Le mobilier d'artiste désigne les meubles uniques ou faits en petites quantités par des artistes, par opposition aux meubles faits en série dans des usines.

Histoire Du Moyen Âge au , la conception du mobilier est le domaine réservé des artisans. En 1789, l’obligation de détenir une maîtrise pour réaliser des meubles, considérée comme un privilège et comme une entrave à la liberté individuelle, est abolie. Au l’ébénisterie perdure, au travers de quatre grands styles : style Empire, style Restauration, style Louis-Philippe et style Napoléon III. Les techniques de fabrication se modifient sous l’effet de la croissance industrielle. Le goût évolue, la marqueterie est moins employée, les lignes sont épurées.

Il faut attendre l’apogée de la révolution industrielle (vers 1870), pour que les industriels eux-mêmes commencent à s'intéresser au mobilier. Les techniques de production passent d’un système de production artisanal, dans des lieux dispersés, à une production de plus en plus mécanisée et centralisée, en série, utilisant des normes afin d’obtenir une qualité homogène.

Le débat s'engage alors entre les tenants de la technologie et de l’industrie et ceux qui défendent une ligne historiciste et la beauté de l’objet unique. Cette polémique se poursuivra tout au long du .

Au même moment, les artistes s’affranchissent de l’Académisme notamment avec les impressionnistes au salon de 1874. Libéré des contraintes esthétiques et techniques, le champ d’application des artistes s’agrandit. Si bien que les artistes peintres et sculpteurs créeront également du mobilier, le mobilier d’artiste.

Le design Le mobilier aujourd’hui est souvent englobé par le terme « design ». Le design, apparu au fil du , est une notion complexe.

Si l’on se réfère à la définition de Raymond Guidot selon laquelle le design est « la part de création assurant la cohérence entre les impératifs technologiques de fabrication, la structure interne de l’objet, sa valeur d’utilisation et son aspect final », le mobilier d’artiste ne concerne, a priori, pas le champ du design. Le critère de fonctionnalité n’est pas un élément majeur dans la création de l’artiste. L’artiste souhaite avant tout pouvoir s’exprimer par le biais de sa création.

L’Avènement du mobilier d’artiste

Les artistes plasticiens et les arts décoratifs au début du

La liberté acquise par les impressionnistes aboutit au début du à l’émergence de courants esthétiques où l’artiste devient pluridisciplinaire. Son statut évolue. À la différence du siècle précédent, l’art n’obéit plus aux règles de l’Académisme. Le peintre ne se préoccupe plus de représenter le réel. Plusieurs facteurs sont en cause telles l'apparition de la photographie ou la diffusion massive des gravures.

Les artistes bénéficient également des évolutions techniques depuis la révolution industrielle (couleurs en tubes). Les œuvres n’exigent plus une préparation laborieuse, laissant plus de place à la spontanéité. L’ensemble de ces phénomènes accroît la créativité des artistes, qui multiplient leurs techniques. Leur curiosité les amène à créer des objets et des meubles.

Le groupe Nabis dont le souci était de retrouver le caractère sacré de la peinture, accorde une importance à la construction du tableau qui va de pair avec un goût affirmé du décoratif, ce qui les mène à créer des tapisseries, des céramiques ou des décors de théâtre. Paul Gauguin, parallèlement à son œuvre picturale, crée des objets tels que des céramiques et des sculptures sur bois. Maurice Denis conçoit l’ensemble de la chapelle attenante à sa demeure du Prieuré Les peintures, les vitraux et les meubles sont de sa création.

Pablo Picasso s’intéresse aux arts décoratifs. Il réalise des costumes, des céramiques, des sculptures. Pour son ami Serge Diaghilev, il réalise en 1917 les costumes de Parade, le célèbre ballet russe. Picasso conçoit également l’ensemble du décor et le rideau de scène. En 1946, à l'occasion d'un de ses séjours dans le Midi, il voit une exposition de céramiques à Vallauris, qui produit chez lui un déclic. Il rencontre Suzanne et Georges Ramie, propriétaires de l'atelier Madoura, et décide de s'attaquer à cette discipline. Il s'installe même à Vallauris entre 1948 et 1955. Inventif, il réalisera en une vingtaine d'années environ 3500 pièces originales.

