vignette|Rencontre entre le Japon, la Chine et l'Occident, de Shiba Kōkan, fin du .

Les , signifiant littéralement « études néerlandaises » et par extension « études occidentales ») sont une discipline d'analyses développées par le Japon lors de ses contacts avec les Néerlandais de l'île de Dejima, par le biais desquelles il a pu découvrir les technologies et la médecine du monde occidental à une époque où le pays était replié sur lui-même, fermé aux étrangers, de 1641 à 1853, en raison de la politique isolationniste du shogunat Tokugawa (voir sakoku).

Grâce au Rangaku, le Japon découvrit de nombreux aspects de la Révolution scientifique et technologique (notamment les théories mécanistes) qui se déroulait en Europe à la même époque, l'aidant ainsi à rassembler des bases théoriques et technologiques, qui peuvent expliquer en partie la modernisation radicale et rapide qui suivit l'ouverture de ce pays au commerce extérieur à partir de 1854..

Histoire vignette|, de Nishikawa Joken, 1708. Musée national de Tokyo. Les premiers Européens arrivés au Japon, sont, pendant l'Époque du commerce Nanban, les Portugais à partir de 1543, suivis par les Espagnols. À partir de 1640, les commerçants néerlandais de Dejima à Nagasaki étaient les seuls étrangers européens à être tolérés au Japon, et leurs activités étaient attentivement surveillées et fortement contrôlées, limitées initialement à un voyage annuel afin de transmettre leurs hommages au Shogun d'Edo. Ils furent, néanmoins, utilisés pour enseigner au Japon plusieurs découvertes de la révolution industrielle et scientifique qui se déroulait en Occident : les Japonais achetèrent et traduisirent de nombreux livres scientifiques néerlandais, obtinrent de l'Occident divers produits (comme des horloges), et reçurent des présentations de nombreuses innovations occidentales (comme des représentations des phénomènes électriques, et le vol en montgolfière au tout début du ). Aux , la Hollande était incontestablement l'un des pays les plus riches et les plus avancés dans le domaine scientifique au monde, et cela faisait d'elle la nation la plus privilégiée pour transférer ses connaissances occidentales au Japon.

Ainsi, des milliers de livres furent publiés, imprimés et largement distribués parmi la population, qui avait un taux d'alphabétisation situé entre 70 % et 80 %. Le Japon avait déjà à cette époque une des densités de population les plus importantes au monde, avec plus d'un million d'habitants à Edo., et plusieurs autres villes fortement peuplées comme Osaka et Kyoto, offrant ainsi un marché potentiellement important pour ces documents. Dans les grandes villes, quelques magasins spécialisés dans les objets rares étrangers s'ouvrirent au grand public. En 1715, Arai Hakuseki publie un traité sur le monde occidental à partir de l'interrogatoire de , jésuite italien arrêté après être entré illégalement au Japon.

Les débuts (1640–1720) vignette|upright=1.5|Ukiyo-e de Kawahara Keiga: Arrivée d'un navire néerlandais (): Philipp Franz von Siebold à Dejima en utilisant un teresukoppu (télescope) avec sa femme japonaise O'Taki San et sa tout petite fille O'Iné.

La première étape du Rangaku fut relativement limitée et fortement contrôlée. Les livres occidentaux étaient interdits depuis la répression contre les chrétiens qui eut lieu au Japon en 1640. Au tout début, un petit groupe de traducteurs nippo-néerlandais travaillèrent à Nagasaki pour adoucir les relations avec les étrangers et transmettre des passages des livres occidentaux.

Les Néerlandais étaient également sollicités pour retransmettre les nouvelles du monde et pour fournir des récits au Shogun tous les ans lors de leur voyage à Edo. Les usines néerlandaises à Nagasaki, en complément du commerce officiel de soie et peau de chevreuil, furent finalement autorisées dans le cadre d'un commerce privé. Un petit marché lucratif se développa ainsi pour les curiosités occidentales, centralisées dans la région de Nagasaki. Avec l'apparition d'un chirurgien au poste de commerce de Dejima, les personnalités japonaises commencèrent à demander à être soignées lorsque les médecins locaux ne pouvaient rien faire. L'un des chirurgiens les plus célèbres était Caspar Schamberger, qui introduisit un intérêt soutenu pour les livres médicaux, pharmaceutiques, méthodes de traitements, etc.

