est étroitement associée à celles d'inerrance biblique et de cohérence interne de la BibleGerhard Maier, Biblische Hermeneutik, TVG Monographien und Studienbücher, vol. 355, Brockhaus, Wuppertal, 2011 , p. 94..
Cette doctrine trouve ses origines dans la Bible. Ainsi, dans le Nouveau Testament, Jésus-Christ déclare que le Psaume 110 est l'œuvre de l'Esprit saint : « David lui-même, animé par l’Esprit-Saint… »Évangile selon Marc, 12:36..
La Bible « dictée » ou « inspirée » La théopneustie Le terme technique utilisé par les spécialistes pour désigner cette forme d'inspiration, la « théopneustie », vient de l'adjectif θεόπνευστος (theópneustos), littéralement « soufflé par Dieu », qui apparaît dans la Deuxième épître à Timothée, 3:16 : . Dans la Vulgate, theópneustos est traduit en latin par divinus inspiratus. La Deuxième épître de Pierre (1:21) affirme que les prophètes sont « portés par l'Esprit » (inspirati)André Paul, « L'inspiration biblique », Encyclopædia Universalis, lire en ligne..
Toutefois, la littérature chrétienne n'emploie pas d'emblée l'adjectif theópneustos, afin d'éviter toute confusion avec les oracles des cultes païens, et préfère celui de « prophétique » : le terme spécifique pour désigner le charisme des rédacteurs et des textes de la Bible n'est devenu « inspiration » que depuis le . Par exemple, Thomas d'Aquin parle de prophetia à ce sujetGerhard Ludwig Müller, Katholische Dogmatik: für Studium und Praxis der Theologie, 2e éd. Herder, Fribourg-en-Brisgau/ Bâle/ Vienne, 1995 ISBN , p. 61 sq.. Ce terme s'est popularisé surtout à partir du , à la suite de l'ouvrage du théologien calviniste Louis Gaussen, La Théopneustie, ou la pleine inspiration des Saintes Écritures.
La pleine inspiration C'est au que l'Église luthérienne cherche à protéger le principe de l'Écriture seule (sola scriptura) contre la doctrine de la théologie catholique, selon laquelle non seulement la Bible, mais aussi la Tradition fait autorité : le concept de la « pleine inspiration », développé par le luthéranisme, affirme que cette inspiration est complète, totale, en ce sens que Dieu ne s'est pas contenté d'indiquer un contenu aux rédacteurs des Écritures (suggestio rerum) : il est allé jusqu'à leur « dicter » les mots exacts à employer (suggestio verborum)Alan W. Gumm, « The Inspiration and Canon of the Scriptures », Heritage Evangelical Lutheran Church, Arizona, février 1999.. Cette doctrine se nomme « inspiration verbale ». Dans cette optique, Dieu est le seuk et véritable auteur de la BibleJörg Lauster, Die Verzauberung der Welt. Eine Kulturgeschichte des Christentums, C.H. Beck, München, 2014, p. 363.. Elle ne concerne que les langues originelles de la Bible (hébreu et grec) et ne s'applique pas aux traductions, qui ne sont qu'une œuvre humaine, même si elles s'efforcent d'atteindre la plus grande fidélité possible.
La « Parole de Dieu » « Pleinement inspiré », le texte biblique est considéré comme l'authentique Parole de DieuBruce Metzger & Michael D. Coogan, The Oxford Companion to the Bible, Oxford University Press, New York, 1993, p. 302-304.. Cette thématique, celle du Deus auctor sacrae scripturæ (« Dieu auteur des Saintes Écritures »), est celle de l'Église catholiqueVoir par exemple Augustin Bea, Deus auctor Sacrae Scripturæ. Herkunft und Bedeutung der Formel, Angelicum, n° 20, 1943, p. 16-31 lire en ligne. jusqu'au concile Vatican II, qui la précise sans la remettre en question.
Dans la patristique, la doctrine du Deus auctor (« Dieu auteur ») des Écritures n'apparaît qu'au , sous l'influence d'Ambroise de Milan et d'Augustin d'Hippone, dans le contexte de la rivalité avec les manichéens, qui estiment que l'Ancien Testament est l'œuvre de Satan.
