Bodhidharma (sanskrit en devanāgarī : बोधिधर्म « enseignement de sagesse » ; chinois simplifié : 菩提达摩, pútídámó ou 達摩, dámóDans les sources chinoises, il apparaît aussi, quoique moins fréquemment, sous le nom de Bodhi, et peut alors être confondu avec un autre moine, Bodhiruci ; voir Bernard Faure, « Bodhidharma as Textual and Religious Paradigm », History of Religions, vol. 25, n° 3, 1986, , DOI:10.1086/46303 ; japonais : 達磨, daruma ; c. fin du et début du ), moine bouddhiste d'originaire perse ou indienne, est le fondateur légendaireLa lignée officielle des maîtres Chan se constitue ultérieurement ; l’un des premiers documents à mettre Bodhidharma en tête du Chan chinois est l’épitaphe de Fărú (法如 638–689), disciple de Hongren, selon Heinrich Dumoulin, Early Chinese Zen Reexamined: A Supplement to Zen Buddhism: A History, Japanese Journal of Religious Studies, volume=20-1, 1993, en Chine de l'école Chan, courant contemplatif (dhyāna) du mahāyāna, devenue au Japon l’école zen connue en Occident. L’école Chan prétendant remonter au BouddhaC’est au que la lignée Chan est ouvertement rattachée directement au Bouddha via Mahākāshyapa dans, par ex., le Chant de l’illumination prouvée (證道歌 Zhèngdào gē) de Yǒngjiā Xuánjué (665-713) (永嘉玄覺) ; voir Chang Chung-Yuan, Ch'an Buddhism: Logical and Illogical, Philosophy East and West, volume17, 1967, et D.T. Suzuki, Manual of Zen Buddhism, 1948 , Bodhidharma est considéré comme son et comme son premier patriarche chinois.
Il existe peu d'informations biographiques qui lui soient contemporaines, et les indications subséquentes ont été surchargées de légendes. Les principales sources chinoises divergent sur ses origines, le faisant venir soit d'Inde ou de l'Empire perse Broughton, Jeffrey L. (1999), The Bodhidharma Anthology: The Earliest Records of Zen, Berkeley: University of California Press, . . McRae, John (2003), Seeing Through Zen. Encounter, Transformation, and Genealogy in Chinese Chan Buddhism, The University Press Group Ltd, Dumoulin, Heinrich; Heisig, James; Knitter, Paul F. (2005). Zen Buddhism: India and China. World Wisdom, Inc. .Les origines possibles présentées par ces sources sont :
(Jeffrey L. Broughton, The Bodhidharma Anthology: The Earliest Records of Zen, Berkeley, University of California Press, 1999, ) c.q. (John McRae, Seeing Through Zen. Encounter, Transformation, and Genealogy in Chinese Chan Buddhism, Berkeley, University of California Press, 2003, ) (monastères bouddhistes, 547) ; (Broughton, Jeffrey L. (1999), The Bodhidharma Anthology: The Earliest Records of Zen, Berkeley: University of California Press, , ) (Tanlin, CE) ; (Heinrich Dumoulin, Zen Buddhism, Vol.I India and China. World Wisdom 2005 , ) c.q. (McRae, 2003, (v. ci-dessus) (maîtres Lankavatara, 713-716/ca. 715) ; (Dumoulin, 2005 (v. ci-dessus) c.q. (McRae, 2003, ()..
Dans tout l'art bouddhique, Bodhidharma est dépeint sous les traits d'un non-Chinois au mauvais caractère, barbu un peu hirsute, aux grands yeux surmontés de sourcils broussailleux et à l’air sombre. Il est surnommé "Le grand voyageur" et "Le barbare aux yeux clairs" (chinois : 碧眼胡 ; pinyin : Bìyǎnhú) dans les textes chán.
En plus des textes chinois, de nombreuses traditions populaires courent sur les origines de Bodhidharma.
Le Nouveau recueil de biographies des moines éminentsXù gāosēng zhuàn (續高僧傳) le fait arriver en Chine durant la dynastie Liu-Song (420-479), opinion retenue par la majorité des spécialistes, mais L’Anthologie de la salle du patriarcheZǔtángjí (祖堂集) situe sa venue sous les Liang (502-557)Macmillan Encyclopedia of Buddhism (Volume One), pages 57,130. Toutes les sources s’accordent pour situer l’essentiel de son activité dans le royaume des Wei du Nord.
