Shantideva (sanskrit शान्तिदेव, IAST Śāntideva, vers 685-763) est un philosophe indien madhyamika, une branche du bouddhisme mahāyāna. Un des derniers grands maîtres d'expression sanskrite, Shantideva jouit d'une considération particulière dans le bouddhisme tibétain. Il a écrit, en sanskrit, le Śikṣāsamuccaya, compendium qui nous permet de connaître de nombreux passages de sutras autrement perdus ou connus seulement en traduction, ainsi que le Bodhicaryāvatāra, une œuvre essentielle de la tradition bouddhiste indo-tibétaine.
Vie Prince vignette|redresse|Le bodhisattva Mañjuśrī avec le prajñā-pāramitā-sūtra des perfections et l’épée tranchant la confusion Śantideva fut sans doute un jeune prince de la caste de kṣatriya, natif de la région méridionale du Surāṣṭra, dans l'actuel Gujarat, et aurait eu pour père le roi Kalyāṇavraman, appelé aussi Mañjuvarman..
D'après certains récits hagiographiques et légendaires, Śāntideva aurait renoncé au trône qu'il devait occuper après une apparition en rêve de Mañjuśrī, le bodhisattva de la sagesse, la veille de son couronnement, sous la forme de son père récemment défunt, lui expliquant qu’il est son kalyāṇamitraAmalia Pezzali, Śāntideva. Mystique bouddhiste des , Florence, 1968, p. 5.. Une autre version raconte que sa mère, la veille de son intronisation, lui donna un bain bouillant, lui expliquant que cette douleur n'était rien comparée à celle qui l'attendait en tant que roiPema Chödrön, Il n'y a plus de temps à perdre, Éd. Le Courrier du Livre, 2011, p. 9..
Universitaire Il prend alors ses vœux auprès de l’upādhyāya Jayadeva et passe douze ans en noviciat intense. Puis ce maitre l’envoie en mission à la cour du roi Madhyadeśa où il devient rauta (chef militaire) puis ministre durant douze ans. Par la suite, il entre au monastère de Nālandā, le plus important de l'Inde. Śāntideva y est extrêmement discret et il est considéré comme un bon-à-rien, que l'on surnomm « Bhusuku », littéralement « celui qui ne fait que manger, dormir et faire ses besoins ».
La légende de la récitation du Bodhicaryāvatāra est la suivanteShantideva, Vivre en héros pour l'Éveil, Georges Driessens, Paris, Seuil, coll. « Points Sagesse », 1993Philippe Cornu, Dictionnaire encyclopédique du bouddhisme, Paris, Seuil, nouvelle éd., 2006, p. 538-539.: il était de coutume que les moines récitent devant le roi de la Dynastie Pala qui régnait sur le Bihar à l'époque (il s'agirait précisément du roi Devapala), des sutras du Bouddha. Quand ce fut le tour de « Bhusuku », tout le monde pensait qu'il en serait incapable et qu'il serait chassé du monastère. Shantideva aurait prié la veille toute la nuit Manjusri, le bodhisattva de la sagesse, en récitant son mantra. Manjusri lui apparut en personne durant la nuit. Le lendemain, le roi lui demanda de réciter un sutra. Il répondit à la surprise générale : « dois-je exposer un sutra déjà connu ou bien un qui n'ait pas été révélé ? ». Toute l'assemblée s'étant mise à rire, le roi compris, ce dernier lui demanda un nouveau sutra. Shantideva se mit alors à réciter tout le Bodhicaryāvatāra. Quand il en arriva au chapitre IX qui porte sur la philosophie Madhyamaka, au moment précis où il dit : « Quand ni la réalité ni la non-réalité ne se présentent plus à l'esprit... », il s'éleva dans le ciel en présence de Manjusri. Alors que toute l'université avait réalisé qu'il était le plus grand des maîtres, Shantideva refusa de revenir à Nalanda mais indiqua où il avait mis la version écrite de l'œuvre. Il reçoit alors le nom de Shantideva, qui signifie « Dieu de la paix ».
Grand maitre bouddhiste Selon des sources tibétaines, il aurait quitté Nālandā et se serait rendu à Śrīdakṣiṇa puis aurait abandonné la robe monastique pour vivre nu, à la façon des Jaïns. Les éléments suivants de sa vie se retrouvent dans des hauts faits relatés par plusieurs biographes : apaisement et pacification de conflits ; offrande de nourriture aux hétérodoxes et leur conversion ; offrande de nourriture à mille mendiants ; conversion du roi ; défaite de Śaṅkaradeva.
Œuvre vignette|Le monastère de Nālandā (Bihar, Inde) À part un Sūtrasamuccaya (« Compendium des sutra ») qu'il aurait aussi composé, on connaît deux œuvres de Shantideva: Shīkshāmuccaya (« Compendium des instructions» ou « Compendium de l'entraînement »Robert E. Buswell Jr. et Donald S. Lopez Jr., The Princeton Dictionary of Buddhism, Princeton, Princeton University Press, , p. 821.) et Bodhicaryāvatāra (« Entrée dans la carrière de l'Éveil »). La tradition lui attribue cependant aussi plusieurs œuvres tantriques.
Shîkshâmuccaya Le Shîkshâmuccaya est une importante compilation de citations tirées des sutra du bouddhisme Mahāyāna, que Shantideva a organisées pour illustrer les pratiques et les idéaux de ce courant. Le texte est construit autour de vingt-sept versets qui parlent de la motivation et de la pratique des bodhisattva; ces sujets comprennent le bodhicitta, les six perfections (paramita), la vénération des bouddhas et des bodhisattvas, les bénéfices de la renonciation et la paix produite par la connaissance de la vacuité (Śūnyatā). On trouve là des thèmes similaires à ceux que développe le Bodhicaryāvatāra. Toutefois, le rapport entre les deux ouvrages n'est pas vraiment clair.