La théologie du « Dieu auteur » La théologie catholique Pour le concile de Trente, les deux Testaments ont Dieu pour unique auteur (« unus Deus sit auctor ») et ont été « dictés » par l'Esprit saint (« a Spiritu Sancto dictatas »)Enchiridion Symbolorum, 3004-3006.. Cependant, cette notion de « dictée » par l'Esprit saint risque de prêter à confusion de par son caractère supranaturel et entraîne des controverses au sein de l'Église catholique pendant plusieurs siècles.
Le premier concile du Vatican, quant à lui, réitère les affirmations tridentines : inspirées par l'Esprit saint, les Écritures ont Dieu pour auteur (« quod Spiritu Sancto inspirante conscripti Deum habent auctorem »). La même doctrine prévaut dans les encycliques de Léon XIII (Providentissimus Deus, 1893) et de Pie XII (Divino afflante Spiritu, 1943).
Le concile Vatican II publie en 1965 la constitution dogmatique Dei Verbum, dont le troisième chapitre, intitulé « L'inspiration de la Sainte Écriture et son interprétation »Constitution dogmatique Dei Verbum (1965), lire en ligne., dispose que « les livres entiers de l'Ancien et du Nouveau Testament avec toutes leurs parties […] ont Dieu pour auteur »Voir Alois Grillmeier pour le commentaire du troisième chapitre de la constitution Dei Verbum : Kommentar zum Dritten Kapitel von Dei Verbum, in Josef Höfer, Karl Rahner (éd.), Lexikon für Theologie und Kirche, 2e éd., vol. 13, Herder, Fribourg-en-Brisgau, 1967. André Gounelle, « La Bible est-elle Parole de Dieu ? »..
La même thématique est réaffirmée par les successeurs de Paul VI, notamment en 1993 par Jean-Paul II lors d'une audience solennelle devant les cardinaux, le corps diplomatique et des théologiens.
La théologie protestante La Réforme La Réforme protestante, au , ne s'écarte pas de l'approche catholique : ainsi, la Confession de La Rochelle (1559) déclare que les Écritures contiennent la Parole de Dieu, de même que la Confession helvétique postérieure (1566) comporte un chapitre intitulé « De l'Écriture sainte, vraie parole de Dieu ».
Néanmoins, à partir du , le luthéranisme prend ses distances vis-à-vis de la doctrine catholique. Cette dernière, en effet, enseigne que la Bible n'est pas seule à faire autorité envers le croyant : au nom de la succession apostolique dont elle se revendique, l'Église catholique invoque également le Magistère et la Tradition, en un mot l'autorité du pape. La théologie protestante, au contraire, met l'accent sur l'inspiration verbale et sur le principe de la Sola scriptura (« l'Écriture seule »).
Au milieu du , le théologien calviniste Louis Gaussen s'inscrit dans cette tradition lorsqu'il définit les rédacteurs de la Bible comme des « porte-plume », autrement dit des instruments passifs écrivant sous la « dictée » de Dieu.
Protestante fondamentalistes et libéraux Si Louis Gaussen considérait tous les auteurs de la Bible comme « prophètes récipiendaires d’oracles de Dieu » (débouchant sur des points de vue favorables à l'inerrance biblique), cette vision a pu être discutée en Europe dans la mesure où elle fut posée à une époque où les évangéliques considéraient encore la mesure et les termes de leur adhésion au conservatisme protestant, en même temps que leurs Églises s’instituaient, surtout en Suisse (en « Églises libres ») pour les francophones. Aux États-Unis, les écrits et les thèses de Gaussen seront reçus avec assez peu de questionnement, alors que ces questions théologiques ne se posent plus entre tenants et opposants de la pleine inspiration. Plutôt, ce sont les questions de moralité qui se préfigurent comme ligne de démarcation entre « libéraux » et « fondamentalistes » (qui n’existent pas en tant que tels à l’époque) ; c’est pourquoi les Américains protestants conservateurs, principalement baptistes, s’emparent des raisonnements de Gaussen pour ainsi dire sans le moindre détour critique pour affirmer la suprématie des sources de leur morale et de leur théologie (la Bible) sur celles de leurs opposants (la Raison).