Biographies Il n'existe que très peu d’indications solides sur sa vie. Les sources biographiques les moins succinctes sont aussi les plus tardives, ce qui augure mal de leurs fiabilités. La plus ancienne est la brève notice de Tanlin (曇林 ; 506-574), disciple de Huike — ou selon certains, de Bodhidharma lui-même — dans la préface de Deux Entrées et quatre pratiquesEr’ru sixing (二入四行論) ; japonais Ninyū shigyō ron, attribué à Bodhidharma. Cette dynastie étant considérée par certains comme d’origine indo-iranienneBurjor Avari, India, The Ancient Past, , cela permettrait de réconcilier les informations de Tanlin avec la mention d’un Bodhidharma persan rencontré à Luoyang entre 516 et 526 par Yang Xuanzhi (楊衒之)Les Monastères de Luoyang (洛陽伽藍記) Luòyáng Qiélánjì (547) et Broughton, ; une autre hypothèse avancée est que le Persan et le premier patriarche du Chan sont deux personnes différentes. La date de 440 a été avancée pour sa naissance.
Selon le Nouveau recueil des biographies de moines éminents (645) de Daoxuan (道宣), il est d’origine brahmane. Il arrive dans le royaume de Nanyue (donc par bateau) sous les Liu-Song (420–479) et traverse le Chang Jiang en direction du royaume des Wei du Nord avant la fin de la dynastie. Selon l’auteur, Bodhidharma serait mort avant 534 au voisinage de la rivière Luo où Huike l’aurait enterré dans une grotte. Certains ont de ce fait émis l’hypothèse qu’il aurait pu mourir lors des exécutions ordonnées à cet emplacement en 528 par l’empereur XiaozhuangBroughton, .
Dans l’Anthologie de la salle du patriarche (952), la légende de Bodhidharma est déjà bien constituée. Il est présenté comme disciple de Prajñātāra. Il arrive en Chine en 527 durant la dynastie Liang (502–557) et il a avec l'empereur Wu un entretien resté très célèbreSelon John R. McRae « The Antecedents of Encounter Dialogue in Chinese Ch'an Buddhism » in Steven Heine & Dale S. Wright (Eds.), The Kōan: Texts and Contexts in Zen Buddhism, Oxford University Press, 2000, le premier récit de cette rencontre se trouve dans l'annexe d’un texte de Shenhui datant de 758. :
L’empereur : « Depuis mon accession au trône, j'ai érigé des temples, copié des soutras, ordonné des moines. Combien de mérites ai-je acquis ? » Bodhidharma : « Aucun mérite ». L’empereur : « Pourquoi aucun mérite ? » Bodhidharma : « Tous ces actes ne sont que des sources impures de mérite. Ils font mûrir le fruit dérisoire de la renaissance en tant qu'être humain ou en tant que deva (dieu). Ils sont comme des ombres qui suivent la forme, sans avoir de réalité propre. » L’empereur : « Quels sont les vrais mérites ? » Bodhidharma : « La connaissance est pure, merveilleuse et parfaite; son essence est vide et paisible. De tels mérites ne peuvent être acquis par des méthodes mondaines. » L’empereur : « Quel est le premier sens de l'éveil saint ? » Bodhidharma : « La vaste vacuité, sans rien de sacré ». L’empereur : « Qui est devant moi? » Bodhidharma : « Je ne sais pas »D'après Heinrich Dumoulin, Zen Buddhism a History. Vol. I India and China, Bloomington (In), World Wisdom, 2005 , , et Masumi Shibata, « Le dialogue dans le Zen chinois », Revue de Métaphysique et de Morale, Vol. 64, , 1959, (v. ) .
L’empereur Wu des Liang étant incapable de comprendre la signification profonde du dharma, Bodhidharma traverse le fleuve Yangzi en 527 et entre dans le royaume des Wei, il s’arrête au monastère Shaolin du mont Song au Henan où il médite pendant neuf ans devant un mur, d’où est venu son surnom de « Brahmane contemplant un mur ».
Selon l’Anthologie, Bodhidharma, mort avant 536, fut enterré sur le mont Xiong'er (熊耳山) à l’est de Luoyang. Néanmoins, trois ans après, un fonctionnaire des Wei occidentaux (534-556) nommé Songyun (宋雲) l’aurait rencontré dans le Pamir alors qu’il cheminait vers l’Inde avec une seule sandale. Il lui prédit la mort prochaine de son souverain. Peu après le retour de Songyun, la prédiction se réalisa. La tombe de Bodhidharma fut ouverte et on n’y trouva qu’une sandale.