Libéralisation des connaissances occidentales (1720–1839)

vignette|200px|Description d'un microscope dans le livre de 1787.

Bien que les livres étrangers soient formellement interdits depuis 1640, les règles s'assouplirent sous le Shogun Yoshimune Tokugawa en 1720, qui marqua le début d'un afflux de livres étrangers et de leur traduction en langue japonaise. Voici un exemple avec la publication par Chūryō Morishima de en 1787, qui regroupe de nombreux enseignements reçus des Néerlandais. Le livre reprend de très nombreux sujets : comprenant des objets tels que des microscopes ou encore des montgolfières, il traite des hôpitaux occidentaux et du niveau de connaissances au sujet des maladies ; il souligne les techniques de peinture et de l'impression sur planche de cuivre gravée ; il décrit comment créer des moteurs à électricité statique ou encore la construction de navires ; on peut également y retrouver les connaissances géographiques actualisées.

Le premier dictionnaire bilingue est publié en 1745.

Entre 1804 et 1829, des écoles virent le jour dans tout le pays comme les hankō et les terakoya aidant ainsi à la diffusion de ces nouvelles idées.

C'est à cette époque que les émissaires et scientifiques néerlandais virent également leur accès à la société japonaise beaucoup plus toléré. Le médecin bavarois Philipp Franz von Siebold, attaché à la délégation néerlandaise, établit de nombreux contacts avec des étudiants japonais. Il invita les scientifiques japonais afin de leur montrer les prodiges de la science occidentale, apprenant en retour beaucoup plus sur les Japonais et leurs coutumes. En 1824, Von Siebold créa une école de médecine avec cinquante étudiants, choisis par le Shogun. Ils s'aidèrent des études botaniques et naturelles de Von Siebold. Son école, la , devint un lieu de rencontre pour environ 50 rangaku-sha (étudiants du rangaku).

Expansion et politisation (après 1839) vignette|170px|L'Horloge Millénaire de Tanaka Hisashige, une horloge perpétuelle japonaise (ou wadokei), créée grâce au Rangaku et à des techniques locales en 1850. Musée national de la Nature et des Sciences de Tokyo.

Durant cette période, le mouvement du Rangaku fut de plus en plus impliqué dans le débat sur la politique isolationniste du pays, affirmant que s'inspirer de la culture occidentale renforcerait le Japon plutôt que de l'affaiblir. Petit à petit, le Rangaku répandit dans le pays des innovations contemporaines de l'Occident.

En 1839, des spécialistes des études occidentales (appelés rangaku-sha) subirent une brève répression de la part du shogunat d'Edo lors de l'incident du , suscitée par à leur opposition à l'introduction de la peine de mort à l'encontre des étrangers (autres que néerlandais) débarquant au Japon, promulguée peu de temps auparavant par le Bakufu. Cette décision était liée à des évènements tels que l'incident du Morrison, qui vit un navire marchand américain non armé se faire tirer dessus, en vertu de l'« Édit pour repousser les navires étrangers » () émis en 1825. Cet ordre fut abrogé en 1842.

Le Rangaku devint finalement obsolète lorsque le Japon subit une ouverture forcée par les Navires noirs, navires de guerre américains, durant la période du Bakumatsu, de 1853 à 1867. Des étudiants furent envoyés à l'étranger, et des employés occidentaux (oyatoi gaikokujin) vinrent en grand nombre au Japon afin d'enseigner et conseiller, entraînant une modernisation rapide et sans précédent du pays.

Il est souvent avancé que le Rangaku a permis au Japon de ne pas être complètement ignorant des grandes avancées scientifiques occidentales des , et de bâtir les fondations d'une culture scientifique théorique et technologique. Ceci peut expliquer en partie la réussite du Japon dans sa modernisation radicale, qui a suivi son ouverture au commerce extérieur en 1854.