Shantideva accompagne le sujet de chacun de ces versets — qui relèvent de la philosophie ou de l'éthique — d'un commentaire de sa main ainsi que de passages, souvent assez longs, tirés de quatre-vingt-dix-sept sûtras du Mahâyâna. On y trouve aussi des très beaux poèmes, ou encore des instructions sur la manière de se comporter lorsqu'on mendie de la nourriture et lorsqu'on effectue des travaux dans le monastère, si bien qu'il constitue donc un témoin important de la vie quotidienne des moines bouddhistes indiens au cours du premier millénaire de notre ère.
L'ouvrage, qui subsiste en sanskrit, fournit ainsi aux chercheurs d'importants fragments de ces sutras, qui sont perdus ou n'existent plus qu'en traduction (chinois ou tibétain), et il constitue donc une source importante pour la connaissance des textes du bouddhisme indien. Les auteurs tibétains ont régulièrement repris des passages de ce compendium, qui par ailleurs permet d'avoir une idée des sutras que connaissait un auteur du Mahâyâna.
Bodhicaryāvatāra
Le Bodhicaryāvatāra (L'entrée dans la pratique du bodhisattva) est une œuvre majeure du bouddhisme mahāyāna à plus d'un titre. Tout d'abord, la qualité littéraire y est très élevée. D'autre part, le chapitre IX est un condensé majeur de toute la philosophie bouddhiste indienne, Shantideva adoptant le point de vue madhyamika prasangika. Ce chapitre, quasiment incompréhensible sans explications, a fait l'objet d'un nombre considérable de commentaires par les maîtres tibétains. Enfin, le texte est un hymne extraordinaire à la compassion universelle, et il explique un très grand nombre de pratiques qui servent de base au lodjong, c'est-à-dire l'entraînement de l'esprit à la compassion dans la tradition bouddhiste tibétaineLe lodgong est expliqué en partie, dans Le livre tibétain de la vie et de la mort de Sogyal Rinpoché (surtout dans le chap. XII). La Table Ronde (2003, nouvelle édition augmentée, reprise Le Livre de Poche, 2005)Chögyam Trungpa Rinpoché, L'entraînement de l'esprit, Paris, Seuil, coll. « Points Sagesses », 1998.. Cet entraînement est basé sur un grand nombre de pratiques où l'on apprend à abandonner l'égoïsme et à considérer les autres comme plus importants que soi-même. , par laquelle on décide de prendre toute la négativité et les souffrances pour soi et de donner tout le bonheur aux autres. Le Bodhicaryāvatāra est, en fait, le manuel du dodhisattva dans la tradition indo-tibétaine.
Le chapitre III du Bodhicaryāvatāra porte précisément sur le développement de la pensée altruiste, le bodhicitta. Shantideva y dit par exemple :
L'ouvrage prouve le lien très fort entre la pensée Madhyamaka — au cœur de laquelle se trouve la notion de vacuité (Śūnyatā) de tous les phénomènes — et la pensée altruiste de l'idéal du Bodhisattva.
Notes et références
Voir aussi
Bibliographie
Traductions Bodhicaryāvatāra. La Marche vers l'Éveil. Nouvelle traduction, Saint-Léon-sur-Vézère, Comité Padmakara, 2007 (), 231 p. Vivre en héros pour l'Éveil, trad. Georges Driessens, Paris, Seuil, coll. « Points Sagesse », 1993. La marche à la lumière. Bodhicaryāvatāra, poème sanskrit de çântideva, trad. Louis Finot, Bossard, 1920 ; rééd. Deux Océans, 1987 / Introduction à la pratique des futurs Bouddhas, poème de Cântideva, trad. Louis de La Vallée Poussin, Paris, Bloud et C°, 1907, 144 p.
Études sur Shantideva
Abhayadatta, Mahāsiddhas. La Vie de 84 sages de l'Inde, traduit par le Comité Padmakara. Éditions Padmakara, 2003. 239 p. Abhayadatta, La vie merveilleuse de 84 grands sages de l'Inde ancienne, trad. du tibétain par Djamyang Khandro Ahni, éd. du Seuil, Paris, 2005.
Khentchen Kunzang Palden et Minyak Kunzang Seunam, Comprendre la vacuité. Deux commentaires du chapitre IX de La Marche vers l'Éveil de Shântideva, Comité de traduction Padmakara, Padmakara, 1993, 252 p.
Amalia Pezzali, Shântideva, mystique bouddhiste des , Florence, Vallecchi Editore, 1968, XVIII-161 p.
Sur le chap. IX du Bodhicaryāvatāra et ses commentaires tibétains
Douglas S. Duckworth (intr. and transl. by), Künzang Sönam, The Profound Reality of Interdependence – An Overview of the Wisdom Chapter of the Way of the Bodhisattva, Oxford University Press, 2019. Mipham (trad. et présenté par Stéphane Arguillère), L'Opalescent Joyau (Nor-bu ke-ta-ka), Fayard, « Trésors du Bouddhisme », 2004. Comité de traduction Padmakara (trad.), Khenchen Kunzang Palden / Minyak Kunzang Seunam, Comprendre la vacuité, Éditions Padmakara, 1993.
Liens externes
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