Dans La Transmission de la lampe (1004)Jĭngdé chuándēng lù (景德傳燈>錄), Daoyuan (道原) prétend que Prajñātāra changea son nom originel de Bodhitāra en Bodhidharma, et qu’il ne mourut pas en Chine mais se mit un jour en route pour l'Inde sans cérémonie, tenant en main une de ses sandalesAlan Watts, The Way of Zen, New York: Vintage Books, 1985, p. 32.
Selon la légende Shaolin et Chan, en 475, il se rendait au monastère Shaolin, pour prêcher le Dharma selon la voie du bouddhisme mahāyāna. Mais les moines lui refusèrent l'accès. Il s'assit et fixa son regard sur le mur d'enceinte du monastère. Il y médite pendant , en position Zazen. Il parvint (au moins de façon symbolique) à trouer le mur par son regard. Ce qui força le respect des moines et lui permit d'entrer. Il y développa l'enseignement Shaolin. Vers l'an 520, il quitta le monastère et resta en Chine, pour inaugurer le Zen. Héritage Philosophie et méditation vignette|gauche|Bodhidharma et Huike. Encre sur papier, par Sesshũ, époque de Muromachi, , Japon. Bodhidharma a transmis son enseignement contemplatif à Huike (487-593) en lui confiant les quatre volumes du Sutra de l’Entrée à Lanka (sk. Lankāvatārasūtra, ch. Léngjiā ābāduōluó bǎojīng 楞伽阿跋多羅寶經) qu’il jugeait convenable pour délivrer les Chinois. Huike est alors devenu le deuxième patriarche de l’école de la méditation en Chine. Ce serait en effet le soutra principal des premiers moines Chan selon l’Histoire des maîtres du Lanka (楞伽師資記 Léngjiā shīzī jì) du moine Jingjue (淨覺; 683–750) Taishō Shinshū Daizōkyō, Vol. 85, No. 2837], p. 1285b 17(05). Ce soutra, qui se rattache à la philosophie yogacara Sutton Giripescu, Existence and Enlightenment in the Laṅkāvatāra Sūtra: A Study in the Ontology and Epistemology of the Yogācāra School of Mahāyāna Buddhism, Albany, State University of New York Press, 1991 , insiste sur l’importance de dépasser la dualité et sur l’inutilité du langage pour la transmission du dharmaSuzuki, D.T. The Lankavatara Sutra: A Mahayana Text, 1932.
Cette notion est exprimée dans une stance célèbre attribuée à Bodhidharma, bien qu’elle date, selon H. Dumoulin, de 1008Dumoulin, Heinrich Zen Buddhism: A History, Bloomington, IN, 2005, World Wisdom, Vol. I, India and China : « Le zen va droit au cœur. Vois ta véritable nature et deviens Bouddha. »
Dans Deux entrées et quatre pratiques et le Nouveau Recueil de biographies des moines éminents, la technique de méditation de Bodhidharma est appelée « contemplation du mur » (壁觀 bìguān). L’auteur du second ouvrage précise qu’il s’agit de « calmer l’esprit » (安心 ān xīn). Ce terme a été interprété littéralement par la tradition, qui décrit Bodhidharma méditant immobile face à un mur pendant plusieurs années. Néanmoins, certains pensent qu’il s’agit d’une expression imagée et que le biguan pourrait être ce que l’on nommera plus tard le zazen (坐禪: zuòchán). Les légendes : Shaolin et chan
D'après la légende, Bodhidharma aurait créé et enseigné le kung-fu Shaolin aux moines du temple Shaolin, pour les aider à se défendre des animaux et des brigands qui rôdaient autour du monastère. Les recherches académiques contestent cette thèse dès le , et certains historiens datent la création de cette légende au , avec la mention de pratiques physiques à Shaolin (qi gong) dans des passages du Yì Jīn Jīng (qu'on estime postérieur au )Meir Shahar, The Shaolin Monastery: History, Religion, and the Chinese Martial Arts, University of Hawai'i Press, 2008 .
La tradition rattache également Bodhidharma à la création du bouddhisme chan, au temple Shaolin. Les recherches académiques contestent cette thèse légendaire. Même si Bodhidarma avait prêché des doctrines influençant les penseurs Chan, la plupart des historiens considèrent que la désignation de Bodhidharma comme fondateur du Chan n'a pas de caractère historique.