Disciplines du Rangaku Médecine vignette|redresse=1.2|Le premier traité d'anatomie occidentale du Japon (Kaitai Shinsho), publié en 1774. (Musée national de la Nature et des Sciences de Tokyo). La pratique des chirurgiens néerlandais de Dejima suscitait l'intérêt des Japonais mais, jusqu'en 1720, il était interdit aux interprètes de lire, traduire et diffuser leurs ouvrages. Les premiers textes circulaient de façon confidentielle comme la de Narabayashi Chinzan, traduction du traité de chirurgie d'Ambroise Paré avec les images de l'édition néerlandaise de 1649, rédigé en 1706 et qui ne fut publié qu'en 1769 chez un libraire de KyotoPeng Yoke Ho et F. Peter Lisowski, A Brief History of Chinese Medicine, World Scientific, Singapore, 1997, Jacques Proust, L'Europe au prisme du Japon, , Albin Michel, 1997, réed. 2014 .

À partir des années 1720, de nombreux ouvrages sur les sciences médicales furent obtenus des Néerlandais, puis étudiés et traduits en japonais. De vifs débats eurent lieu entre les partisans de la médecine traditionnelle chinoise et ceux des connaissances occidentales nouvellement acquises, qui conduisirent à des vagues d'expérimentations et de dissections. La précision des connaissances occidentales fit sensation parmi la population, et de nouvelles publications telles que en 1759 et le en 1774 devinrent des références. Ce dernier était une compilation réalisée par plusieurs érudits japonais avec à leur tête Genpaku Sugita, en grande partie issue de l'ouvrage néerlandais Ontleedkundige Tafelen de 1734, qui lui-même était une traduction de Anatomische Tabellen, écrit par l'auteur allemand Johann Adam Kulmus en 1732.

vignette|redresse=1.2|gauche|Ihan teikō (医範提綱), manuel médical néerlandais par (1650-1704) traduit en japonais par Udagawa Genshin (1769-1824) en 1808.

En 1804, Hanaoka Seishū réalisa la première anesthésie générale au monde, et effectua une mastectomie sur un cancer du sein. L'opération fut menée à bien en combinant la phytothérapie chinoise et les techniques chirurgicales occidentales« Le premier acte d'anesthésie générale date probablement du début du au Japon. Le 13 octobre 1804, le médecin japonais Hanaoka Seishu (1760-1835) retira chirurgicalement une tumeur du sein sous anesthésie générale. Sa patiente était une femme âgée de 60 ans, du nom d'Aiya Kan ». Source, 40 ans avant les découvertes mieux connues de Crawford Long, Horace Wells et William Thomas Green Morton, qui introduisirent l'éther diéthylique (1846) et le chloroforme (1847) comme anesthésiques généraux.

En 1838, le docteur Kōan Ogata fonda le Tekijuku, une école spécialisée dans le Rangaku. Celle-ci accueillit de célèbres étudiants tels que Yukichi Fukuzawa et Keisuke Ōtori, qui allaient devenir des acteurs clés de la modernisation du Japon. Ogata fut également l'auteur en 1849 d'une , premier ouvrage à traiter des pathologies à être publié au Japon.

Physique Certains des premiers spécialistes du Rangaku se consacrèrent à l'assimilation des théories en sciences physiques du . Ce fut notamment le cas de Shizuki Tadao, un descendant de la huitième génération de la maison Shizuki des traducteurs de Nagasaki. Après avoir achevé pour la première fois une analyse systématique de la grammaire néerlandaise, il traduisit l'édition néerlandaise de l'ouvrage Introductio ad Veram Physicam du britannique John Keill sur les théories de Newton, sous le titre en 1798. Pour les besoins de la traduction, Tadao Shizuki inventa plusieurs termes scientifiques clés qui sont toujours utilisés en japonais moderne, tels que , , ou .