Les bouleversements techniques et artistiques qui ont eu lieu au ont engendré une nouvelle vision des arts décoratifs qui favorisera les échanges entre les arts

Les premières réalisations du mobilier d’artiste L'Art nouveau Vers 1880, l’Art nouveau fait montre d’une audace créatrice pour une clientèle aisée et réduite. L’École de Nancy, noyau de l’Art nouveau, se diversifie dans les arts décoratifs : céramique, verre et mobilier. Le répertoire ornemental est essentiellement emprunté du monde floral. Ce dernier n’est plus stylisé mais naturaliste. Les lignes courbes sont privilégiées. Il s’inspire également du Symbolisme illustrés par Stéphane Mallarmé en littérature et par Odilon Redon et Gustave Moreau en peinture.

Hector Guimard, Émile Gallé, Eugène Gaillard et Louis Majorelle sont les principaux acteurs du mobilier dit d’Art nouveau.

La marqueterie japonisante, montre le goût pour l’exotisme, pour le monde végétal. Le meuble est une surface « décorative » comme un tableau.

Gallé dessine les fleurs, les plantes, les oiseaux et les insectes de la Lorraine pour s’en inspirer dans la création de ses meubles. Pour Émile Gallé, le décor « aura de l’expression parce que l’artiste en contact avec la nature, ne peut rester insensible à la noblesse des formes vitales (…) cet art sera sincère, joyeux, pleins de naturelle santé, vivant, humain, vrai ou ne sera pas »lettre à Victor Champier..

Les acteurs de l’Art nouveau sont pluridisciplinaires : Hector Guimard, conçoit la quasi-totalité du décor des édifices qu’il réalise en tant qu’architecte. Le Castel Béranger est une œuvre homogène, où l’architecture intérieure et extérieure se répondent. Pour ce faire l’architecte, a dû se consacrer à un domaine qui ne lui appartenait pas jusqu’alors : le mobilier. Il y apporte un regard neuf sur l’ébénisterie, même s’il ne rompt pas totalement avec la tradition. Il conçoit les poignées de porte, le sofa, les luminaires… Il crée un univers à part entière. L’utopie de « l’art dans tout » est présente dans son œuvre. Les artistes Art nouveau, tout comme ceux du Bauhaus, inaugurent le rêve où tout serait art, où le moindre objet soulèverait une préoccupation esthétique qui le légitimerait.

Guimard a aussi réalisé le mobilier urbain (banc, luminaire, station de métro) de la ville de Paris. Il en subsiste encore quelques vestiges tout particulièrement les embouchures de métro comme celle de la station Sèvres-Babylone.

L'influence du Bauhaus Il a été fondé à Weimar, en Allemagne en 1919, par un groupe d’artistes variés. Cette institution rassemble des architectes dont Walter Gropius, des peintres tels Wassily Kandinsky, Paul Klee. De nombreux historiens considèrent ce groupe comme la « clef » du design. Les arts décoratifs se mêlent véritablement au design.

La SAD, Société des artistes décorateurs, joue un rôle déterminant en France pour lier les artistes aux arts décoratifs. Fondée en 1901, par René Guilleré, elle a pour but de favoriser la collaboration entre les artistes et les industriels, en favorisant ainsi les arts décoratifs. Elle est à l'origine en 1920 du style Art déco qui perdure jusqu’en 1939.

Marcel Duchamp du groupe Dada, met l’objet sur un piédestal en 1917 avec son Urinoir devenu une œuvre à part entière, c’est l’invention du « ready-made ». L’objet, en tant que bien de consommation va prendre également une place importante dans le mouvement Pop Art dans les années 1960.

Pour les surréalistes (de 1924 à la fin des années 1950) la question de l’objet et donc du mobilier est une préoccupation considérable dans leur travail.

