Mademoiselle Julie () est une « tragédie naturaliste » en un acte de l'écrivain suédois August Strindberg créée à Copenhague le dans une mise en scène de l'auteur, avec Siri von EssenAugust Strindberg a décrit sa relation avec elle dans un roman autobiographique écrit en français peu avant Mademoiselle Julie en 1887-1888, traduit et publié en allemand en 1893 sous le titre de Die Beichte Thoren eines (Verlag des Bibliographischen Bureaus, Berlin, 1893, 347 p.) ; il a été publié en français en 1895 sous le titre de Le Plaidoyer d'un fou (trad. de Georges Loiseau, A. Langen, Paris, 1895, 434 p., ) puis en suédois en 1914 seulement, sous le titre En dåres försvarstal (trad. de John Landquist)., son épouse, dans le rôle-titre.
Huis clos nocturne et tragique entre Julie, la jeune aristocrate, Jean et Kristin, le valet et la cuisinière de son père, cette pièce écrite en 1888 et jugée trop sulfureuse par les autorités suédoises a d'abord été jouée au Danemark, à l'occasion d'un séjour de l'auteur« La famille Strindberg (deux enfants) passe l’été au Danemark, à Lyngby, louant des chambres dans un château tenu par une comtesse extravagante. C’est là qu’August écrit Mademoiselle Julie en deux semaines, s’inspirant sans doute des personnes qui vivent dans ce château, dont la jeune Marta, avec laquelle Strindberg aura une brève aventure ». Jean-Pierre Thibaudat, Cahier Programme Festival d’Automne, ., puis en Allemagne et en France, avant de l'être enfin au Studentteater de Lund en 1906.
Filmé pour la première fois en 1912, sous la direction d'Anna Hofman-Uddgren, le drame a été repris en 1951 par le réalisateur Alf Sjöberg. La chorégraphe Birgit Cullberg en a fait un ballet créé à Västerås en 1950 sur une musique de Ture Rangström. En 2005, le compositeur belge Philippe Boesmans en fait un opéra créé au théâtre de la Monnaie à Bruxelles.
La Préface de Strindberg
vignette|droite|August StrindbergDans sa « préface édition citée. » à Mademoiselle Julie, rédigée presque en même temps que la pièce, exactement entre le et le , August Strindberg livre au lecteur sa conception de l'art dramatique. D'après son expérience, le théâtre — et l'Art en général — serait une sorte de Biblia pauperum, une Bible en images accessible aux analphabètes. Partant de ce constat, Strindberg justifie sa propre démarche et explique son cheminement dans l'élaboration de Mademoiselle Julie.
Analyse sommaire de la pièce et de l'intrigue
Avant de tenter de comprendre la pièce à la lumière de sa « préface », il convient d'en résumer la structure et l'intrigue, telles que les ont vues les manuels scolaires, par exemple. Mademoiselle Julie est une pièce structurellement « classique » au sens le plus strict du terme. Le dramaturge, pour des raisons qu'il expose dans sa « préface », y respecte la règle des trois unités : de temps (à la fin du , par une nuit d'été à la veille de la Saint-Jean), de lieu (la cuisine d'une demeure patricienne située dans la campagne suédoise) et d'action (un jeu de la séduction entre maître(sse) et valet, de l'exposition au dénouement tragique). En outre, l'auteur s'est interdit toute rupture dans la continuité du spectacle : sa pièce ne comporte ni entracte ni pause ni même changement de décor, tout se passant dans l'espace clos d'une cuisine. Mademoiselle Julie, selon Strindberg, est une « tragédie naturaliste », un huis clos nocturne et tragique dans lequel s'affrontent deux personnages opposés et équivoques : Julie, fille d'un comte suédois ; Jean, son serviteur. Vient se mêler à ce « duel » un personnage que Strindberg a voulu falot mais qui se révélera utile dans le ménagement du suspens : Kristin, la cuisinière et la fiancée de Jean dont la seule présence contribue à retarder le dénouement et à précipiter le suicide final. Apparemment, la pièce fonctionne sur le mépris : le mépris de Julie pour ses serviteurs reçoit en écho leur mépris pour leurs maîtres. À l'orgueil de Julie répond celui de Jean. Prisonnière du sentiment de supériorité de sa classe sociale inculqué par son éducation et de la haine des hommes distillée par sa mère, Julie affronte Jean et veut le dominer. Elle veut aussi dominer l'homme comme elle croit avoir le droit de dominer le valet de son père. À sa violence répondra celle de Jean qui se révélera le plus fort à ce jeu cruel de séduction-répulsion qu'elle a entamé avec lui. Cet affrontement entre Julie et Jean n'est donc pas seulement une lutte de classes mais également une lutte entre une femme et un homme, une lutte de pouvoir. Les personnages de Strindberg sont donc tous animés par la volonté de se dominer les uns les autres. Cette recherche permanente de la domination conduit la protagoniste à connaître immanquablement une fin tragique. Certains ont vu dans la pièce la preuve que pour Strindberg, sur qui l'influence de Friedrich Nietzsche s'est fait sentir, les espoirs qu'entretiennent les individus d'échapper à leur destin social sont une illusionMademoiselle Julie mise en scène par Christian Schiaretti, 2011. Cependant il serait faux de croire que telle était l'intention première de Strindberg qui est loin de renvoyer les deux duellistes dos à dos. Voici ce qu'il affirme dans sa « préface » : Préface, trad. Bernard Bonnejean, ..