Dès les années 1940, en retrait par rapport au mouvement fonctionnaliste du mobilier (1945-1970), on voit apparaître des artistes majeurs comme Alexandre Noll ou Diego Giacometti.

Alexandre Noll choisit le bois comme moyen d’expression et passe de l’objet au meuble. En 1943, il présente ses meubles à la compagnie des arts français.

Diego Giacometti travail auprès de son frère Alberto. À partir de 1929, il réalise divers objets et luminaires pour Jean Michel Franck et réalise des meubles pour Maeght pour Saint-Paul-de-Vence. Mais ce n’est qu’en 1966 qu’il réalise tous les autres meubles caractérisés par une ligne gracile, incorporant des sculptures végétales et animales, très proche du style de son frère.

C’est également à partir des années 1960, que le sculpteur François-Xavier Lalanne commence à réaliser des meubles « animaux ». Ludique, l’artiste crée un espace fantastique grâce ses moutons tabouret ou encore son bar-autruches, premiers meubles sculptures.

Le mobilier d’artiste vit son apogée seulement avec les nouveaux réalistes, vers 1960. Arman, Yves Klein, César, Niki de Saint Phalle réalisent des meubles en « édition limitée » grâce au financement d’Artcurial en 1975. Ce sont des prolongements de l’œuvre de l’artiste. Les violons découpés d’Arman sont recouverts d’une plaque de verre et forment une table. César exploite sa technique de l’expansion pour créer un sofa (un exemplaire est au mobilier national), Niki de Saint Phalle crée des tables.

Dans les années 1980, le mobilier d’artistes se diffuse. Les artistes des années 1960 multiplient leurs productions grâce aux éditions. Ces artistes produisent encore aujourd’hui.

D’autre part, le design sort du fonctionnalisme : Alessandro Mendini prône « le décoratif » et Ettore Sottsass fonde en 1981 le groupe de Memphis, qui accorde une place importante aux « valeurs plastiques, symboliques et ludiques ».

Les artistes actuels Selon Adolf Loos, théoricien de l’art, « l’amalgame de l’art et des objets d’usage [est] la plus grande humiliation qu’on puisse infliger à l’art ». Néanmoins, depuis le , les artistes ont questionné la nature de l’œuvre d’art et ont remis en cause les codes traditionnels des Beaux arts.

Par conséquent, l’objet est naturellement mis au cœur de leurs préoccupations. Lorsque Marcel Duchamp érige un urinoir ou un porte-bouteille en œuvre d’art (Fontaine 1917 et Porte Bouteille 1914), il s’approprie l’objet, le kidnappe à ses fins pour le détourner de sa fonction première, triviale et inaugure le ready-made.

De nombreux artistes s’interrogeront par la suite sur le statut de l’objet comme Arman avec ses accumulations, ou encore César et ses compressions, Jean Tinguely et ses sculptures créées avec des objets de récupérations, ou encore Joseph Beuys avec son piano recouvert de feutre et Bertrand Lavier avec l’œuvre réfrigérateur et machine à laver.

Actuellement, on constate un rapprochement entre le design et l’art, à la fois les designers se tournent vers les arts plastiques, et les artistes s’orientent vers le design. Plusieurs expositions ont mis en avant le croisement de ces disciplines. De même, les partenariats entre artistes et designers se font de plus en plus nombreux, comme l'illustre ceux entre le street artist Chat Maigre et le studio de design global KLD-Design qui collaborent dans l'habillage et la création de mobiliers comme des bancs publics ou des chaises.

Le meuble détourné de sa fonction Le design, s’intéresse à la fonction du mobilier, et, l’intègre dans une politique commerciale et industrielle. L’artiste qui détourne la fonction du mobilier s’affranchit de la notion usuelle du mobilier, et s’approprie sa forme et l’univers auquel il renvoie.

Les œuvres libérées de leur statut d’objet autonome, revendiquent leur appartenance au monde réel. Julie Pellegrin, commissaire de l’exposition « Intérieur Jour », définit ces meubles comme des « objets-œuvres » qui « suggèrent plus qu’ils ne prescrivent, des hypothèses d’usage que le spectateur est libre de définir ».