La nuit de la Saint-Jean en Suède À la lecture des textes d'Agneta Lilja, maître de conférences en ethnologie au Centre d’enseignement supérieur de Södertörn de Stockholm sur l’histoire des fêtes et traditions suédoises, on comprend mieux le choix temporel de Strindberg.
La célébration festive du renouveau estival est d'autant plus importante en Suède, rappelle Po Tidholm, que l'été suédois ne dure que de mai à septembre, avec le retour des nuits froides et la mort de la végétation. Il ajoute que la Saint-Jean est à la fois une fête magique et religieuse. La phrase qui suit montre à quel point Strindberg est en phase avec la tradition populaire dans Mademoiselle Julie. Po Tidholm, critique au quotidien Dagens Nyheter où il est auteur des textes principaux sur la célébration des fêtes suédoises donne cette explication qui éclaire le spectateur de Strindberg : L'intrigue de la pièce peut finalement se résumer par les caractéristiques de cette nuit de la Saint-Jean : « hommage à la fécondité de la nature », « un moment propice pour chercher à connaître son avenir », à se trouver un époux, une nuit « placée sous le signe de l'amour », c'est-à-dire sous le signe de la vérité, « des vérités » qu'on a le droit de se dire « sous l'effet de l'alcool » et qui conduiront Julie, à peine séparée de son fiancé, au suicide.
Vue sous cet angle, la nuit de la Saint-Jean est un actant important du drame. Strindberg se défend dans sa préface d'avoir voulu reconstituer la joie de la fête populaire. Du reste, il choisit de la représenter sous forme de ballet pour éviter, dit-il, . Il ne craint pas d'avouer la « méchanceté » de la « chanson diffamatoire » dont les paroles ont été En fait Strindberg entend ne pas rompre la tonalité tragique de l'ensemble et D'ailleurs, dans la pièce, Strindberg transgresse la tradition : Jean, le valet, boit du bourgogne ; sa maîtresse, Julie, de la bière. En outre, l'aristocrate se plaît à danser avec le peuple ; le domestique, lui, répugne à se mêler à la populace. Quand l'un dit , la demoiselle en question avoue : Quand l'une dit : , le domestique rétorque
La Saint-Jean de Mademoiselle Julie participe du cadre de la tragédie.
Résumé de la Préface vignette|left|Édition originale de Mademoiselle Julie. Première de couverture.
Du point de vue explicite de Strindberg, l'auteur dramatique n'est que le communicateur des idées du jour qu'il entreprend de faire passer aux classes populaires et aux classes moyennes sous une forme aisément accessible. Le théâtre est ainsi le lieu privilégié de l'instruction de la jeunesse et des gens peu cultivés ainsi que des femmes, tous ayant en commun d'avoir gardée intacte la capacité primitive de tromper et d'être trompé, de se laisser succomber à l'illusion et au pouvoir hypnotique de l'auteur.
En cette fin du , le théâtre, comme la religion, se meurt, tous deux ne disposant plus des conditions nécessaires à la réussite. Cette crise, commencée dans les bastions culturels que sont l’Angleterre et l’Allemagne, a fini par toucher l’art dramatique européen tout entier. Certes, des tentatives de relèvement ont été entreprises dans d’autres pays, mais il appert que le public n’a pas compris les thèmes nouveaux traités selon les formes anciennes. Ces essais ont donc abouti à un échec. Strindberg illustre ce constat par un passage d’évangile : , qu'il métaphorise ainsi :
Strindberg avoue que lui-même ne cherche dans cette œuvre qu'à moderniser la forme théâtrale, sans invention artificielle et superflue, uniquement pour répondre à la demande du public. Il a notamment fait en sorte de traiter un sujet qui suscite l’intérêt du spectateur, s’adresse à toutes les couches de la société, au meilleur et au pire, aux hommes comme aux femmes : la déchéance.
Aussi peut-on caractériser Mademoiselle Julie comme une tragédie représentée sur scène. Si la dégradation sociale de la jeune héroïne suscite en nous de l’empathie, c’est parce que nous avons la faiblesse de penser que nous pourrions subir le même sort. De cette façon se met en place un processus d'identification, même si les conditions de vie du spectateur sont beaucoup plus enviables que celles de Mademoiselle Julie. Sa « joie de vivre » entre en collision avec la cruauté d'une existence qui l’étouffe inexorablement. En réalité, tout est affaire de sentiment. Pour un spectateur impressionnable la seule pitié sera jugée insuffisante ; l'homme de foi, confiant en l'avenir, y puisera quelque remède. Le mal absolu n'existe pas dans la mesure où, quand une famille tombe, une autre a la chance de la remplacer dans son bonheur perdu. La chute apparaît alors dans le drame comme un des grands plaisirs de la vie, le bonheur n'étant que relatif. En fait, l'existence n'a rien de mathématique : on ne peut la résumer par une chaîne où le gros mange le petit, car il est commun qu'une abeille tue un lion ou le rende fou.
Tant et si bien que la réception de l'œuvre dépend de chacun. Le spectateur est libre de trouver tragique l'issue de Mademoiselle Julie. C'est affaire de jugement et de sensibilité personnelles. Nous sommes libres d'être aussi rompus à la décadence que les révolutionnaires qui voyaient dans la chute du régime monarchique une occasion de soulagement et de plaisir sans réserve.
Strindberg affirme qu'il ne trouve l'intérêt de vivre que dans le combat et la connaissance. Aussi a-t-il choisi un cas inhabituel, une singularité instructive, une exception qui confirme la règle même si elle est susceptible de déconcerter les amateurs de banalités. En outre, il a fait une découverte importante : nulle action n'est motivée par une seule cause et ne doit être examinée d'un seul point de vue.